Par Hanane Ben

L'affaire Pegasus ne finit pas de révéler ses secrets. Cette fois-ci, la lumière est mise sur le trio formé par le Maroc, Israël et les Émirats arabes unis.

Dans une enquête signée par le réseau Forbidden Stories et ses partenaires, le consortium revient sur les coulisses de l'acquisition de Pegasus par le royaume chérifien et dévoile une alliance tripartite inédite, nouée bien avant la signature des accords d'Abraham.

L'investigation s'appuie notamment sur le témoignage exclusif d'un ancien agent du renseignement intérieur marocain (DGST) nommé Safir, complété par des documents judiciaires et des fuites de données.

Elle révèle que dès la fin de l'année 2017, la firme israélienne NSO Group menait des démonstrations secrètes dans une villa discrète de Rabat pour convaincre les hauts gradés marocains. Pour opérer le logiciel sous le nom de code Morgan, le Maroc est passé par une société écran basée à Rabat, FSSYS Maroc, filiale du groupe émirati Al Fahad (intégré depuis au groupe d'État Edge).

Cet intermédiaire émirati gérait la maintenance technique, le suivi des infections et la facturation via un expert local en cybersécurité, Wassim F. Plus qu'un simple relais technique, les Émirats arabes unis sont fortement suspectés par des sources sécuritaires d'avoir financé l'accès du Maroc au logiciel espion, à la manière d'un « abonnement partagé » entre services secrets alliés.

L'article met également en évidence la protection directe apportée par l'État d'Israël à NSO Group. Outre les déplacements du cofondateur Shalev Hulio avec un passeport diplomatique israélien, une note confidentielle de la DGSE française datée de fin 2022 confirme que le Maroc et les Émirats utilisaient conjointement les outils de NSO depuis 2017, tout en estimant très probable qu'Israël connaissait la liste des cibles surveillées.

Interrogé début 2026 par les juges français, le patron de NSO s'est d'ailleurs retranché onze fois derrière le secret d'État israélien pour refuser de répondre. Face aux révélations et aux restrictions d'exportation imposées à NSO à partir de fin 2021, le système s'est réinventé.

Dès 2022, la DGST marocaine et son intermédiaire émirati ont commencé à démarcher de nouveaux fournisseurs de cybersurveillance pour remplacer Pegasus, s'orientant notamment vers d'autres sociétés fondées par d'anciens cadres de NSO. Cette diplomatie parallèle du renseignement prend une résonance particulière au regard de l'actualité immédiate.

Ce mardi, le Maroc, Israël et les Émirats arabes unis ont franchi une nouvelle étape officielle en actant l'élévation de leurs représentations au rang d'ambassades de plein exercice et en scellant de nouveaux accords économiques bilatéraux.

L'enquête de Forbidden Stories prend alors une résonance tout autre : elle révèle que bien avant les poignées de main officielles et les traités économiques, c'est la coopération sécuritaire qui a servi de véritable ciment tripartite.

Dès 2017, la technologie d'espionnage israélienne et les réseaux d'intermédiaires émiratis offraient déjà au Maroc un canal de rapprochement stratégique informel mais redoutablement efficace.

Cette signature solennelle démontre que la realpolitik l'a emporté sur les révélations embarrassantes.

Alors même que les procédures judiciaires s'accumulent en Europe contre les dérives du logiciel Pegasus et que la direction de NSO se retranche derrière le secret d'État israélien, le trio d'États voyous ont fait le choix de sceller publiquement leur partenariat militaire, économique et diplomatique, tournant définitivement la page de la discrétion.