Dans une déclaration à Algérie 54, Malainin Lakhal, vice- représentant permanent de la République arabe sahraouie démocratique auprès de l’Union africaine, analyse les mécanismes d’influence déployés autour de la question du Sahara Occidental. Il dénonce le rôle des Émirats arabes unis, de l’entité sioniste et des États-Unis dans le soutien à la colonisation marocaine, estimant que ces alliances contribuent à contourner le droit international et le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination.
«Le débat suscité par les révélations sur l’activité du lobby émirati à Washington ouvre une fenêtre particulièrement révélatrice sur l’évolution des mécanismes de soutien au Maroc dans la question du Sahara Occidental. Ce soutien ne se limite désormais plus aux positions diplomatiques, aux déclarations politiques ou à l’appui financier, militaire et médiatique. Il s’inscrit dans un dispositif beaucoup plus vaste associant réseaux de lobbying, centres d’influence, intérêts économiques, financements politiques, coopération sécuritaire et Accords d’Abraham», explique Malainin Lakhal.
Selon lui, «la question sahraouie se trouve ainsi progressivement intégrée à une architecture géopolitique qui dépasse largement les frontières du territoire occupé et touche directement à l’avenir du Maghreb, à sa stabilité et aux aspirations de ses peuples».
Le lobby émirati au cœur d’un système d’influence
Le responsable sahraoui accorde une attention particulière au rôle des Émirats arabes unis dans cette architecture. Il s’appuie notamment sur des études américaines fondées sur les documents déposés au titre du Foreign Agents Registration Act (FARA).
« Pour la seule période 2020-2021, 25 organisations enregistrées auprès du FARA ont déclaré plus de 10 700 contacts politiques pour le compte de clients émiratis, pour un montant dépassant 64 millions de dollars versés à des sociétés de lobbying et de relations publiques. Plus d’un millier d’activités politiques déclarées mentionnaient explicitement les Accords d’Abraham », précise-t-il.
Malainin Lakhal tient toutefois à nuancer le rôle du lobby émirati dans la politique américaine à l’égard du Sahara Occidental. « Il ne s’agit évidemment pas d’affirmer que le lobby émirati a, à lui seul, déterminé la politique américaine à l’égard du Sahara Occidental. Il faut plutôt y voir l’un des instruments d’un système d’influence beaucoup plus large, auquel participent également la France et d’autres puissances européennes, latino-américaines et du Golfe », souligne-t-il.
À ses yeux, cette configuration traduit « une véritable convergence d’intérêts et de complicités visant à normaliser l’occupation, à affaiblir le droit international et à priver le peuple sahraoui de son droit inaliénable à l’autodétermination ».
Le triangle Rabat- Abou Dhabi- entité sioniste
Poursuivant son analyse, le vice-représentant permanent de la RASD auprès de l’Union africaine estime que le dossier sahraoui doit être examiné à la lumière des alliances régionales nouées ces dernières années.
« C’est précisément dans ce contexte qu’il faut examiner le triangle stratégique formé par les Émirats arabes unis, l’entité sioniste et le Maroc, avec les États-Unis comme puissance centrale », affirme-t-il.
Il rappelle qu’en décembre 2020, Washington avait reconnu la prétendue souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental, au moment où Rabat annonçait la normalisation de ses relations avec l’entité sioniste dans le cadre des Accords d’Abraham.
« Le Département d’État américain a lui-même rappelé que cette reconnaissance constituait une décision prise par l’administration Trump et qu’elle n’avait pas été annulée », relève- t-il.
Malainin Lakhal ajoute que « l’entité sioniste a, à son tour, annoncé en 2023 sa reconnaissance de la position marocaine sur le territoire ». Il estime que le dossier sahraoui s’est ainsi retrouvé « de plus en plus imbriqué dans un réseau d’alliances sécuritaires, économiques et politiques dont les intérêts dépassent largement le conflit lui-même ».
« Une reconnaissance politique n’est pas un acte de propriété »
Le responsable sahraoui s’interroge ensuite sur la multiplication des démarches marocaines visant à obtenir des reconnaissances internationales de sa position sur le Sahara occidental.
«Si le Maroc possède réellement la souveraineté qu’il revendique sur le Sahara occidental, pourquoi éprouve-t-il un besoin aussi pressant de la faire reconnaître à Washington, Paris, Tel-Aviv, Abou Dhabi et ailleurs ?», questionne-t-il.
Selon lui, « cette quête incessante de reconnaissances extérieures montre précisément que la prétendue “souveraineté marocaine” n’est pas une réalité juridique établie ».
«Le contrôle militaire et administratif colonial exercé sur une partie d’un territoire ne suffit pas, en droit international, à transformer cette occupation en souveraineté», soutient-t-il.
Malainin Lakhal estime également que cette politique de recherche de soutiens extérieurs comporte des conséquences pour le Maroc lui-même. « En échange de soutiens, d’alliances et de reconnaissances politiques, le Maroc expose progressivement ses propres choix stratégiques à l’influence de puissances étrangères. Plus il lie son avenir politique, sécuritaire et économique à ces arrangements, plus il réduit sa marge de décision souveraine », affirme-t-il.
Il poursuit: «En prétendant conquérir la souveraineté sur le Sahara Occidental grâce au soutien de puissances étrangères, le Maroc risque de perdre sa propre souveraineté sur son propre territoire et futur. Il devient ainsi dépendant de réseaux d’intérêts extérieurs et s’inscrit dans une logique où ses choix stratégiques sont de plus en plus conditionnés par des agendas étrangers.»
Les conséquences sociales et économiques
Pour le responsable sahraoui, les répercussions de cette dépendance ne concernent pas uniquement les choix stratégiques du pouvoir marocain.
«Le citoyen marocain est confronté à une économie où des secteurs et des ressources stratégiques sont exploités au profit de puissances étrangères. Les crises sociales et économiques, lorsqu’elles se conjuguent aux tensions frontalières, peuvent alors produire des phénomènes dramatiques de migration et de départ collectif», avance -t-il.
Il cite notamment l’épisode de Ceuta, marqué par l’arrivée de milliers de personnes sur le territoire espagnol. « Il montre jusqu’où peuvent conduire la fragilité sociale, le désespoir économique et la transformation des frontières en instruments de pression géopolitique », estime-t-il.
Le droit international au centre du dossier
Sur le plan juridique, Malainin Lakhal insiste sur les limites des reconnaissances politiques accordées par des puissances étrangères à la position marocaine.
« Aucune puissance étrangère ne peut donner au Maroc ce qu’elle ne possède pas elle-même. Le Sahara Occidental n’appartient ni aux États-Unis, ni à la France, ni à l’entité sioniste, ni aux Émirats non plus. Aucun de ces États ne dispose donc du pouvoir juridique de transférer ou d’attribuer la souveraineté sur ce territoire », déclare-t-il.
Il ajoute: «Une reconnaissance politique n’est pas un acte de propriété. Elle ne peut créer un titre juridique là où celui-ci n’existe pas.»
Le vice- représentant permanent de la RASD auprès de l’Union africaine rappelle que le statut du Sahara Occidental relève du droit international, du processus des Nations unies et du principe de l’autodétermination.
«C’est précisément pourquoi la reconnaissance américaine de 2020, aussi importante soit-elle sur le plan politique, ne saurait en elle-même créer un droit de souveraineté sur le territoire. La même logique vaut pour la reconnaissance par l’entité sioniste ou pour toute autre reconnaissance qui pourrait intervenir à l’avenir», soutient-il.
Washington face à ses responsabilités
Malainin Lakhal distingue toutefois la responsabilité des États-Unis de celle des Émirats arabes unis et de l’entité sioniste.
«Washington est libre de développer ses relations avec Rabat et de défendre ses intérêts stratégiques. Mais les États-Unis sont aussi une puissance majeure et un membre permanent du Conseil de sécurité. Leur crédibilité internationale dépend donc, en partie, de leur capacité à distinguer leurs intérêts bilatéraux de leur responsabilité dans le règlement des conflits internationaux et dans le respect des principes de la Charte des Nations unies et du droit international», affirme-t-il.
Il précise que l’objectif ne serait pas de demander aux États-Unis de rompre leurs relations avec leurs partenaires régionaux.
« Il n’est pas demandé à Washington de rompre avec le Maroc, l’entité sioniste ou les Émirats, ni même d’adopter la position sahraouie. Ce qui est attendu est beaucoup plus élémentaire : c’est de cesser de préjuger de l’issue du conflit et de revenir à une posture permettant aux Nations unies de conduire un véritable processus politique fondé sur le droit à l’autodétermination », explique-t-il.
Le responsable sahraoui estime que la position américaine aura des conséquences sur la crédibilité internationale de Washington. « En s’alignant durablement sur les prétentions d’une partie, Washington risque de transformer son influence en facteur de blocage plutôt qu’en instrument de règlement », avertit-t-il.
Les Accords d’Abraham et le risque d’une substitution du rapport de force au droit
Revenant sur le rôle de l’entité sioniste et des Émirats arabes unis, Malainin Lakhal considère que les Accords d’Abraham ont progressivement dépassé leur cadre initial.
«Leur rôle dans cette architecture montre que les Accords d’Abraham ont progressivement dépassé le cadre initial de la normalisation diplomatique pour devenir un réseau plus large d’intérêts politiques, économiques et sécuritaires négatif et dangereux», affirme-t-il.
Il estime que le Maroc cherche à tirer profit de ce dispositif pour consolider sa position au Sahara occidental. « Le danger est précisément là : que les alliances régionales deviennent un moyen de substituer les rapports de force au droit international, les arrangements politiques aux normes impératives et les réseaux d’influence à la volonté des peuples », poursuit-il.
En conclusion, Malainin Lakhal recentre le débat sur la question du droit à l’autodétermination du peuple sahraoui.
«La question sahraouie ne se résume donc pas à une bataille pour savoir qui possède le plus d’influence à Washington, Paris ou Tel-Aviv. Elle pose une question beaucoup plus fondamentale : qui a le droit de décider de l’avenir du Sahara occidental ? »
Et de conclure: «Le droit de décider appartient au peuple sahraoui lui-même. Aucune campagne de lobbying, aucun contrat d’armement, aucun accord de normalisation, aucune alliance géopolitique et aucune reconnaissance politique ne peut se substituer à ce droit. Car la souveraineté ne se distribue pas dans les capitales étrangères et l’avenir des peuples ne se négocie pas dans les couloirs des lobbies.»
Rédaction Algérie 54