Sollicité par Algérie 54, le penseur et écrivain antisioniste, Jacob Cohen, nous livre son analyse sur la prétendue reconnaissance de l’Etat de Palestine par la France, qui selon ses dires, est une « pure forme » pour calmer une opinion française indignée par le génocide des Gazaouis. Pour lui, la France est et demeure sous l’emprise sioniste. Interview.
Algerie 54 : Alors que la France reconnaît officiellement l’État de Palestine et qu’une ambassade a ouvert ses portes à Paris, cependant, le drapeau palestinien semble proscrit à chaque fois qu’il est brandi. Comment expliquer une telle dichotomie dans la position française ?
Jacob Cohen : Seuls des esprits naïfs et mal informés de la soumission totale de la France au sionisme avaient pu croire que la « reconnaissance » d’un Etat de Palestine constituait un revirement véritable de la position française. De fait, cette « reconnaissance » était de pure forme pour calmer une opinion publique largement indignée par le génocide qui se déroulait à Gaza. Nous l’avons écrit à l’époque. La France, comme l’Union européenne, n’a jamais voulu, ou pu, prendre une seule mesure concrète touchant le régime sioniste. Elle a même renoncé, contrairement au règlement adopté par l’UE, de l’obligation de retirer l’étiquetage « Made in Israël » sur les produits des colonies. Les peuples et les gouvernements arabes doivent se faire à l’idée que la France et l’UE sont viscéralement pro-sionistes et ne prendront aucune sanction contre cet Etat, quoi qu’il fasse. La répression féroce des manifestations pour la Palestine, et la confiscation brutale des drapeaux palestiniens en sont malheureusement l’illustration.
Algérie54: Comment l’exécutif peut-il justifier que d’un côté, la légalité totale affichée pour les drapeaux israélien et ukrainien, et de l’autre, la stigmatisation et la répression systématiques du drapeau palestinien dans l’espace public ? Cette contradiction ne risque-t-elle pas de fragiliser la crédibilité et la clarté de la diplomatie française sur la scène internationale ?
Jacob Cohen: Les autorités françaises se fichent pas mal de la rationalité de leurs positions et des contradictions qui en découlent. A raison d’ailleurs. La totalité des médias officiels répercutent ces positions contradictoires et une bonne partie du peuple n’y voit rien à redire. Puisque les « bons » (Israël, les Ukrainiens) ont presque toujours raison et leurs crimes trouvent toujours des justifications, alors que les méchants (les Palestiniens, les Russes) ne peuvent rien faire de juste. De temps en temps, les médias concèdent quelques dérives aux Israéliens, mais il faut les comprendre, le 7 octobre, le Shoah, etc. En France, nous vivons au quotidien cette dichotomie, ce double langage, cette double échelle des valeurs, mais que faire ? La rationalité n’y est pour rien. La France est et demeure sous l’emprise sioniste.
Algérie54: En dépit de cette reconnaissance officielle, les poursuites judiciaires en cours contre tous ceux qui ont soutenu la Palestine et dénoncé le génocide des Gazaouis ne sont pas annulées automatiquement. Pourquoi ?
Jacob Cohen: Cette reconnaissance était un acte purement formel dénué de tous prolongements concrets. Elle n’a pas été le prélude à un changement de politique visant à obliger la partie israélienne à respecter le droit international et à accepter un compromis juste et durable. Cette reconnaissance, faite en grande pompe d’ailleurs au siège des Nations Unies en compagnie de MBS qui est aussi indifférent à la Palestine que Macron, était une opération de communication, qui a tenu, artificiellement, en haleine la communauté internationale. Sauf que la montagne a accouché d’une souris. La Palestine est retournée bredouille vers son destin de pays ignoré, délaissé, occupé, humilié, dans l’indifférence quasi générale. La réalité des relations internationales est terrible.
Algérie54: Des voix françaises ont contesté la nomination d’un ancien soldat de l’armée sioniste, au grade de Chevalier de l’Ordre national du Mérite, au début de l’année 2026, par la ministre Aurore Bergé. Qu’est-ce que vous en avez pensé ?
Jacob Cohen: Je n’ai pas du tout été surpris. C’est dans l’ordre des choses, non seulement macroniste, mais de tous les gouvernements français depuis Sarkozy au moins. Il faut aussi reconnaitre que Aurore Bergé se surpasse dans la collaboration avec les sionistes. Elle avait défendu la loi Yadan et fera tout pour faire adopter l’essence de cette loi, c’est-à-dire l’assimilation de l’antisionisme à l’antisémitisme, rendant ainsi toute critique d’Israël illégal et pénalement condamnable. On revient à l’axiome de base. La France, dans toutes ses institutions, est profondément, viscéralement, irrévocablement, l’alliée du sionisme.
Algérie54: Des incidents impliquant des soldats sionistes ont provoqué une indignation internationale. L’agression d’une religieuse française à El Qods, les statues de Jésus et de la Vierge Marie profanées au Liban, et des vidéos filmées par les soldats de Tsahal, eux-mêmes, arborant avec fierté leur brutalité envers les Palestiniens. Que pouvez-vous nous dire sur cette déshumanisation et ce comportement immoral de « l’armée la plus morale au monde » ?
Jacob Cohen: C’était une évolution prévisible. Elle avait d’ailleurs été développée par un grand philosophe israélien, Yeshyahou Leibowitz, grande autorité intellectuelle et religieuse, et ce dès 1990. Il avait évoqué une dérive « nazi-sioniste ». Son raisonnement est limpide, et s’applique à toutes les situations comparables. Un peuple qui opprime un autre développe en son sein, surtout à la 2e ou 3e génération, des êtres supérieurs et arrogants, indifférents à la souffrance des autres et méprisant toutes les règles d’humanité et de décence. C’est ce qui arrive au peuple israélien et qui ira en s’accentuant. La société israélienne sombre dans le fascisme, le messianisme, l’hystérie haineuse, l’indifférence aux massacres collectifs et un sentiment de surpuissance qui pourrait nous réserver d’autres mauvaises surprises.
Propos recueillis par Hanane Ben