Par Dr. Benali

Au-delà d’une simple opposition diplomatique entre grandes puissances, le veto de la Russie au Conseil de sécurité des Nations unies, opposé au projet de résolution américain relatif au Sahara occidental, révèle une divergence profonde sur les paramètres politiques et institutionnels du processus de règlement du conflit.

 Le projet américain entendait notamment placer la proposition marocaine d’autonomie au centre, voire comme base exclusive, des négociations, tout en envisageant une évolution substantielle du mandat et de la configuration de la MINURSO. En bloquant ce texte, Moscou a contesté une démarche qu’elle considérait comme susceptible de préjuger de l’issue du processus politique et de compromettre le principe d’autodétermination du peuple sahraoui.

L’attitude russe, conjuguée à la position de la Chine, témoigne ainsi de l’influence croissante des rivalités de puissance sur la gestion internationale de la question sahraouie. La Chine, qui s’est abstenue lors du vote sur le projet américain avant de soutenir le contre-projet russe visant à proroger le mandat de la MINURSO, a notamment exprimé ses réserves concernant l’insuffisance des consultations.

Cette configuration révèle que les divergences au Conseil de sécurité ne portent plus uniquement sur les modalités de règlement du conflit, mais également sur la légitimité des mécanismes et des paramètres destinés à encadrer ce règlement.

 La déclaration russe est particulièrement révélatrice de cette position : « Nous sommes engagés dans la recherche d’une solution depuis plus de cinquante ans et nous connaissons très bien les causes profondes de ce conflit. De nombreuses années d’expérience nous ont appris qu’il n’existe pas de solutions hâtives, en particulier lorsqu’elles sont liées à la conjoncture politique actuelle. »

Toutefois, la rupture institutionnelle majeure résulte moins du veto russe pris isolément que de l’échec successif des deux projets de résolution soumis au Conseil de sécurité. Faute d’accord sur une prorogation, le mandat de la MINURSO est arrivé à échéance le 31 octobre 2026.

 Cette situation fragilise le dispositif international d’observation, de surveillance du cessez-le-feu et de prévention des tensions qui, malgré ses limites, constituait un mécanisme essentiel de vérification et de désescalade. Elle ouvre une période d’incertitude quant à la continuité de la présence onusienne, aux modalités de surveillance du terrain et aux possibilités de prévenir les incidents susceptibles de dégénérer en affrontements plus importants.

Dans un environnement marqué par la reprise des hostilités depuis novembre 2020, l’affaiblissement de ce dispositif pourrait accroître les risques de mauvaise interprétation des mouvements et des intentions des parties, de multiplication des incidents et d’escalade non maîtrisée. Le Maroc, qui a déjà attaqué les saharaouis en territoire libéré et même des mauritaniens dans leur territoire avec des drones, serait tenté d’user des mêmes moyens, pour élargir son champ d’action militaire au-delà du Mur et sur la presqu'île, Lagouira, occupée par la Mauritanie que le Maroc considère comme partie intégrante de son territoire.

Par ailleurs, les partenariats diplomatiques, politiques et sécuritaires que le Maroc entretient avec plusieurs puissances extérieures, notamment les États-Unis, la France, les Émirats arabes unis, l’entité sioniste et le clan Haftar, constituent des facteurs à prendre en considération dans l’analyse de son environnement stratégique.

Toutefois, leur existence ne signifie pas automatiquement que ces partenaires soutiendraient une éventuelle extension des opérations militaires. Il convient plutôt d’examiner dans quelle mesure Rabat pourrait interpréter ces relations comme un facteur de soutien diplomatique ou de dissuasion, et quelles conséquences une telle perception pourrait avoir sur ses calculs stratégiques.

Ainsi, l’échec du Conseil de sécurité à renouveler le mandat de la MINURSO ne constitue pas seulement un épisode supplémentaire dans l’impasse diplomatique du Sahara Occidental. Il met en évidence la fragilisation du cadre multilatéral de gestion du conflit et pose la question de la préservation des mécanismes de surveillance et de désescalade. En l’absence d’un dispositif international suffisamment crédible et accepté par les parties, le risque est celui d’une dégradation progressive de la situation sur le terrain, avec des répercussions potentielles sur la stabilité régionale, notamment dans les relations entre le Maroc, le Front Polisario, l’Algérie et la Mauritanie.

L’expiration du mandat de la MINURSO ne signifie pas automatiquement la reprise d’une guerre généralisée. Elle pourrait néanmoins favoriser, à court terme, l’émergence d’un scénario temporaire de gel conflictuel, caractérisé par l’absence de règlement politique définitif, la fragilisation du dispositif international de surveillance et le maintien d’un statu quo conflictuel de basse intensité. 

Dans cette hypothèse, les grandes puissances pourraient être tentées de privilégier une gestion provisoire du conflit plutôt que de favoriser une confrontation régionale supplémentaire, dans un contexte international déjà marqué par la guerre impliquant l’Iran, les tensions autour du détroit d’Ormuz et les perturbations des approvisionnements énergétiques et des chaînes logistiques mondiales.

Un tel scénario de gel conflictuel pourrait notamment répondre à la volonté de certaines puissances d’éviter une déstabilisation régionale susceptible d’affecter plusieurs intérêts stratégiques :  

  • La perturbation du corridor géo-économique méditerranéen Gibraltar (Djabel Tarek) et une crise énergétique ou un bouleversement des chaînes d’approvisionnement en matières premières stratégiques (phosphates, hydrocarbures, métaux critiques) en Afrique du Nord et de l’Ouest.

  • Une interconnexion de la question sahraouie avec les crises sahéliennes et les réseaux transfrontaliers qui pourrait transformer le conflit en une crise sécuritaire régionale globale, modifiant les priorités des puissances régionales et internationales.

Dans cette perspective, la résilience de la société sahraouie constituerait un facteur déterminant de la dynamique du conflit. Elle pourrait notamment s'appuyer sur la cohésion sociale, la préservation de la mémoire collective, la documentation des événements, la communication stratégique et la mobilisation pacifique de la société civile.

 À cet égard, le campement de Gdeim Izik, installé en octobre 2010 près de Laâyoune, demeure un exemple marquant de mobilisation collective ayant donné une visibilité internationale aux revendications sociales et politiques sahraouies.

Il illustre la capacité d’une mobilisation sociale à faire émerger une question politique au-delà de son cadre territorial immédiat. A cela s’ajoutent les actions extra-muros. La consolidation de ces formes de résilience pourrait ainsi contribuer à préserver la visibilité de la question sahraouie et à accroître le coût politique et diplomatique de toute tentative d’imposition unilatérale d’un règlement.

Toutefois, ce scénario de gel conflictuel pourrait basculer involontairement vers un scénario d’escalade, voire vers une configuration de guerre par procuration, si les rivalités internationales s’intensifiaient et si les acteurs régionaux en venaient à interpréter les soutiens diplomatiques, politiques ou sécuritaires dont ils bénéficient comme une garantie de liberté d’action. Une polarisation accrue entre les puissances occidentales d’une part, la Russie, la Chine et certaines puissances régionales, d’autres part, pourrait alors transformer le Sahara occidental en un espace supplémentaire de compétition stratégique. 

Dans une telle configuration, le conflit ne serait plus seulement déterminé par les rapports entre le Maroc et le Front Polisario, mais également par les intérêts, les calculs et les stratégies d’influence d’acteurs extérieurs. Le risque majeur résiderait alors dans l’élargissement progressif du conflit à son environnement régional, notamment à travers la détérioration des relations entre le Maroc, l’Algérie et la Mauritanie.

Enfin, l’absence de règlement politique ne garantit pas la stabilité ; elle peut simplement différer l’escalade, tout en créant les conditions de son déclenchement.