Par Rasha Selmi
Plus de 1 500 migrants ont rejoint Ceuta à la nage depuis les côtes marocaines au cours de la dernière semaine, provoquant la saturation des structures d’accueil et une situation qualifiée d’exceptionnelle par les autorités de l’enclave espagnole.
Cette nouvelle poussée migratoire ravive le souvenir de mai 2021, lorsque quelque 8 000 personnes avaient franchi la frontière en quelques jours, dans un contexte de grave crise diplomatique entre Madrid et Rabat. Elle intervient également au moment où le Maroc réaffirme ses ambitions territoriales sur Ceuta et Melilla et où de nouvelles prises de position internationales viennent alimenter les inquiétudes espagnoles.
Plus de 1 500 arrivées en quelques jours
Ceuta fait face à une nouvelle crise migratoire d’une ampleur inhabituelle. Selon les autorités locales, plus de 1 500 personnes, parmi lesquelles de nombreux mineurs, ont réussi à gagner l’enclave espagnole en provenance du Maroc, principalement en empruntant la voie maritime. Les structures d’accueil sont désormais saturées et une partie des nouveaux arrivants dort à l’extérieur, tandis que les services de secours et les forces de sécurité sont fortement sollicités.
Le président de Ceuta, Juan Jesús Vivas, a demandé au gouvernement espagnol de déclarer une « urgence nationale » et de mettre en place un commandement unifié afin de coordonner la réponse à la crise. Madrid a toutefois refusé, à ce stade, de qualifier la situation d’urgence d’intérêt national au titre de la protection civile, tout en renforçant la coordination entre ses services.
La situation a également ravivé les inquiétudes concernant les traversées maritimes. Le responsable de Ceuta a indiqué que des migrants avaient déjà perdu la vie en tentant de rejoindre l’enclave et que des dizaines de corps avaient été observés en mer au cours de la dernière année.
Une nouvelle grâce royale qui alimente les interrogations
Cette nouvelle poussée migratoire intervient parallèlement à un autre événement au Maroc : à l’occasion de la Fête du Trône, le roi Mohammed VI a accordé une grâce à 1 788 personnes condamnées par la justice marocaine, dont une personne condamnée à mort — la peine capitale étant sous moratoire dans le royaume — et une autre condamnée à la perpétuité.
La simultanéité des deux événements est susceptible d’alimenter les interrogations autour de l’origine et du profil d’une partie des personnes arrivées à Ceuta. Cependant, aucun élément public suffisamment fiable ne permet actuellement d’établir que les migrants arrivés dans l’enclave font partie des personnes bénéficiant de cette grâce royale. La distinction est importante afin de ne pas transformer une concomitance en lien de causalité.
La crise actuelle , selon les dernières informations est préoccupante pour Madrid. On annonce déjà le déplacement du ministre espagnol de l'intérieur à Ceuta pour s'enquérir de la situation qui devient insupportable pour les autorités locales qui viennent d'appeler les autorités centrales de Madrid à déclencher l'état d'urgence national et au déploiement de l'armée espagnole,pour faire face au flux de migrants en provenance du territoire marocain.
Le précédent de mai 2021
Le parallèle avec mai 2021 s’impose naturellement .À l’époque, environ 8 000 personnes avaient pénétré à Ceuta en quelques jours, principalement en nageant ou en franchissant les barrières frontalières. L’Espagne avait déployé des militaires dans l’enclave afin de rétablir le contrôle de la frontière, tandis que des milliers de personnes étaient ensuite renvoyées au Maroc.
La crise était survenue dans un contexte de confrontation diplomatique majeure entre Madrid et Rabat, notamment après l’hospitalisation en Espagne de Brahim Ghali, dirigeant du Front Polisario. Le relâchement des contrôles côté marocain avait alors été perçu en Espagne comme un moyen de pression politique.
Le terme de « chantage migratoire » avait ainsi fait son entrée dans le débat espagnol. Plusieurs analyses européennes avaient évoqué une instrumentalisation de la migration dans le cadre du bras de fer diplomatique entre les deux pays.
La poussée actuelle ne permet pas, à elle seule, d’affirmer qu’un scénario identique est à l’œuvre. Mais la répétition d’arrivées massives depuis le territoire marocain, cinq ans après la crise de 2021, réactive nécessairement le souvenir de cette séquence.
Melilla, le drame qui reste dans les mémoires
L’autre précédent majeur demeure celui de Melilla. Le 24 juin 2022, près de 2 000 migrants et réfugiés, principalement originaires d’Afrique subsaharienne, avaient tenté de franchir la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole.
Le drame s’était soldé par la mort d’au moins 37 personnes, tandis que des dizaines d’autres étaient portées disparues. Amnesty International a dénoncé un usage prolongé et excessif de la force par les forces de sécurité marocaines et espagnoles et demandé que les responsabilités soient établies.
Trois ans après les faits, Amnesty International soulignait encore l’absence de réponse satisfaisante pour les familles des victimes et des disparus. L’organisation indiquait que les autorités marocaines avaient ouvert une enquête tardive sans en communiquer les résultats, tandis que les autorités espagnoles continuaient de rejeter toute responsabilité formelle.
Ce drame demeure ainsi un symbole de la violence qui entoure la frontière entre le Maroc et les deux enclaves espagnoles.
Ceuta et Melilla, au cœur du nouvelle marche verte d'expansion planifiée par le régime du Makhzen
Le régime du Makhzen fait de la question de revendication des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, une carte de chantage pour obtenir des dividendes politiques dans ses rapports avec l'Espagne.
A chaque fois que Madrid tente de barrer la route aux ambitions expansionnistes et annexionnistes de Rabat, l'Etat fonctionnel et moyenâgeux, dirigé par le commandeur des croyants sort la carte des migrants en envoyant des milliers d'enfants marocains ou subsahariens envahir les deux enclaves espagnoles, ou en inondant l'Espagne de tonnes de drogues.
En mars 2026, Michael Rubin, ancien responsable du Pentagone et analyste américain, a appelé le Maroc à lancer une nouvelle « Marche verte » sur Ceuta et Melilla, en s’inspirant de la mobilisation organisée en 1975 au Sahara Occidental. Il propose une mobilisation civile non armée et présente les deux villes comme des positions espagnoles héritées de l’époque coloniale.
Le sujet est également devenu une préoccupation militaire pour Madrid. Le Monde rapportait en mai 2026 que l’armée espagnole s’inquiétait de la pression exercée par le Maroc sur Ceuta et Melilla et réfléchissait au renforcement de leur dispositif de défense.
Cette évolution intervient alors que les États-Unis eux-mêmes ont suscité la controverse après qu’un document parlementaire américain eut décrit Ceuta et Melilla comme situées sur le territoire marocain « sous administration espagnole », une formulation rejetée par Madrid.
Une pression qui dépasse désormais la question migratoire
La répétition des épisodes de tension donne ainsi à Ceuta une dimension qui dépasse largement la problématique de l’immigration clandestine.
La crise actuelle exerce une pression immédiate sur les capacités d’accueil et les forces de sécurité espagnoles. Le précédent de 2021 rappelle que le dossier migratoire a déjà été au cœur d’une confrontation diplomatique majeure entre Madrid et Rabat.
Le drame de Melilla montre, quant à lui, le coût humain que peuvent entraîner les tentatives de franchissement de cette frontière.
À plus long terme, les ambitions expansionnistes et annexionnistes marocaines, à l'instar de l'entité sioniste, replacent Ceuta et Melilla dans un débat stratégique qui dépasse la seule gestion des flux migratoires.
A l'opposé du monde entier, les deux entités sioniste et makhzenienne n'ont pas de constitutions qui déterminent leurs frontières.
Le rapprochement militaire Maroc- entité sioniste, une nouvelle dimension stratégique
C’est dans ce contexte qu’il faut également observer l'alliance militaire entre le Maroc et l'entité sioniste.
Depuis la normalisation de leurs relations en 2020, les deux entités ont développé une coopération croissante dans les domaines de la défense, du renseignement, de la formation et des équipements militaires.
Un mémorandum de coopération militaire signé en 2022 prévoyait notamment la création d’une commission militaire conjointe.
Michael Rubin ajoute néanmoins un élément au débat. Son appel à une nouvelle « Marche verte » a été formulé au sein de cercles de réflexion américains et a été largement commenté en Espagne. El País a notamment rappelé ses liens passés avec des milieux américains proches du courant pro-israélien.
Ceuta, nouveau point de tension en Méditerranée occidentale
La crise actuelle remet finalement Ceuta au centre d’une équation géopolitique particulièrement sensible.
Plus de 1 500 arrivées en quelques jours, des structures d’accueil saturées, le précédent des quelque 8 000 entrées de 2021, le drame de Melilla en 2022, les revendications expansionnistes marocaines et, l'alliance militaire entre Rabat et Tel-Aviv : autant d’éléments qui donnent à la frontière hispano-marocaine une portée qui dépasse largement la question migratoire.
Pour Madrid, qui s'est illustrée par la condamnation du génocide du peuple palestinien, la reconnaissance d'un Etat palestinien, conformément au droit international et son refus d'approvisionner les navires sionistes transportant des armes du génocide au niveau de ses ports, à l'opposé du régime du Makhzen qui s'enfonce et sombre dans l'allégeance à l'entité sioniste, le défi consiste désormais à empêcher que la pression migratoire, les revendications expansionnistes territoriales et recomposition militaire régionale ne finissent par une dynamique de confrontation.
Ceuta et Melilla apparaissent ainsi comme deux points de tension majeurs de la Méditerranée occidentale, au croisement de la migration, de la sécurité, des ambitions territoriales marocaines et d’un nouvel échiquier stratégique marqué par le rapprochement militaire entre le Maroc et l'entité sioniste. Cela ne serait qu'un début pour un bras de fer entre Madrid et Rabat au sujet de Mont Tropic.
Rasha Selmi