Le défi hydrique constitue aujourd’hui une question stratégique pour l’Algérie, dans un contexte marqué par les effets du changement climatique et l’irrégularité croissante des précipitations.
S’exprimant dans l’émission « L’invité du jour » de la chaîne 3 de la Radio Algérienne, le professeur Ahmed Kettab, expert consultant international et professeur à École nationale polytechnique d’Alger, a livré ce lundi une analyse détaillée des ressources en eau du pays, des solutions engagées par les pouvoirs publics et des perspectives pour renforcer la sécurité hydrique nationale.
« Il y a un réel défi hydrique en Algérie, comme dans le monde »
D’emblée, le spécialiste rappelle que la question de l’eau dépasse largement le cadre national et concerne de nombreux pays du monde, notamment dans les régions arides. « Il y a un réel défi hydrique qui se pose actuellement en Algérie, mais aussi pour le monde et pour les pays arabes. Ce défi est lié en grande partie aux changements climatiques, avec parfois des pluies très intenses et parfois de longues périodes de sécheresse », a-t-il expliqué.
Selon lui, l’Algérie a progressivement construit « une stratégie reposant sur la diversification des ressources en eau », estimant que « le pays dispose aujourd’hui d’un ensemble d’infrastructures permettant de mobiliser l’eau à partir de différentes sources. »
« Il n’existe pas une seule solution au problème de l’eau. Il faut mobiliser toutes les ressources disponibles, les barrages, les eaux souterraines, les eaux dessalées et les eaux usées traitées », a indiqué le professeur Kettab.
Concernant les ressources de surface, l’Algérie compte actuellement 81 barrages. Leur taux de remplissage atteint environ 45 %, un niveau jugé satisfaisant comparé aux années précédentes marquées par une sécheresse prolongée. Ces ouvrages constituent une réserve importante pour l’alimentation en eau potable, l’agriculture et certaines activités industrielles.
« Il faut continuer à rechercher de nouveaux sites pour construire des barrages »
Toutefois, l’expert insiste sur la nécessité de poursuivre les investissements dans ce domaine. « Il faut continuer à rechercher de nouveaux sites pour construire des barrages, même de taille moyenne, et aussi traiter le problème de l’envasement afin de préserver la capacité de stockage existante », a-t-il souligné.
Parallèlement aux barrages, le dessalement de l’eau de mer occupe désormais une place centrale dans la stratégie nationale. L’Algérie dispose actuellement de 19 stations de dessalement, après l’inauguration de plusieurs nouvelles unités au cours des dernières années. « Nous avons actuellement 11 stations auxquelles se sont ajoutées trois autres, puis cinq nouvelles inaugurées récemment, ce qui porte le total à 19 stations », a précisé le professeur Kettab.
À l’horizon 2030, le programme national prévoit l’implantation de 25 stations, permettant d’atteindre une production globale d’environ 5,6 millions de mètres cubes d’eau par jour. Cette capacité devrait couvrir près de 60 % des besoins de la population sur un rayon pouvant atteindre 250 kilomètres à partir du littoral.
« Les ressources souterraines représentent un potentiel considérable »
Malgré ces avancées, le spécialiste rappelle que le dessalement n’est qu’un élément d’un système global de gestion de l’eau. Les ressources souterraines représentent également un potentiel considérable, notamment dans le sud du pays. « Au niveau du Sahara algérien, nous disposons d’environ 80 000 milliards de mètres cubes d’eaux souterraines », a-t-il affirmé. La plus importante de ces réserves est la nappe albienne, estimée à 50 000 milliards de mètres cubes et partagée avec la Tunisie et la Libye.
Selon lui, cette ressource stratégique doit être exploitée de manière rationnelle et durable. « Cette eau peut être mobilisée pour l’alimentation en eau potable, pour l’agriculture et pour certaines activités industrielles », a-t-il expliqué. Toutefois, ces eaux présentent parfois une salinité relativement élevée.
« La déminéralisation de l’eau souterraine du Sahara est techniquement plus facile »
Pour résoudre ce problème, les autorités ont lancé plusieurs projets de stations de déminéralisation dans les bassins du sud. « L’eau souterraine du Sahara contient environ 5 à 6 grammes de sel par litre, ce qui est bien inférieur à l’eau de mer. Sa déminéralisation est donc techniquement plus facile », a précisé l’expert.
Il a également rappelé que plusieurs installations existent déjà dans les régions sahariennes. « Il y a actuellement une trentaine de stations de déminéralisation qui fonctionnent depuis des années dans différentes régions du Sud, notamment dans la zone de Touggourt », a-t-il indiqué, soulignant que de nouveaux projets sont en préparation pour renforcer l’approvisionnement en eau potable et soutenir les activités agricoles et industrielles.
« La valorisation des eaux usées épurées est largement sous-exploitée »
Un autre axe important concerne la valorisation des eaux usées épurées. Selon le professeur Kettab, cette ressource reste encore largement sous-exploitée en Algérie. « Nous consommons environ 10 millions de mètres cubes d’eau par jour, soit près de 4 milliards de mètres cubes par an. Une grande partie de ces volumes devient des eaux usées », a-t-il expliqué. Actuellement, près de 80 % de ces eaux sont rejetées sans valorisation.
Le pays dispose pourtant d’environ 230 stations d’épuration. Cependant, seule une petite partie des volumes traités est réellement réutilisée. « Nous traitons entre 500 et 600 millions de mètres cubes par an, mais nous ne réutilisons qu’environ 60 à 70 millions de mètres cubes, soit à peine 15 à 20 % », a-t-il précisé.
Pour l’expert, il est donc nécessaire d’augmenter le nombre de stations d’épuration et d’encourager la réutilisation des eaux traitées, notamment dans l’agriculture, l’industrie ou l’arrosage des espaces verts.
« Il faut sensibiliser et rationaliser la consommation face au gaspillage de l’eau»
Au-delà des infrastructures, le professeur insiste également sur l’importance de la sensibilisation et de la rationalisation de la consommation. « Il existe encore beaucoup de gaspillage de l’eau. Le prix du mètre cube reste très bas par rapport à son coût réel, qui peut atteindre entre 150 et 200 dinars pour l’eau dessalée », a-t-il observé.
Du reste, l’expert estime que « l’Algérie dispose aujourd’hui d’atouts importants pour garantir sa sécurité hydrique à moyen et long terme (…) Si nous mobilisons efficacement les barrages, le dessalement, les eaux souterraines et la réutilisation des eaux usées traitées, nous pourrons dépasser largement les 10 à 12 milliards de mètres cubes d’eau par an ». Toutefois, il appelle « à une vision stratégique de long terme, fondée sur la recherche, la formation et une gouvernance renforcée de la ressource en eau. »
Source: Radio Algérie Multimédia