Par Hanane Ben

 

Sur le papier, tout est prêt : le tracé, les plans et même l'addition à 3,8 milliards de dollars. Sur le terrain, il n'y a pas un seul mètre de rail posé. La Banque africaine de développement publie le rapport d’achèvement de l’étude sur la ligne ferroviaire transmaghrébine de 2 300 km, seulement aucun chantier ni financement n’est annoncé. Pourquoi la BAD publie-t-elle  un rapport d'achèvement d'étude sans plan de financement ? 

La réponse la plus directe est avant tout d'ordre institutionnel et procédural. Lorsqu'une banque de développement comme la BAD investit dans une étude de faisabilité, elle s'inscrit dans un cadre réglementaire strict : la publication du rapport d'achèvement constitue une obligation administrative et comptable indispensable pour officialiser la fin de sa mission et certifier le bon usage des fonds alloués.

Au-delà de cette rigueur budgétaire, ce document permet d'archiver un savoir-faire précieux en mettant à la disposition des États membres (Maroc, Algérie, Tunisie) une expertise technique complète, rigoureusement cartographiée et chiffrée.

En clair, la BAD a rempli sa part du contrat. La maquette technique est finalisée, la facture globale est estimée à 3,8 milliards de dollars, et le dossier est désormais livré « prêt à l'emploi », n'attendant plus qu'un éventuel signal politique pour sortir des cartons.

Sur l’ensemble du tracé de 2 300 kilomètres destiné à relier Casablanca à Tunis, l’Algérie s'impose comme la véritable colonne vertébrale du projet transmaghrébin.

En accueillant près de 1 200 kilomètres de voies traversant son territoire d’ouest en est — face aux 600 kilomètres du Maroc et 500 kilomètres de la Tunisie —, le pays abrite à lui seul plus de la moitié du parcours global.

Le rapport de la BAD met ainsi en lumière une réalité géographique incontournable : par sa position centrale et son envergure territoriale, l'Algérie constitue le cœur battant et l'élément fédérateur indispensable à la concrétisation de cette grande ligne ferroviaire régionale.

Du côté d’Alger, le projet du train transmaghrébin est appréhendé avec un mélange de pragmatisme infrastructurel et de réserve géopolitique, l'Algérie préférant concentrer ses efforts et ses investissements colossaux sur la modernisation et l'extension prioritaire de son propre réseau national.

Si le pays valide sur le principe la vision d'une intégration économique régionale, il pose souverainement ses priorités stratégiques ; développer son axe ferroviaire Nord-Sud pour désenclaver son territoire et relier l'Afrique subsaharienne, tout en maintenant un gel strict de ce volet transfrontalier avec le voisin de l'Ouest.

L'Algérie s'affirme ainsi comme un géant ferroviaire incontournable qui détient les clés physiques du projet, mais qui refuse de faire du réseau transmaghrébin une urgence politique tant que les conditions de stabilité et d'alignement stratégique à ses frontières ne sont pas pleinement réunies.

Pour Alger, la question va bien au-delà des simples échanges commerciaux. Elle touche directement à sa sécurité nationale et à son intégrité territoriale. L’Algérie est la cible d’une véritable guerre hybride orchestrée par le régime du Makhzen, associant opérations d'influence, cyberattaques et campagne de déstabilisation via divers services.

Cette détérioration des relations est perçue comme définitivement scellée par le rapprochement stratégique et militaire entre Rabat et l’entité génocidaire sioniste, qu'Alger considère comme une menace directe à ses portes et à sa souveraineté.

Dans ce contexte d’hostilité déclarée, la réouverture des frontières et le raccordement des réseaux ferroviaires sont jugés impensables, l'Algérie refusant catégoriquement de compromettre sa sécurité intérieure au nom d'un projet d'intégration régionale.

Sur le papier, le projet présenté par la Banque africaine de développement (BAD) est techniquement structuré et financièrement modélisé. Mais dans la réalité, un train ne roule pas sur des concepts économiques mais plutôt sur des rails qui traversent des souverainetés et des frontières.

Tant que les blocages géopolitiques majeurs et les différends sécuritaires persistent entre Alger et Rabat, le train transmaghrébin restera un projet fantôme. L'incompatibilité des agendas politiques l'emporte totalement sur la logique d'intégration économique, condamnant ce tracé de 2 300 km à demeurer une simple ligne sur une carte.