Par Mohand Biri


La consolidation de l'anglais dans le cursus primaire et le retrait de la philosophie du baccalauréat scientifique procèdent d'une intention louable : celle de préserver l'école des polémiques idéologiques qui pourraient fragiliser la paix civile.
 
Cette prudence mérite d'être saluée plutôt que contestée. Mais elle n'a pas suffi à éteindre les controverses qu'elle voulait précisément éviter. Celles-ci demeurent, marginales dans leur ampleur mais significatives dans leur fonction : elles interrogent rarement les enjeux pédagogiques eux-mêmes et servent plutôt, de manière à peine voilée, de prétexte à des alignements géopolitiques dont leurs auteurs, le plus souvent, ne mesurent pas qu'ils sont eux-mêmes instrumentalisés.

Face à ce constat, la voie la plus juste n'est pas de confier la réforme à une technocratie, aussi compétente et bien intentionnée soit-elle, mais d'ouvrir une dynamique démocratique et participative, associant, en priorité, les enseignants, les chercheurs, les inspecteurs et l'ensemble de la famille éducative, associations de parents d'élèves comprises.
 
Un débat national, organisé autour d'un Livre Blanc élaboré, au préalable, par un comité pluridisciplinaire — issu de l'enseignement, de la recherche, de l'économie, mais aussi des institutions de défense et de sécurité nationale, toutes choisies pour leur intégrité et leur compétence reconnue — donnerait à cette réforme la légitimité et la profondeur qu'elle appelle.

La puissance comme condition de l'indépendance

L'enjeu véritable de cette réforme dépasse très largement l'aménagement d'un horaire scolaire : c'est de la puissance de l'Algérie qu'il s'agit, condition première de son indépendance, sans laquelle le progrès social demeure un vœu pieux. Cette puissance doit se construire dans un délai resserré, d'une décennie, deux au plus pour les plus optimistes, et ce délai n'a rien d'arbitraire.
 
Il est dicté par une réalité démographique incontournable : l'Algérie enregistre chaque année près d'un million de naissances, une population majoritairement jeune et de plus en plus urbaine, dont les besoins — emploi, logement, santé, formation — croissent au même rythme. Cette jeunesse a grandi dans une amélioration continue et tangible des conditions de vie : l'espérance de vie, qui n'était que de quarante-six ans en 1962, avoisine aujourd'hui les quatre-vingts ans. Ce progrès sanitaire, réel et précieux, a créé une attente sociale que seule une économie productive, diversifiée et savante pourra satisfaire durablement ; une économie de rente ne le pourra plus, ni par ses volumes, ni par sa nature.

Cette urgence économique se double d'une urgence géostratégique. Le retour de l'Algérie sur le marché européen de l'énergie, dans un contexte de recomposition des équilibres gaziers mondiaux, se joue sur une fenêtre limitée, avant que des géants déjà installés du gaz — la Russie, l'Iran ou le Qatar — n'occupent durablement l'espace que la conjoncture actuelle lui ouvre.
 
Cette fenêtre se refermera d'autant plus vite que les hydrocarbures, faut-il le rappeler, ne sont pas une ressource renouvelable : le temps joue contre la rente, et il ne jouera pour l'Algérie que si elle sait, dans le même mouvement, bâtir l'économie appelée à lui succéder, qui doit être diversifiée, solide et performante.

Dépasser les faux clivages

Répondre à cette double urgence suppose de dépasser des clivages qui, depuis des décennies, paralysent plus qu'ils ne structurent le débat éducatif national : modernité contre authenticité, sciences dites exactes contre sciences dites molles, science contre religion.
 
Aucun de ces clivages n'est innocent ; tous portent la trace de surdéterminations historiques, dont certaines sont antérieures à la colonisation elle-même, et dont la plupart ont été aggravées, sinon produites, par elle.
L'opposition entre modernité et authenticité mérite d'être clarifiée en premier lieu : une modernité mimétique est un oxymore et une authenticité réduite à l'apparence, purement muséale ou folklorique, dénuée de toute efficience sociale et historique, n'est pas une authenticité , mais son illusion — son exact opposé.

Il en va de même de l'opposition, plus insidieuse encore, entre sciences dites dures et sciences dites molles. Cette hiérarchie artificielle continue, depuis des décennies, de vider de leur substance les efforts de développement du pays.
 
Elle produit une forme d'aliénation chez les scientifiques eux-mêmes, toutes spécialités confondues, désorientés entre une technicité valorisée et un sens qu'on leur refuse de cultiver ; elle nourrit, en corollaire, l'hémorragie de cadres vers les nations les plus développées, précisément à un moment de l'histoire où l'humanité tout entière a un besoin urgent, non pas de science ou de sens, mais de science et de sens réunis.

C'est ici qu'intervient un troisième clivage, plus artificiel encore : celui que l'on prétend établir entre science et religion, entre science et spiritualité. Ce clivage n'existe que dans des esprits étroits, ignorants du fait que la philosophie, comme toute science en son principe, s'est développée en lien étroit avec la théologie, et non contre elle, y compris à l'époque contemporaine.
 
Le fondateur de l'algèbre, al-Khwârizmî, celui de la méthode expérimentale, Ibn al-Haytham, non plus que Galilée, Descartes ou Newton, ne furent ni athées ni même agnostiques ; Einstein lui-même, qui récusait l'idée d'un Dieu personnel, refusait tout aussi fermement l'étiquette d'athée. L'histoire des sciences dément ainsi, avec constance, l'opposition que l'on voudrait lui imposer.

Les leçons de l'histoire

Cette même lucidité doit s'étendre à la philosophie elle-même, que l'on aurait tort d'ériger en totem intouchable.
Son rapport à la puissance des nations est en réalité plus complexe qu'une lecture univoque ne le laisse penser, et l'histoire, ici encore, offre des leçons contrastées plutôt qu'un verdict unique. Athènes, berceau de la pensée occidentale sous Périclès, fut vaincue par une Sparte qui n'avait cultivé aucune tradition philosophique comparable, mais qui avait fait de la discipline collective et de l'entraînement le socle de sa cohésion.
 
Cette défaite retentissante, prolongée par les convulsions de la guerre du Péloponnèse, bouleversa profondément la pensée grecque : c'est de cette crise que naquit, avec Socrate puis Platon, une tradition philosophique radicalement nouvelle. Transmise par Aristote à son élève Alexandre, cette tradition fit de la modeste Macédoine le moteur d'une puissance qui, par la culture autant que par les armes, domina durablement une partie essentielle de la Méditerranée et jusqu'en Asie.
 
 Rome, de son côté, bâtit et gouverna le plus vaste empire de l'Antiquité sans jamais faire de la philosophie une priorité d'État, lui préférant le droit et l'art de gouverner.
 
La civilisation arabo-musulmane, plus tard, porta cet héritage plus loin encore : c'est la Maison de la Sagesse de Bagdad, sous les Abbassides, qui traduisit et bouleversa les héritages grec, perse et indien pour produire des avancées scientifiques majeures ; c'est enfin Le Caire fatimide qui, en fondant Al-Azhar, fit de la philosophie, entendue comme science au sens le plus large, un foyer de rayonnement méditerranéen, œuvre à laquelle participa l'Algérie médiévale par ses combattants et ses savants.
 Ces expériences contrastées enseignent une même leçon : la philosophie n'est ni condition suffisante ni condition nécessaire de la puissance ; elle en est un instrument possible, dont la valeur se mesure à son articulation avec les autres savoirs, non à son statut proclamé.

La même leçon se vérifie dans l'observation des systèmes éducatifs contemporains, dont la diversité interdit tout mimétisme irréfléchi. Le modèle français impose la philosophie à tous les lycéens sous une forme dissertative héritée du XIXe siècle ; le modèle anglo-saxon l'efface presque entièrement du tronc scientifique au profit d'une spécialisation précoce, quitte à en payer le prix par un déficit de culture éthique aujourd'hui largement documenté.
La Chine associe l'instruction scientifique à une formation civique et morale puisée dans l'héritage confucéen ; le Japon maintient, aux côtés des mathématiques, un enseignement de l'éthique qui ne s'efface jamais complètement.
Le monde arabo-musulman contemporain illustre à lui seul cette absence de consensus : l'Égypte réserve la philosophie aux filières littéraires, l'Iran lui substitue, pour les scientifiques, une formation éthique et théologique distincte, tandis que l'Arabie saoudite a récemment fait le choix inverse en réintroduisant la pensée critique dans son secondaire, précisément pour accompagner sa propre modernisation économique.
Aucun de ces modèles n'est transposable tel quel ; tous, en revanche, confirment qu'il n'existe pas de formule unique, et que l'Algérie doit inventer la sienne plutôt que d'en importer une seule.

L'histoire européenne offre, sur ce point, un parallèle instructif, à condition d'en mesurer aussi les limites. En 1806, à Iéna, l'armée prussienne, pourtant héritière du prestige militaire de Frédéric II, s'effondre en une seule journée devant les troupes de Napoléon.
 
L'année suivante, le traité de Tilsit consacre cette débâcle par une humiliation plus profonde encore : la Prusse y perd la moitié de son territoire et de sa population, et l'ensemble des États germaniques se retrouve réduit au rang de vassal de l'Empire français. C'est dans ce contexte d'effondrement militaire, politique et moral que le philosophe Johann Gottlieb Fichte prononce à Berlin, en 1808, ses Discours à la nation allemande.
 
Il n'y appelle pas à une revanche armée, alors hors de portée, mais à une refondation de l'éducation nationale, seule capable, selon lui, de reconstituer dans la durée ce que les armes venaient de détruire en un jour : la volonté et la capacité d'un peuple à disposer de lui-même.

Il faut situer notre propre réforme dans son juste contexte historique, qui n'est pas celui de l'Allemagne de Fichte. L'Algérie n'aborde pas ce chantier comme une nation vaincue, en quête de relèvement après une défaite ; elle l'aborde comme une nation victorieuse, revenue sur la scène de l'histoire au terme d'une résistance épique qui continue de forcer l'admiration de l'humanité, pour avoir échappé, au prix de sacrifices incommensurables, à un projet d'anéantissement.
 
Mais n'être pas, aujourd'hui, une nation vaincue ne dispense en rien d'affronter lucidement notre propre passé, singulièrement le désastre de juillet 1830, lorsque le corps expéditionnaire du roi Charles X brisa l'État algérien et contraignit le Dey Hussein à l'abdication.
 
Se leurrent gravement ceux qui croient pouvoir expliquer cet effondrement par le manque de courage du Dey, ou par le seul délabrement de son armée et de son administration : ces explications, séduisantes par leur simplicité, dispensent d'affronter une réalité plus exigeante à admettre, celle que le regretté Malek Bennabi désignait par le terme de « colonisabilité » — une vulnérabilité de civilisation, une pensée devenue sclérosée et coupée de toute efficience sociale et historique, bien avant que le premier coup de canon ne soit tiré sur Alger.
 
C'est cette sclérose- là, et nulle autre, que la réforme actuelle doit conjurer : non par crainte d'une nouvelle invasion étrangère, qui, dans le cas de l'Algérie, serait un désastre pour les peuples au moins de la Méditerranée occidentale, mais par exigence de ne plus jamais revivre cette cécité civilisationnelle qui rend une nation incapable de comprendre et d'anticiper les rapports de force qui décident, en définitive, de son destin sur plusieurs générations, alors que la défaite de Iéna et d'autres événements aussi cruciaux l'annonçaient clairement.

Cette vigilance historique n'a rien d'un exercice académique. Le monde contemporain voit resurgir, sous des formes inédites, des logiques de prédation et de domination que l'on croyait révolues : des guerres d'agression se déroulent aujourd'hui au vu et au su de tous, sans que la morale internationale ni le droit qui en procède ne parviennent plus véritablement à les contenir. Une nation qui n'aurait pas construit, par le savoir et par la puissance qui en découle, les moyens de se faire respecter s'exposerait, dans un tel contexte, aux mêmes vulnérabilités que celles qui précipitèrent le désastre de 1830.

C'est à un autre 1er Novembre, celui-ci dans le domaine des sciences prises dans leur signification véritable, que les générations actuelles doivent s'atteler, et sans délai. La survie de l'Algérie l'impose. La dignité de son glorieux peuple l'exige. Et quand l'Algérie se met réellement en mouvement, Allah Lui vient en soutien infailliblement.