Par Rasha Selmi 
 
Le système de surveillance attribué aux autorités marocaines ne se limiterait pas à l’espionnage des téléphones. Une enquête publiée par le quotidien espagnol El Independiente met en lumière les méthodes utilisées contre des journalistes, des militants et des défenseurs des droits humains, avec une attention particulière portée à leur entourage, leurs relations et leur vie privée.
 
Ces révélations interviennent après la publication d’une nouvelle enquête d’Amnesty International, qui apporte des éléments supplémentaires sur l’utilisation du logiciel espion Pegasus au Maroc. L’organisation affirme avoir recueilli le témoignage d’un ancien agent des services de renseignement marocains, présenté sous le pseudonyme de « Safir », et avoir confronté ses déclarations à des analyses techniques et à des données issues de fuites.
 
Selon Amnesty International, la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) serait au centre du dispositif de surveillance utilisant Pegasus. L’organisation affirme avoir identifié des opérations remontant à 2017, visant notamment des journalistes et des défenseurs des droits humains.
 
L’analyse de 103 numéros marocains enregistrés dans l’infrastructure de Pegasus à cette période aurait permis d’identifier 65 personnes issues de la société civile, dont 34 défenseurs des droits humains, 22 journalistes et professionnels des médias, cinq avocats et quatre universitaires.
 
Mais l’utilisation de Pegasus ne constituerait qu’une partie du dispositif décrit par Amnesty. L’ancien agent interrogé par l’organisation évoque également des interceptions de communications, la surveillance des déplacements, des enregistrements clandestins et l’installation de dispositifs permettant de recueillir des informations dans différents lieux fréquentés par les personnes ciblées.
 
La surveillance aurait ainsi dépassé le cadre strictement numérique pour s’intéresser directement à la vie quotidienne des militants. C’est précisément cette dimension que met en avant l’enquête d’El Independiente. Le quotidien espagnol rapporte que les personnes surveillées auraient fait l’objet d’une collecte d’informations portant non seulement sur leurs activités publiques, mais également sur leurs relations, leur entourage familial et leurs habitudes.
 
Le cas du militant et universitaire marocain Maâti Monjib, cité dans l’enquête, illustre cette dimension. Des informations concernant sa vie privée auraient été utilisées dans des opérations destinées à porter atteinte à son image et à sa crédibilité. Pour Amnesty International, cette utilisation des informations personnelles s’inscrit dans un dispositif plus large de pression contre les voix critiques. L’organisation fait état de campagnes de dénigrement pouvant intervenir parallèlement aux opérations de surveillance.
 
Les proches des personnes ciblées pourraient eux aussi se retrouver au centre de ce dispositif. Familles, amis et relations professionnelles seraient susceptibles de faire l’objet d’une surveillance afin de mieux comprendre l’environnement de la personne recherchée.
 
Le rapport décrit ainsi une approche qui ne consisterait plus simplement à savoir ce qu’un journaliste ou un militant dit ou écrit, mais à déterminer avec qui il échange, où il se rend et quelles sont les personnes qui l’entourent.
 
Amnesty affirme également que les opérations attribuées aux autorités marocaines ne se seraient pas limitées au territoire national. L’organisation dit avoir identifié des éléments techniques reliant certaines opérations de surveillance menées contre des militants marocains à l’étranger à des infrastructures utilisées dans le cadre du système Pegasus.
 
Cette dimension internationale avait déjà été révélée dans le cadre du Pegasus Project, qui avait mis en évidence l’utilisation du logiciel espion contre des journalistes, des militants et des responsables politiques dans plusieurs pays.
 
La nouvelle enquête d’Amnesty cherche toutefois à aller plus loin en décrivant l’ensemble de la chaîne de surveillance, depuis l’identification des cibles jusqu’à la collecte de renseignements sur leur entourage et l’exploitation éventuelle de données privées.
 
L’organisation affirme avoir transmis ses conclusions aux autorités marocaines avant la publication de son rapport. Elle indique ne pas avoir reçu de réponse. Amnesty International appelle désormais à l’ouverture d’enquêtes indépendantes sur les cas documentés et demande la mise en place de garanties destinées à empêcher l’utilisation abusive des technologies de surveillance.
 
À travers les témoignages et les éléments techniques recueillis, l’affaire Pegasus remet ainsi au premier plan la question de la surveillance des journalistes et militants au Maroc. Un système dans lequel, selon les éléments rapportés par Amnesty et par El Independiente, la cible ne serait plus seulement un téléphone, mais tout un environnement humain.