Par Rasha Selmi
En réduisant l'histoire de l’Algérie à 1962, le représentant permanent du Maroc auprès des Nations unies Omar Hilale, ne livre pas une leçon d’histoire : il tente de transformer le passé en instrument de confrontation politique.
Mais les archives, les vestiges archéologiques et l’histoire de la Méditerranée racontent une tout autre réalité. L’Algérie n’est pas née en 1962. En 1962, elle a retrouvé sa liberté après 132 années de colonisation.
Les propos récemment tenus par Omar Hilale, représentant permanent du Maroc auprès des Nations unies, et relayés le 14 août, appellent une réponse à la hauteur de leur portée politique. En prétendant réduire l’Algérie à l’année 1962 et en cherchant à lui dénier une profondeur historique et une véritable tradition de souveraineté, le diplomate marocain ne fait pas œuvre d’historien.
Il participe à une lecture politique du passé et à un narratif colonial, bien relayés par le fasciste Bernard Lugan, destinés à servir les intérêts de Rabat. Il faut donc remettre les faits à leur place et rappeler une évidence : l’Algérie n’est pas née en 1962. 1962 est l’année où l’Algérie a recouvré son indépendance après 132 années de colonisation française. Ce n’est pas l’année de naissance de son peuple, de son territoire, de sa mémoire, de sa civilisation ou de son histoire.
Première leçon : l’histoire de l’Algérie ne commence pas en 1962
Il suffit de regarder les traces laissées par les populations humaines sur le territoire algérien pour mesurer l’absurdité d’un récit qui voudrait faire commencer l’histoire de l’Algérie au lendemain de la guerre de Libération. Le Tassili n’Ajjer, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, abrite l’un des ensembles d’art rupestre préhistorique les plus importants au monde. Plus de 15 000 dessins et gravures y ont été recensés. L’UNESCO souligne que les témoignages de présence humaine dans cette région remontent à plusieurs centaines de milliers d’années et que l’art rupestre permet de suivre l’évolution de la vie humaine sur une période extrêmement longue.
La terre algérienne porte donc les traces d’une présence humaine qui remonte à la Préhistoire. Puis sont venues les grandes formations politiques de l’Antiquité nord-africaine, notamment les royaumes numides de Massinissa et de Jugurtha, avant les différentes puissances et dynasties qui se sont succédé dans le Maghreb central.
À Tipasa, l’UNESCO décrit un ancien comptoir punique devenu ensuite une importante base romaine, où se côtoient vestiges puniques, romains, paléochrétiens et byzantins. Le site témoigne des contacts entre les populations locales et les différentes puissances méditerranéennes pendant plusieurs siècles.
À proximité de Tipasa se dresse également le majestueux Mausolée royal de Maurétanie, traditionnellement associé au roi Juba II et à son épouse Cléopâtre Séléné II. Et ici, Monsieur Hilale, l’histoire devient particulièrement éloquente : Cléopâtre Séléné II était la fille de Cléopâtre VII, la célèbre reine d’Égypte, et du général romain Marc Antoine. Après la disparition de ses parents, elle fut élevée à Rome avant d’épouser Juba II, roi de Maurétanie. Le couple régna sur un vaste royaume nord-africain dont la capitale était Césarée, l’actuelle Cherchell, en Algérie.
Autrement dit, la terre de l’actuelle Algérie fut au cœur d’une histoire méditerranéenne dans laquelle se croisaient les mondes égyptien, romain, grec et nord-africain. Le Mausolée royal de Maurétanie, l’un des monuments antiques les plus remarquables du pays, est traditionnellement considéré comme le tombeau de Juba II et de Cléopâtre Séléné II. Voilà donc une terre sur laquelle se sont croisés des peuples, des royaumes et des civilisations bien avant l’apparition des États contemporains.
Monsieur Omar Hilale, parlons justement d’histoire
Monsieur Omar Hilale, puisque vous aimez donner des leçons d’histoire à l’Algérie, permettez- nous de vous rappeler quelques faits. Lorsque l’Algérie actuelle portait déjà les traces de civilisations préhistoriques, lorsque le Tassili n’Ajjer témoignait de milliers d’années de présence humaine, l’histoire politique du Maghreb n’avait évidemment rien à voir avec les frontières contemporaines.
Lorsque la Numidie de Massinissa et de Jugurtha occupait une place majeure dans l’histoire de l’Afrique du Nord, l’idée même des États modernes n’existait pas encore. Lorsque Tipasa était un comptoir punique puis une cité romaine prospère, lorsque Juba II régnait sur la Maurétanie et que Cléopâtre Séléné II, fille de Cléopâtre VII et de Marc Antoine, était son épouse et sa reine, cette terre était déjà intégrée aux grands courants politiques et culturels de la Méditerranée.
Et lorsque Saint Augustin naquit à Thagaste, l’actuelle Souk Ahras, en 354, cette terre avait déjà derrière elle une histoire numide et romaine considérable. Saint Augustin allait devenir l’une des grandes figures intellectuelles et théologiques de l’Antiquité tardive, dont la pensée allait exercer une influence considérable sur l’histoire intellectuelle du monde.
Alors, Monsieur Hilale, de quelle année parlez-vous exactement lorsque vous prétendez expliquer à l’Algérie quand commence son histoire ? 1962 ? Non. 1962 est la date de l’indépendance, pas la date de naissance.
Deuxième leçon : Alger avait déjà une diplomatie avant 1962
Il n’est même pas nécessaire de remonter à l’Antiquité pour démonter le récit de Rabat. Les archives officielles du département d’État américain constituent ici un démenti particulièrement clair. Elles indiquent qu’au moment de l’indépendance américaine, Alger, alors sous souveraineté nominale ottomane, disposait du pouvoir de conduire ses propres relations extérieures.
Les États-Unis reconnaissent Alger en 1795, avec la signature d’un traité de paix le 5 septembre 1795. Une présence consulaire américaine est ensuite établie à Alger en 1796. Autrement dit, plus d’un siècle et demi avant 1962, Alger conduisait déjà des relations diplomatiques avec une puissance étrangère.
Et ce n’est pas tout. La puissance maritime d’Alger était telle que les relations entre la Régence et les puissances européennes étaient directement liées à la sécurité de leur navigation en Méditerranée. Les archives du département d’État américain expliquent que plusieurs puissances européennes avaient recours au paiement de tributs aux États barbaresques afin de protéger leur navigation commerciale en Méditerranée. Les États-Unis eux-mêmes ont dû négocier avec Alger et accepter le paiement d’un tribut dans le cadre du traité de 1795.
Le traité prévoyait notamment le versement annuel par les États-Unis de 12 000 sequins algériens en fournitures navales. Il faut donc parler avec précision : il ne s’agissait pas littéralement de « tous les bateaux », mais de nombreux États et puissances maritimes payaient alors des tributs ou des sommes assimilées à des paiements de protection afin de sécuriser leur commerce et leur navigation. Voilà encore une réalité historique qui démontre que l’Algérie n’était certainement pas une terre apparue en 1962.
Monsieur Hilale, lorsque l’Europe négociait avec Alger, où était votre argument ?
Monsieur Omar Hilale, vous voulez parler de souveraineté ? Alors parlons- en. Lorsque les diplomates américains négociaient avec Alger à la fin du XVIIIe siècle, lorsqu’un traité était signé entre les représentants des États-Unis et le Dey d’Alger, l’Algérie n’était pas un territoire sans histoire attendant 1962 pour apparaître sur la carte. Alger était une puissance politique et maritime avec laquelle les puissances étrangères devaient composer.
Lorsque les États européens cherchaient à protéger leurs navires et leur commerce en Méditerranée, ils négociaient avec les autorités d’Alger. Lorsque les États-Unis, nouvellement indépendants, ont voulu assurer la sécurité de leurs navires, ils ont eux aussi négocié avec Alger. Ce ne sont pas des slogans algériens. Ce sont les archives américaines qui le racontent.
1830 : la colonisation ne crée pas l’Algérie
Puis vient 1830. La France conquiert Alger et commence alors une longue période de domination coloniale. Mais là encore, il faut être précis : la colonisation ne crée pas le peuple qu’elle colonise. Elle ne crée pas sa mémoire, elle ne crée pas son identité et elle ne crée pas son histoire. Elle impose une domination à une société qui existait déjà.
Pendant 132 ans, les Algériens ont continué à vivre, à transmettre leurs traditions, leur mémoire et leur identité, tout en résistant à la domination coloniale. La conquête française n’a donc pas créé l’Algérie ; elle a soumis un pays et une population qui avaient leur propre histoire.
Troisième leçon : 1962, c’est la victoire d’un peuple
Et c’est précisément ici que le discours d’Omar Hilale devient particulièrement réducteur. Car derrière le chiffre « 1962 », il y a une guerre de Libération nationale et, plus largement, une longue histoire de résistance. Et cette lutte n’a jamais été l’affaire de quelques milliers de jeunes combattants isolés dans les maquis.
C’était une lutte populaire. Il y avait les combattants, mais il y avait aussi les femmes et les hommes restés dans les villes, les villages et les campagnes. Il y avait les jeunes, les anciens, les familles et tous ceux qui transportaient des messages, ravitaillaient les combattants, soignaient les blessés, préparaient la nourriture, cousaient des vêtements, hébergeaient des militants ou cachaient des armes.
Des femmes ont participé aux réseaux clandestins, au renseignement, au transport et au soutien logistique. Certaines ont combattu directement. Des familles entières ont subi les arrestations, les déplacements, la torture et les représailles.
La guerre de Libération nationale n’a donc pas été la guerre de quelques milliers de personnes. Elle a été la lutte d’un peuple. Chacun y a contribué selon ses moyens, dans les maquis comme dans les villes et les villages, dans les réseaux clandestins comme dans les familles.
Voilà pourquoi 1962 possède une signification particulière pour les Algériens. Ce n’est pas une date de naissance. C’est une date de victoire.
Et puisque Rabat aime comparer les dates, comparons- les
Le Maroc a recouvré son indépendance en 1956. Personne de sérieux ne prétend pour autant que l’histoire du Maroc commence en 1956. Pourquoi faudrait-il alors prétendre que l’histoire de l’Algérie commence en 1962 ?
La question mérite d’être posée à Omar Hilale. Car si l’on décide que l’histoire d’un pays commence avec la date de son indépendance moderne, alors cette logique peut être appliquée à n’importe quel État ayant connu une colonisation, un protectorat ou une domination étrangère.
L’histoire d’un peuple ne commence pas le jour où une puissance coloniale quitte son territoire. Elle existait avant.
L’Algérie n’a besoin d’aucun certificat d’ancienneté
Monsieur Omar Hilale, l’Algérie n’a pas besoin que Rabat lui délivre un certificat d’ancienneté. Elle possède le Tassili n’Ajjer, Tipasa, les vestiges de la Numidie et les traces des civilisations puniques, romaines, chrétiennes et byzantines.
Elle possède le Mausolée royal de Maurétanie, associé à Juba II et à Cléopâtre Séléné II, fille de la célèbre Cléopâtre VII et de Marc Antoine. Elle possède Thagaste, la ville de naissance de Saint Augustin, ainsi qu’Hippo Regius, aujourd’hui Annaba, où Saint Augustin fut évêque.
Elle possède des siècles d’histoire politique, culturelle, intellectuelle, commerciale et diplomatique. Et elle possède surtout une mémoire nationale forgée dans la résistance à la conquête et dans une guerre de Libération qui a mobilisé toute une société.
Ce patrimoine n’est pas une invention diplomatique. Il est là, il est documenté, il est étudié et il est reconnu internationalement.
L’histoire ne se réécrit pas à la tribune des Nations unies
Omar Hilale peut tenter de réduire l’Algérie à 1962. Les faits racontent une autre histoire : une histoire qui commence bien avant les frontières contemporaines, une histoire de peuples, de royaumes, de cités, de savants, de penseurs, de commerçants, de diplomates, de marins, de résistants et de générations entières ayant vécu sur cette terre.
Une histoire dont les traces sont suffisamment nombreuses pour ne pas avoir besoin d’être inventées.
Alors, Monsieur Hilale, avant de vouloir donner des leçons d’histoire à l’Algérie, il serait peut-être utile de commencer par respecter l’histoire elle-même. Car l’histoire ne se construit pas avec des slogans. Elle ne se mesure pas au nombre de déclarations diplomatiques. Elle ne se décrète pas à la tribune des Nations unies.
Elle se confronte aux archives, aux monuments, aux témoignages et aux faits.
Et les faits sont têtus : l’Algérie existait bien avant 1962. Elle avait une histoire avant 1962, une identité avant 1962, une diplomatie avant 1962, une civilisation avant 1962 et surtout un peuple qui s’est battu pendant des générations pour retrouver sa liberté.
1962 n’a pas créé l’Algérie. En 1962, c’est la colonisation qui a pris fin. L’Algérie, elle, a retrouvé sa liberté.
Rasha Selmi