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Surenchère de victimisation identitaire et communautaire

Par Khider Mesloub

À l’ère de la victimisation, synonyme d’infantilisation, stade évolutif humain caractérisé par l’impuissance, le statut de victime est revendiqué avec complainte, voire plainte. Devant la société. Devant la justice. 

Dans une société capitaliste moderne marquée tout à la fois par la différenciation socioéconomique et l’indifférenciation sociétale, c’est-à-dire l’inégalité sociale et l’uniformisation culturelle (américanisation de la pensée, standardisation sociologique et urbanistique), comment se distinguer pour se soustraire à l’anonymat personnel, sinon par l’adoption d’une posture victimaire, ultime stratégie de visibilisation existentielle. 

Le monde capitaliste est fondé sur la compétition et la concurrence. Tout est objet de compétition et de concurrence. Dorénavant, nous sommes entrés dans l’ère de la concurrence victimaire. Pour rappel, le terme de victimisation désigne une tendance à s’enfermer dans une identité de victime.

De nos jours, en France comme dans la plupart des pays occidentaux, avec les actes catégorisés, subjectivement et partialement, d’antimusulmans ou d’antisémites, on assiste à une surenchère de manifestations de colère exprimées sur fond d’antiracisme. Dans cette période de crise économique systémique, tout se passe comme si l’antiracisme et l’antisémitisme servaient d’instruments de diversion politique tendus par les classes dirigeantes pour dévoyer la colère sociale sur des revendications stériles communautaristes. 

Somme toute, au lieu de dénoncer les violences sociales infligées à des centaines de millions d’individus, de toutes origines ethniques et confessionnelles, réduits au chômage ou mis en faillite, les « citoyens » atomisés, instrumentalisés par les médias stipendiés, sont invités à vitupérer contre la flambée du racisme antimusulman ou l’antisémitisme. Flambée de xénophobie souvent allumée et attisée par les pyromanes gouvernementaux.

Au lieu de condamner et, surtout, de combattre le « racisme social » subi par des millions de prolétaires, réduits à survivre dans une société caractérisée par l’apartheid structurel capitaliste, incarné par les inégalités sociales et les discriminations résidentielles, la privation d’emploi et l’anémie nutritionnelle, les prolétaires, atomisés, sont invités à défiler pacifiquement dans la rue pour blâmer moralement le racisme ou l’antisémitisme, combat communautaire par excellence. 

Au lieu de lutter contre la mise au chômage de plusieurs millions de prolétaires, réduits à survivre d’aides alimentaires, on invite la population à manifester contre le sporadique racisme ou l’imperceptible antisémitisme. 

Force est de constater que ces dernières années, à la liste des traditionnelles communautés autoproclamées victimes de racisme ou d’antisémitisme est venue se greffer une multitude d’autres lilliputiennes communautés, fabriquées pour les besoins de la cause. En effet, dans cette période marquée par la dépolitisation, on assiste à la surenchère de la victimisation communautaire, qui se traduit par l’enfermement des minorités soi-disant « discriminées » dans leur identité essentialisée. 

Les oligarques de chaque supposée communauté, aux fins de capter l’adhésion de celles et de ceux qui se sentent discriminés, alimentent quotidiennement les divisions et les dissensions par une description de leur condition communautaire la plus sombre possible, propre à attiser l’exacerbation des ressentiments et, donc, des récriminations lucratives, des doléances compensatoires, des séparatismes communautaires rentables.

À notre période contemporaine, la classe dominante, faute de révolutionner les forces productives atones pour nourrir les prolétaires, transforme constamment sa sémantique pour les alimenter de termes euphémistiques nouveaux, afin de soulager sémantiquement leur souffrance. Illusoire moyen lexical littéralement créatif pour tenter de perpétuer son système d’exploitation en pleine déliquescence. 

De nos jours, tristement assombris par le séparatisme, chaque communauté ou groupe identitaire, pour caractériser sa victimisation, se construit son néologisme fondé sur le même suffixe : phobie. Judéophobie. Arabophobie. Islamophobie. Homophobie. Chacun de ses termes désigne une forme spécifique de racisme, selon leurs sectateurs. 

Par ailleurs, la victimisation est devenue un modus operandi dans la guerre mémorielle lucrative. Dans une société capitaliste moderne ravagée par l’individualisme et l’anonymat, la victimisation permet de visibiliser son existence. Donc, d’obtenir une reconnaissance. Et, corrélativement, une réparation. Ainsi, la victimisation est un terreau fertile en matière de stratégies d’influence politique et de lobbyisme lucratif.

Pour ce faire, mue par l’appât du gain, chaque communauté se lance dans une surenchère de comptabilité des calvaires et de décompte des cadavres pour faire valoir son statut de victime exceptionnelle. 

À notre époque caractérisée par une course effrénée à la victimisation, un communautariste juif brandira le lucratif paravent de la Shoah pour s’estimer plus légitime à bénéficier des réparations pécuniaires et du respect dû à son rang de victime ancestrale d’antisémitisme. Mais il sera aussitôt réfuté par un communautariste Africain qui se prévaudra de son passé marqué au fer rouge par l’esclavage et le colonialisme pour lui ravir son statut de porte-parole des victimes. En embuscade, le communautariste musulman surgit à son tour pour disputer au juif et à l’Africain leur titre de victimes, et s’ériger en principal martyr des souffrances humaines contemporaines. Tapie dans l’ombre, l’identitaire féministe bondit hystériquement pour s’autoproclamer l’unique victime de toutes les discriminations. Posté à l’intersection des bifurcations identitaires, l’identitaire homosexuel se dresse à son tour pour s’attribuer le palmarès du statut victimaire millénaire.

Nous sommes ainsi entrés dans l’ère de la victimisation communautaire et identitaire. Consolante et touchante. Et surtout sonnante et trébuchante. Car pécuniairement payante. En particulier pour ses porte-paroles attitrés et représentants officiels. 

Pour le grand bénéfice du capital, la posture victimaire induit par ailleurs une structure mentale démissionnaire. Égocentrique. Pour information, l’égocentrisme se caractérise par une tendance à ramener tout à soi, par une focalisation sur les intérêts exclusifs de sa personne, de sa communauté. L’intérêt général est ainsi phagocyté par les intérêts particuliers concurrentiels. 

Curieusement, à l’ère de la mondialisation et de l’ouverture des frontières, chaque minorité autoproclamée est invitée à s’enfermer dans sa propre identité, sa tribu, communauté religieuse ou groupe sexuel. Un enfermement dommageable et préjudiciable pour les prolétaires. Mais profitable et rentable pour la classe dominante. 

Ironie de l’histoire, au moment où les bourgeoisies nationales se mondialisent, les prolétaires se tribalisent. Au moment où les capitalistes du monde entier, faisant fi de leurs différences ethniques et confessionnelles, unissent leurs efforts pour se coaliser et fusionner, les prolétaires sont exhortés, voire sommés, par leur bourgeoisie nationale unifiée, à se désagréger en de multiples segments identitaires et communautaires clivants et antagoniques. 

Ainsi, chaque prolétaire est assigné à résidence dans sa spécificité identitaire, religieuse ou sexuelle. Il est sommé à n’exister et s’exprimer exclusivement qu’en tant que juif, musulman, « femme opprimée », homosexuel, etc. Sa principale réelle identité de classe prolétarienne est dissoute dans une identité imaginaire. Une communauté fantasmagorique. 

Et si quelque prolétaire universaliste et internationaliste s’avise à contester ce schéma psychologique et modèle culturel particulariste, dénonce cette assignation essentialiste, il est aussitôt taxé d’agent du capital mondialiste, d’utopique, de totalitaire. 

Cela étant, cet enfermement de chacun dans une communauté fantasmagorique ou identité imaginaire est le meilleur moyen pour diviser et cliver les prolétaires. Il permet de nourrir les préjugés et d’accentuer le séparatisme parmi les prolétaires, au grand profit de la classe dominante capitaliste qui se consolide et pérennise sa domination par la fragmentation de son ennemi de classe, le prolétariat, entraîné délibérément dans l’engrenage de la guerre fratricide : la guerre civile. 

 

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