Par Hanane Ben

Selon les informations exclusives du média espagnol de référence, El Confidencial, les services secrets marocains ont délibérément ouvert les vannes migratoires fin juillet pour punir l'Europe après les révélations de Forbidden Stories sur le logiciel Pegasus.

Mais cette énième opération de représailles a totalement échappé au contrôle de Rabat, transformant une vengeance ciblée en une marée humaine incontrôlable qui a gâché la fête du Trône et provoqué la gêne du roi Mohammed VI.

Une plongée brute du média espagnol dans la diplomatie du chantage menée par le royaume chérifien, nous révèle comment le cœur du pouvoir marocain a conçu cette opération. L'enquête d'El Confidencial démontre que la suspension délibérée des contrôles frontaliers a été décidée au plus haut niveau, sous l'impulsion d'Abdellatif Hammouchi et du conseiller royal Fouad Ali El Himma, pour faire payer à l'Europe les enquêtes journalistiques sur l'affaire Pegasus.

Une vaste enquête menée par quatorze médias internationaux, coordonnés par Forbidden Stories et appuyés par Amnesty International, a dévoilé les pratiques d'espionnage de la DGST (le renseignement intérieur marocain).

Cette investigation s'appuie sur des documents fuités concernant la surveillance de téléphones espagnols avant la pandémie, ainsi que sur le témoignage inédit de « Safir », un ex-informaticien du service qui utilisait le logiciel Pegasus.

En parallèle, des fuites internes affaiblissent le service puisqu’entre 38 et 160 agents de la DGST ont fui à l'étranger de leur propre initiative. Parmi eux, deux anciens hauts gradés désormais réfugiés en Occident affirment connaître le véritable motif de l'invasion de Ceuta.

Selon deux ex-agents, cette absence d'intervention des forces de sécurité marocaines a été orchestrée au plus haut niveau. L'ordre de laisser passer les migrants émane du chef de la DGST et du principal conseiller royal, une décision politique qui n'a pu se faire sans l'accord final du roi Mohammed VI.

L'information sur l'ouverture de la frontière s'est propagée instantanément sur les réseaux sociaux et par le bouche-à-oreille, déclenchant le déplacement imprévu d'une marée humaine à travers tout le pays. Cette opération de représailles a totalement échappé au contrôle des services secrets du royaume.

Les sources d'El Confidencial indiquent que le roi Mohammed VI a réprimandé ses subordonnés, cet exode incontrôlé ayant gâché la fête du Trône et terni l'image du royaume au-delà de toutes les prévisions. Malgré la colère royale, aucune sanction majeure ne devrait être prise, les destitutions au sein de la Maison royale étant très rares au Maroc.

Les sources d'El Confidencial démontrent que le palais marocain a tenté de masquer son propre fiasco en orchestrant une manipulation grossière de l'opinion internationale. Pour atténuer l'impact interne et européen de cette crise, le régime a ainsi utilisé ses relais médiatiques pour propager le mensonge selon lequel des « mains algériennes » auraient orchestré l'invasion.

Cependant, le monde n'a pas été dupe devant cette énième manœuvre de diversion. En parallèle, les médias du palais ont tenté d'instrumentaliser cet événement incontrôlé pour insinuer qu'il pourrait forcer l'Espagne à négocier l'avenir de ses enclaves.

Pour se couvrir face à leur propre fiasco, les agents du Makhzen ont opéré un revirement total en multipliant les gages de bonne volonté envers l'Espagne et en niant leur implication. Le ministère de l'Intérieur a ainsi rejeté la responsabilité de la crise sur de prétendues mafias, promettant d'être un partenaire fiable et d'enclencher le rapatriement des mineurs.

En parallèle, afin de masquer la vérité, les autorités ont poursuivi en justice 86 personnes à Tétouan — dont 11 ont déjà été condamnées — pour incitation à l'immigration irrégulière.

 Parmi ces boucs émissaires figurent de simples chauffeurs de taxi qui n'ont pourtant rien à voir avec l'ouverture politique des portes vers Ceuta, les réseaux mafieux n'ayant joué absolument aucun rôle dans cette affaire.

El Confidencial rappelle la tradition de chantage et de coups bas des services secrets marocains contre leurs partenaires européens, oscillant entre pressions migratoires et ruptures de coopération.

Face à l'Espagne, Rabat a militarisé l'immigration en envoyant 10 000 migrants à Ceuta en 2021 pour venger l'hospitalisation du chef du Front Polisario, Brahim Ghali.

Sept ans plus tôt, en août 2014, le Maroc avait déjà envoyé 1 300 clandestins et suspendu toute coopération policière et antiterroriste après que la Garde civile a intercepté par erreur le yacht de Mohammed VI, forçant Madrid à présenter des excuses répétées pour apaiser le souverain. Face à la France, la rupture a éclaté cette même année 2014 lorsque la police française a tenté d'interpeller à Paris Abdellatif Hammouchi, visé par trois plaintes pour torture ; le chef de la DGST s'est enfui, et Rabat a immédiatement coupé les ponts sécuritaires en plein péril djihadiste avant de brûler la couverture d'Agnès Féline, chef d'antenne de la DGSE infiltrée à l'ambassade de France à Rabat.

Cette agression a déclenché une riposte cybernétique de la DGSE française qui, via le compte Twitter @chris_coleman24, a massivement divulgué les archives secrètes du renseignement extérieur marocain (DGED), mettant à nu ses budgets, sa diplomatie parallèle et ses collaborateurs d'influence, à l'instar de l’innommable patron de presse Ahmed Charai, condamné pour diffamation mais pourtant courtisé par de hauts ministres espagnols successifs.