C’est un coup de massue venu de New York. Au Conseil de sécurité des Nations unies, le projet de résolution visant à valider et imposer le plan d’autonomie marocain pour le Sahara Occidental s’est heurté à un mur. En levant la main, la Russie a opposé son veto, mettant un coup d'arrêt brutal à ce que beaucoup considéraient comme un passage en force orchestré par Washington. Pour Rabat, la chute est dure : des années de lobbying féroce viennent de s'effondrer face aux principes inébranlables du droit international.

Par Hanane Ben

Depuis plusieurs semaines, la diplomatie marocaine croyait pourtant toucher au but. Assurée du soutien des Etats-Unis et de la France — où les contours de ce plan avaient été largement façonnés dans les salons parisiens —, Rabat pensait que la partie était définitivement gagnée. 

Entre l'alignement stratégique sur la ligne Trump et le rapprochement assumé avec Tel-Aviv, la Royauté  du Maroc avait tout tablé sur une reconnaissance diplomatique accélérée. Mais la géopolitique ne se joue pas uniquement à Washington ou à l'Elysée. Le veto russe a rappelé une réalité fondamentale : une souveraineté ne s'octroie pas par un simple arrangement diplomatique entre alliés.

Ce que cette séance à l'ONU a mis en lumière, c'est l'échec d'une stratégie d'imposition. Le plan d’autonomie proposé par Rabat cherchait avant tout à enterrer définitivement la question de l'autodétermination.

Ce camouflet intervient d'ailleurs juste après les votes du 15 octobre dernier à la Quatrième Commission de l'Assemblée générale des Nations unies, où la question de la décolonisation du Sahara Occidental et le droit inaliénable du peuple sahraoui à l'indépendance ont été une fois de plus entérinés — un vote auquel le Maroc lui-même a dû se plier.

 En disant « non » au Conseil de sécurité, les instances internationales ont réaffirmé que ce droit ne se brade pas aux enchères géopolitiques. Malgré l'aplaventrisme diplomatique et la pression intense des lobbies, la décolonisation reste inscrite au cœur des chartes des Nations unies.

Pourtant, malgré cet échec cuisant, le régime marocain continue de fanfaronner en interne. À coups de communiqués triomphalistes et d'éléments de langage biaisés, Rabat s'entête à crier victoire et à mentir à son propre peuple pour masquer la déroute de sa diplomatie. Cette fuite en avant montre l'embarras d'un pouvoir qui refuse d'admettre l'impasse. La question du Sahara Occidental ne trouvera pas de sortie par le déni, la propagande interne ou des prestidigitations juridiques : le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes vient d'imposer son retour à la réalité à New York.

Pour le peuple marocain, l'addition de cette fuite en avant diplomatique commence à être particulièrement lourde. Pour arracher des soutiens diplomatiques d'un jour, le pouvoir a consenti à des concessions majeures, allant de la normalisation décriée avec Tel-Aviv à un aplaventrisme total face aux exigences de l'administration américaine, tout en injectant des sommes astronomiques dans des cabinets de lobbying à l'étranger.

Alors que la population marocaine subit de plein fouet l'inflation et la précarité économique, les retombées de cette stratégie du « tout pour le Sahara » se résument aujourd'hui à des promesses de papier balayées à New York. Mentir au peuple en criant victoire sur les ruines d'un échec diplomatique ne servira qu'à retarder l'échéance d'un douloureux retour à la réalité socio-économique.

Mais la plus grande erreur de calcul de cette diplomatie des salons parisiens et washingtoniens reste l'illusion d'une « terre sans peuple ». Les "stratèges" du Makhzen ont cru pouvoir négocier le sort d'un territoire en ignorant purement et simplement ses habitants.

Le peuple sahraoui, représenté uniquement et légitimement par le Front Polisario et incarné par la République arabe sahraouie démocratique (RASD), continue d'exister, de résister et de faire entendre sa voix sur la scène internationale. Aucune manœuvre juridique, aucun découpage territorial d'autorité ne pourra effacer le fait accompli : aucune solution ne sera jamais durable ou viable si elle s'élabore sans le consentement libre et direct des premiers concernés.

Ce camouflet au Conseil de sécurité ne survient pas dans un ciel sans nuages : il vient parachever un engrenage de désaveux juridiques internationaux. De la jurisprudence sans équivoque de la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) — qui a annulé les accords commerciaux et de pêche incluant les territoires occupés au motif qu'ils violaient le droit à l'autodétermination — jusqu'au statut de membre fondateur de la RASD au sein de l'Union Africaine, l'édifice marocain prend l'eau de toutes parts.

L'échec du passage en force à l'ONU confirme une réalité qu'aucun lobbying ne pourra changer : aux yeux de la justice internationale et du droit des peuples, la souveraineté ne s'achète pas à coups de déclarations unilatérales.

En tentant d'imposer ce forcing et en provoquant de fait la fin du mandat de la MINURSO, la diplomatie américano-marocaine a joué avec le feu et créé un vide extrêmement dangereux. L'abandon du cadre onusien de maintien de la paix et l'enterrement du processus politique ne laissent plus d'autre alternative que l'escalade militaire sur le terrain. Loin de régler le problème, cet aveuglement stratégique fait voler les derniers garde-fous de la diplomatie et risque d'embraser toute la région. En voulant enterrer le droit international, Washington et Rabat n'ont pas apporté la paix, mais ont relancé le spectre d'une confrontation armée ouverte.