Par Hanane Ben

Dans un reportage choc, la Télévision algérienne révèle les coulisses d'une affaire majeure au Sahel : la libération d'Ahmed bin Maktoum bin Juma Al Maktoum, prince émirati et homme d'affaires dans le secteur des métaux précieux, enlevé le 6 septembre 2025 près de Bamako.

 Capturé par le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM), affilié à Al-Qaïda, le membre de la famille régnante de Dubaï a recouvré la liberté un mois plus tard au terme de négociations explosives. S'appuyant sur des enquêtes du Wall Street Journal et d'El País, le document met en lumière le versement par les Émirats arabes unis d'une rançon colossale — initialement estimée à plus de 20 millions de dollars, puis portée à près de 50 millions selon un rapport d'experts de l'ONU — accompagnée de la libération de dizaines de militants emprisonnés, une opération ayant directement renfloué les caisses de l'organisation terroriste.

Qui a payé et où est allé cet argent ?

C'est ici que s'ouvre la partie la plus critique de l'affaire. Selon le rapport des experts de l'ONU, la majeure partie de la rançon — estimée à près de 50 millions de dollars — a directement alimenté les caisses de l'organisation terroriste. Une fois injectées dans le réseau, ces sommes astronomiques ont circulé entre ses différentes brigades au Mali pour financer de nouvelles opérations armées sur le terrain.

Si le document des Nations unies désigne l’État qui a financé ce groupe terroriste sans le nommer ouvertement, une agence de presse internationale confirme, sur la base de sources régionales, qu'il s'agit bel et bien des Émirats arabes unis. Interrogé à ce sujet, un responsable émirati s'est gardé d'entrer dans les détails de la transaction, se contentant de rappeler l'engagement officiel de son pays dans la lutte contre le terrorisme et l'assèchement de ses finances.

Le contraste est saisissant, pour ne pas dire scandaleux. Alors qu'Abou Dhabi se pose en champion de la lutte antiterroriste et clame sur tous les toits sa volonté d'en assécher les finances, le pouvoir émirati est pris en flagrant délit de mensonges. Pour tirer d'affaire l'un de ses princes, l'État a directement irrigué les réseaux d'Al-Qaïda de dizaines de millions de dollars, redonnant un souffle financier destructeur à l'une des organisations armées les plus meurtrières du Sahel.

Le reportage de la Télévision algérienne se conclut sur ce constat cinglant : des millions de dollars sont désormais ancrés au Sahel, devenus la manne financière de groupes armés contre lesquels les nations de la région luttent chaque jour, sur le terrain, face à des factions qui tuent, enlèvent et étendent sans cesse leur emprise.

C'est ici que le vernis diplomatique d'Abou Dhabi vole en éclats. L'affaire dépasse de loin le sauvetage d'un prince de Dubaï : elle pointe du doigt le coût humain et stratégique exorbitant infligé à toute une région. En transformant une rançon en carburant pour la terreur, on abandonne des populations entières à la merci de groupes terroristes qui ont déjà fait des milliers de victimes innocentes.

Le rôle avéré d'Abou Dhabi dans la déstabilisation régionale

Ces dernières années, la politique étrangère de ce pays proxy s'est retrouvée au cœur de vives controverses diplomatiques, d'accusations de déstabilisation et de soupçons de soutien direct ou indirect à des groupes terroristes, dans plusieurs pays d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

En Algérie, les autorités dénoncent ouvertement une ingérence systématique et des tentatives de déstabilisation orchestrées par Abou Dhabi. Alger reproche à la fédération émiratie d'injecter des capitaux massifs et de mobiliser des réseaux propagandistes et politiques hostiles pour porter atteinte à la sécurité nationale algérienne.

Les tensions ont atteint un sommet avec la dénonciation de campagnes de cyber-espionnage, d'attaques informatiques et d'une guerre d'information orchestrées depuis Abou Dhabi à l'encontre des institutions et des responsables algériens ainsi que des accusations portant sur le rôle d'Abou Dhabi comme véritable chef d'orchestre des crises régionales au Sahel et au Sahara Occidental. Cette dégradation continue des relations a finalement mené l'Algérie à rompre officiellement ses liens diplomatiques avec ce pays nain.

En Libye, les rapports successifs du Groupe d'experts des Nations unies ont documenté les violations répétées de l'embargo international sur les armes commises par Abou Dhabi. Pour appuyer l'Armée nationale libyenne du maréchal Khalifa Haftar contre le gouvernement reconnu par l'ONU à Tripoli, les Émirats ont acheminé des systèmes de défense aérienne, des véhicules blindés et des drones de combat. Abou Dhabi a également été accusé de financer des mercenaires étrangers, notamment de la société privée russe Wagner et des combattants tchadiens ou soudanais, prolongeant ainsi la guerre civile et l'instabilité dans le pays.

En Somalie, le gouvernement fédéral de Mogadiscio a dénoncé à plusieurs reprises des atteintes graves à sa souveraineté. Abou Dhabi a contourné les autorités centrales en signant des accords militaires et portuaires directs avec les régions séparatistes du Somaliland et du Puntland. L'interception en 2018 de millions de dollars non déclarés apportés par des diplomates émiratis à l'aéroport de Mogadiscio a mis en lumière l'existence de réseaux d'influence parallèles. Ces ignobles manœuvres ont affaibli la cohésion sécuritaire somalienne, créant des failles exploitées sur le terrain par le groupe terroriste Al-Shabaab, affilié à Al-Qaïda.

Au Soudan, la responsabilité de cet Etat maléfique est directement engagée dans l'une des pires crises humanitaires du continent. Les Émirats sont accusés de fournir un soutien logistique, des armes et des drones aux terroristes des Forces de soutien rapide menées par le général Hemitti.

Alors que ces milices sont visées par des accusations de massacres et de nettoyages ethniques au Darfour, le gouvernement soudanais a porté plainte contre les Émirats devant la Cour internationale de justice pour complicité, pendant que des enquêtes internationales révèlent l'existence d'un trafic d'or soudanais transitant vers Abou Dhabi pour financer cet effort de guerre.

Au Sahel, enfin, la politique de rachat d'otages menée par Abou Dhabi est directement mise en cause pour son rôle dans la pérennisation du terrorisme. Comme l'ont démontré les enquêtes menées au Mali autour de la libération de membres de la famille régnante de Dubaï, le versement de rançons colossales a réinjecté des dizaines de millions de dollars dans les caisses du groupe de soutien à l'islam et aux musulmans, une branche d'Al-Qaïda. Ces fonds, redistribués entre plusieurs hordes armées, ont directement financé de nouvelles opérations terroristes dans toute la région.

L'ensemble de ces dossiers dessine ainsi le portrait d'une diplomatie financière et militaire agressive qui, sous couvert d'alliances stratégiques et d'assèchement proclamé du terrorisme, est accusée par ses détracteurs d'entretenir l'instabilité et d'armer les réseaux violents pour étendre son influence géopolitique à cet Etat sponsor avéré du terrorisme.