Le Liban traverse une phase particulièrement délicate, marquée par des tensions persistantes dans le sud du pays et par des discussions diplomatiques qui suscitent de nombreuses interrogations. François El Bacha, économiste, consultant et analyste politique libanais, nous livre son analyse des principaux enjeux politiques et économiques de cette séquence.
Algérie54: Monsieur François El Bacha, dans quelle mesure les frappes israéliennes dans le sud du Liban influencent-elles aujourd’hui la situation économique du pays ?
François El Bacha: Avant de parler des frappes israéliennes, il faut rappeler le point de départ. Le Liban n’était pas dans une reprise solide. Il n’était pas dans une situation normale. Il était déjà en crise. Depuis 2019, le pays vit sur les ruines d’un effondrement financier, bancaire et social. Les dépôts sont bloqués. La livre a été pulvérisée. Les salaires ont perdu leur valeur. Le crédit a quasiment disparu. L’État a fait défaut. Les banques existent encore juridiquement, mais elles ne financent plus réellement l’économie. Les services publics ont reculé. La pauvreté s’est installée. Les frappes sionistes ne frappent donc pas une économie debout. Elles frappent une économie déjà appauvrie. La crise ouverte en 2019 a fait basculer le Liban dans l’un des effondrements économiques les plus graves de l’histoire moderne.
Le PIB est passé d’environ 55 milliards de dollars en 2018 à près de 33 milliards en 2020. La contraction réelle cumulée depuis le début de la crise approche 40 %. La pauvreté a plus que triplé en une décennie, pour atteindre environ 80 % de la population en 2022. Ces chiffres disent une chose simple : avant les bombes, il y avait déjà la paupérisation et le Liban n’avait pris aucune mesure en réalité pour redresser la barre. Aucune réforme économique sérieuse puisque cela commence avec un inventaire qui n’a jamais été mené à terme.
La guerre actuelle ne crée donc pas la crise libanaise. Elle l’aggrave. Elle l’élargit. Elle l’installe dans la durée. Les frappes sionistes aujourd’hui touchent d’abord par la destruction directe. Des maisons, des routes, des commerces, des terres agricoles, des réseaux d’eau, des infrastructures locales sont touchés. Mais ce n’est qu’une partie de la facture. Par ailleurs, les frappes aggravent la situation déjà préoccupante: Une économie a besoin de visibilité. Un agriculteur doit savoir s’il pourra accéder à son champ.
Un commerçant doit savoir s’il pourra rouvrir. Un entrepreneur doit savoir s’il peut lancer un chantier. Une famille de la diaspora doit savoir si elle peut venir l’été. Un investisseur doit savoir s’il peut immobiliser son capital. Aujourd’hui, personne ne le sait.
Avant la crise, le manque de fiabilité des banques avait amené au retrait des capitaux à tout prix et à investir dans des maisons, dans des commerces qui aujourd’hui sont détruits. Par ailleurs, il est difficile aujourd’hui de ramener de l’argent de l’étranger en raison du manque de fiabilité du système bancaire. La guerre produit donc un effet en chaîne qui potentialise une crise. Elle détruit, puis elle empêche de reconstruire. Elle déplace les populations, puis elle bloque leur retour. Elle ferme les commerces, puis elle réduit les revenus. Elle frappe l’agriculture, puis elle aggrave la sécurité alimentaire.
Elle inquiète la diaspora, puis elle pèse sur la consommation. Elle ralentit l’activité, puis elle menace les recettes fiscales. Elle augmente les besoins sociaux, puis elle creuse le risque budgétaire. Le Liban n’avait pas encore soldé la facture de 2019. Il n’avait pas non plus absorbé la facture de la guerre 2023-2024. Celle-ci avait déjà coûté 14 milliards de dollars, dont 6,8 milliards de dommages physiques et 7,2 milliards de pertes économiques. Les besoins de relèvement et de reconstruction étaient estimés à 11 milliards de dollars.
Le logement était le secteur le plus touché. Le PIB réel avait reculé de 7,1 % en 2024, alors qu’un scénario hors conflit aurait pu produire une légère croissance. La nouvelle guerre s’ajoute donc à une double faillite : faillite financière depuis 2019, reconstruction inachevée depuis la guerre précédente. C’est cela qui rend la situation dangereuse. Le Liban ne part pas de zéro. Il part de moins que zéro.
Les premières estimations donnent aussi une mesure de la violence économique du choc actuel. La nouvelle guerre aurait coûté environ 75 millions de dollars par jour en mars, en additionnant dégâts directs et manque à gagner. Dans un pays où les finances publiques sont déjà contraintes, où le crédit bancaire ne fonctionne plus et où les ménages ont perdu une grande partie de leur épargne, ce type de coût quotidien ne peut pas être absorbé normalement
Algérie54:Quels secteurs sont les plus touchés ?
François El Bacha: Les secteurs les plus touchés sont d’abord ceux qui dépendent de la présence physique des habitants : agriculture, commerce local, bâtiment, transport, écoles, santé, services. Puis viennent ceux qui dépendent de la confiance : tourisme, diaspora, immobilier, investissement, transferts, consommation.
Dans le Sud, l’agriculture est frappée au cœur. Plus de 76 % des agriculteurs du Sud ont été déplacés. Environ 22 % des terres agricoles du pays ont été endommagées. La guerre précédente avait déjà provoqué plus de 586 millions de dollars de pertes dans les infrastructures agricoles.
Même le secteur public est affecté: Le gouvernement avait présenté un budget sur base d’une légère croissance qui n’aura pas lieu. Le risque de voir les déficits s’accentuer n’est pas réel mais déjà confirmé puisque les autorités publiques sont aujourd’hui dans l’incapacité de mettre en oeuvre les augmentations des salaires de la fonction publique.
Par ailleurs, la guerre dans le Golfe a frappé des économies partenaires et de nombreux libanais de la diaspora sont aujourd’hui dans l’incapacité à aider leurs proches restés au Liban. Les flux financiers se réduisent, réduisant aussi la consommation et même l’activité financière déjà fragile.
Le bâtiment pourrait normalement être un moteur de reprise. Après une guerre, on reconstruit. On emploie des ouvriers. On achète du ciment, du fer, du bois, du verre, des équipements électriques. On fait travailler les PME. Mais cela suppose une chose : pouvoir reconstruire.
Or personne ne reconstruit sérieusement une maison qui peut être détruite dans trois semaines. Personne ne finance un chantier dans un village où les habitants ne peuvent pas revenir et là ou cela est possible, il n’y a aucune activité réelle de crédit. Par ailleurs, c’est là qu’apparaît le chantage israélien à la reconstruction.
Israël ne pèse pas seulement par les frappes, elle pèse aussi par l’empêchement du retour avec la fameuse ligne jaune. Si les villages restent dangereux, si les ordres d’évacuation continuent, si les routes sont menacées, si les maisons sont détruites, la reconstruction devient impossible.
Et si la reconstruction est impossible, le retour devient impossible. La mécanique est brutale : pas de sécurité, pas de retour ; pas de retour, pas de reconstruction ; pas de reconstruction, maintien du déplacement. Plus de 150 000 personnes pourraient ne pas avoir de logement où retourner à la fin du conflit.
Plus de 38 000 unités de logement avaient déjà été totalement ou partiellement détruites au 7 avril, tandis que plus de 230 000 unités avaient été endommagées ou détruites depuis 2024. Les ordres et avertissements de déplacement ont concerné plus de 189 villes et villages, soit environ 14 % du territoire libanais.Plus d’un million de personnes ont été déplacées.
Autre point: La sécurité alimentaire est l’autre indicateur brutal. Environ 1,24 million de personnes pourraient faire face à une insécurité alimentaire aiguë entre avril et août 2026, contre 874 000 personnes entre novembre 2025 et mars 2026. C’est près d’un quart de la population analysée. Cela est induit par l’augmentation des prix locaux. L’absence de système bancaire fiable augmente les couts de transaction.
Le libanais paie une facture alourdie par rapport aux autres pays. Nous ne sommes pas dans une économie qui est capable d’absorber des chocs. Même les transferts de la diaspora, colonne vertébrale de l’économie de survie depuis 2019, sont sous pression. Les flux annuels tournent autour de 6 milliards de dollars.
Des estimations récentes évoquent une baisse de 10 % à 15 % pendant la guerre, soit plusieurs centaines de millions de dollars en moins. Pour le Liban, ce n’est pas un détail. Ces transferts paient les loyers, les médicaments, l’électricité privée, les frais scolaires, la nourriture. La diaspora n’avait déjà pas confiance dans le système financier pour investir au Liban en dépit d’une aide aux proches. L’instabilité sécuritaire avec les menaces sionistes et politique avec le débat sur le désarment du Hezbollah en plus de l’instabilité économique assèche un peu plus les rentrées financières du Liban
Algérie54: Les négociations peuvent-elles ouvrir une désescalade durable ?
François El Bacha: Elles le peuvent, mais seulement à une condition : qu’elles produisent des effets concrets sur le terrain. À ce stade, le risque est que les négociations relèvent davantage de la gestion provisoire de crise comme cela est le cas depuis 2019 que d’une véritable désescalade durable.
Une trêve sur le papier ne suffit pas. Un communiqué ne suffit pas. Un mécanisme diplomatique ne suffit pas. Et d’autres dossiers comme les réformes économiques et financières sont bloquées. Aucun indicateur ne peut aujourd’hui montrer que ce nouveau dossier ne sera pas également bloqué.
Pour qu’il y ait désescalade réelle, il faut l’arrêt vérifiable des frappes, la fin des ordres d’évacuation, le retour sécurisé des civils, l’accès aux terres agricoles, la réouverture des routes, la reconstruction des logements, le refus d’un no man’s land et la restauration d’un minimum de souveraineté sur le Sud. Sans cela, on ne parle pas de paix. On parle d’une crise administrée. C’est ici que les propos d’Amer Bisat (ministre de l’économie) prennent leur sens.
Il a reconnu que les secteurs productifs souffrent déjà de la situation sécuritaire, même si l’ampleur complète du choc reste difficile à mesurer. Il a aussi insisté sur un point essentiel : le redressement économique ne dépend pas seulement de réformes financières.
Il dépend aussi de la sécurité, de la souveraineté, du contrôle des frontières, de la lutte contre la contrebande, du blanchiment et des activités illicites. Le Liban souffre d’un déficit de crédibilité. À l’extérieur, parce que les bailleurs ne veulent plus financer sans réformes. À l’intérieur, parce que les déposants ne croient plus les banques. Dans le Sud, parce que les habitants ne peuvent pas reconstruire sans garantie de retour. Nous avons un problème qui va bien au-delà des frappes israéliennes et qu’il s’agit aussi de régler au Liban même.
Algérie54: Quelles conséquences en cas d’aboutissement ou d’échec ?
François El Bacha: Si les négociations aboutissent vraiment, il y aura un soulagement. Retour partiel des déplacés. Reprise de certains commerces. Relance de chantiers. Meilleure saison diasporique. Détente sur les abris. Mobilisation plus crédible de l’aide. Amélioration de la confiance. Mais il ne faut pas confondre soulagement et redressement. La paix est une condition. Ce n’est pas une politique économique.
Le Liban devra toujours financer la reconstruction, reloger des familles, remettre en état les terres, réparer les routes, soutenir les municipalités, réhabiliter les écoles, traiter l’insécurité alimentaire, et surtout résoudre la question bancaire. Même en cas d’accord, la relance sera difficile. Elle se heurtera au verrou bancaire et l’absence de réforme sur le plan financier.
Comment investir dans un pays où les acteurs de la crise financière sont toujours en place? Comment attirer des capitaux dans ces conditions ? Comment même débloquer l’aide internationale sans garantie faite aux donateurs qu’elle ne sera pas détournée comme cela l’a été par le passé? Les pertes financières sont évaluées autour de 70 milliards de dollars, probablement davantage aujourd’hui, une somme qui démontre que même après la guerre, une question demeure : qui paie au final la facture de l’accumulation de ces crises ?
Entretien réalisé par Racha Selmi.