Par Hanane Ben
Véritable verrou maritime et coffre-fort minier de l'Afrique de l'Ouest, le Togo est devenu le terrain de jeu privilégié des appétits internationaux. Avec l'unique port en eau profonde de la sous-région à Lomé — véritable oxygène commercial pour le Sahel enclavé — et un sous-sol gorgé de phosphate, de calcaire et d'or, le pays ne laisse personne indifférent. Mais derrière la rhétorique du développement, sa valeur n'a jamais été mesurée à l'aune du bien-être de son peuple, seulement à la rentabilité de ses ressources.
Pendant des décennies, le pré carré traditionnel, emmené par la France et ses grands groupes, a régné en maître sur ce pactole. Banques, ports, mines : tout a été verrouillé pour alimenter une mécanique d'extraction brute et de rapatriement massif des profits.
Ce néocolonialisme économique, indifférent aux hôpitaux délabrés et aux écoles en ruines, s'est résumé à un pillage méthodique. Les multinationales occidentales se sont enrichies sur le dos d'une population sciemment maintenue dans la précarité, finissant par provoquer un ras-le-bol populaire et faire voler en éclats leur monopole historique.
C'est sur les cendres de cette hégémonie occidentale que les autorités togolaises ont déroulé le tapis rouge aux nouveaux géants : Chine, Inde, Turquie, Émirats arabes unis et l’entité sioniste. Venus sans leçons de morale ni exigences de gouvernance, ces acteurs émergents ont imposé leur rythme à coup de chantiers spectaculaires comme la Plateforme Industrielle d'Adétikopé.
Pourtant, le décor change mais le cynisme reste. Pour le citoyen togolais, ce grand jeu géopolitique n'a rien d'une libération. Ill s'agit d'une simple passe d'armes où de nouveaux prédateurs économiques succèdent aux anciens pour continuer à faire main basse sur le pays.
Les tentacules israéliennes au Togo
Intéressons-nous de plus près à cette force d'influence qui agit dans l'ombre du pouvoir togolais : l'État hébreu.
L'ancrage de Tel-Aviv à Lomé ne date pas d'hier ; il remonte à 1960, au lendemain même de l'indépendance du pays. Si les relations diplomatiques ont été formellement rompues en 1973 sous la pression de la Ligue arabe après la guerre du Kippour, l'axe sécuritaire sous roche n'a jamais été interrompu.
Dès le règne d'Eyadéma Gnassingbé, Tel-Aviv s'est imposé comme le protecteur rapproché du régime, assurant la formation des gardes présidentielles et la vente d'armements discrets. Rétablie officiellement en 1987, cette alliance n'a cessé de s'endurcir sous la dynastie des Gnassingbé, faisant aujourd'hui de Lomé la tête de pont et le client le plus docile du forcing d'Israël en Afrique de l'Ouest.
Mais cette emprise ne se limite plus aux casernes : elle s'est ramifiée méthodiquement dans l'ensemble des rouages stratégiques du pays. Au-delà du matériel de maintien de l'ordre et de la doctrine militaire, Tel-Aviv a verrouillé le secteur du numérique en fournissant au régime des technologies de cybersurveillance intrusive, capables de traquer la dissidence, d'infiltrer les communications des opposants et de paralyser la société civile.
En parallèle, cette coopération s'habille d'un vernis de soft power à travers des projets d'agritech et de gestion de l'eau, légitimant un pacte d'influence hautement politisé sous le masque du développement.
En échange de cet arsenal technico-sécuritaire garantissant sa propre survie, le régime togolais s'acquitte de sa dette en servant de bouclier diplomatique inconditionnel à l'ONU. Du contrôle des données à la gestion des terres, le savoir-faire israélien est ainsi devenu le pilier technologique d'un verrouillage politique implacable, bien loin des aspirations démocratiques de la population.
- Les révélations de l’écrivaine togolaise Farida Nabourema
L’écrivaine et activiste togolaise Farida Nabourema expose les mécanismes par lesquels l’entité sioniste protège le régime togolais.
Pour comprendre la répression qui s'exerce aujourd'hui sur le Togo, l’écrivaine togolaise rappelle qu'il faut cesser de combattre à l'aveugle et cesser de se focaliser uniquement sur la tête du régime pour enfin s'attaquer à ses racines profondes.
Selon elle, ce contrôle absolu sur la population ne date pas d'hier, il puise ses fondements dans l'appareil colonial — qui installait des chefs de canton dociles pour matraquer leurs propres frères, léguant une caste dirigeante qui perpétue le pouvoir de père en fils — et dans le constat de Sylvanus Olympio, qui refusait de confier la sécurité d'un peuple à des soldats formés par les colons pour le réprimer.
Mais l'auteure met surtout en avant l'architecte de l'ombre de cette ingénierie sécuritaire : dès 1962, c'est l'État hébreu qui a pensé, structuré et bâti sur mesure les services de renseignement togolais. Elle indique notamment que l'Agence nationale du renseignement (ANR), prétendument démantelée pour blanchir l'image du régime face aux accusations de torture, continue d'opérer officieusement avec les mêmes méthodes d'oppression sous d'autres appellations.
L'écrivaine souligne ainsi que l'infiltration israélienne ne s'est pas arrêtée aux portes des casernes, mais qu'elle a gangrené l'ensemble des rouages de l'État et de la société. Elle explique qu'à l'image des méthodes déployées contre la résistance palestinienne, Tel-Aviv a formé des centaines de personnes au Togo : des militaires, mais aussi des juges, des avocats, des acteurs de la société civile et des journalistes reconvertis en agents de renseignement.
L'auteure affirme que ce véritable « FBI togolais » n'a jamais eu pour vocation de protéger la nation contre des menaces extérieures, mais de défendre le pouvoir contre son propre peuple. En infiltrant les mouvements de résistance, en étouffant l'opposition et en fliquant les médias, cette pieuvre sécuritaire façonnée par l’entité maléfique garantit au régime un contrôle absolu sur la pensée, la parole et l'action des citoyens.
- Mercenaires de l'ombre et officines privées : le constat de Thomas Dietrich
Sous la plume des enquêtes de terrain, à l'instar des révélations du journaliste Thomas Dietrich, la réalité de cette emprise prend un visage on ne peut plus concret : celui des mercenaires de l'ombre et des services secrets privatisés.
C'est tout un casting de James Bond de pacotille qui s'est donné rendez-vous à Lomé pour le pire — et uniquement pour le pire. Thomas Dietrich rappelle qu’au sommet de cette machinerie macabre, un nom éclate au grand jour : Danny Yatom, ancien directeur du Mossad en personne, reconverti aux côtés de son fils Omer (ex-officier de Tsahal) à la tête de la société DANTOV Global Consulting Group.
Fondée à la fin des années 2000, cette officine d'espionnage privé s'est spécialisée dans la sous-traitance de la terreur pour régimes infréquentables, avec Faure Gnassingbé comme client de premier choix. Entre adeptes du népotisme, on se comprend, ironise Thomas Dietrich : l'héritier de la dynastie togolaise s'est naturellement attaché les services d'une autre « entreprise familiale » pour assurer sa garde prétorienne et moderniser sa police politique.
Le journaliste souligne qu’au menu de cette collaboration cynique, on retrouve un matériel d'écoute ultra- perfectionné, une géolocalisation de pointe et une traque implacable de tous les réfractaires au régime. Journalistes étouffés, opposants jetés en geôle ou poussés à l'exil, la machine de répression tourne à plein régime. Cette ingénierie israélienne a d'ailleurs fait ses preuves lors des soulèvements populaires et des manifestations pacifiques, matées dans le sang grâce aux technologies de la firme des Yatom.
Maître ès-opportunisme, le dictateur togolais mange à tous les râteliers pour prolonger artificiellement son règne, jonglant cyniquement entre les parrains israéliens, russes, turcs ou les chefs de l'AES, tout en conservant le paradoxe de ses liens avec le parrain historique français.
Dans cette foire d'empoigne où les impérialismes se croisent pour se partager les dépouilles de la nation, un seul et unique perdant contemple les ruines du pays : le peuple togolais, constate amèrement le journaliste d’investigation Thomas Dietrich.
Disséquer la vraie feuille de route d'Israël au Togo et en Afrique de l'Ouest
Pourquoi ce petit pays ? Que cherche réellement Tel-Aviv derrière cette omniprésence sécuritaire ?
Car l’État hébreu ne fait rien par charité. Derrière chaque technologie vendue et chaque agent formé se cache un calcul froid. Mais alors, pourquoi le Togo ? Pourquoi cette obsession pour cette étroite bande de terre ? La réponse tient à une sinistre convergence de vulnérabilités.
Avec sa petite taille territoriale, le Togo offre le format idéal pour un laboratoire de surveillance à échelle réelle ; un périmètre restreint où il est aisé d'infiltrer la totalité de l'appareil d'État.
Ajoutez-y un pouvoir dynastique corrompu jusqu'à la moelle, prêt à sacrifier toute souveraineté et à brader ses ressources minières — à commencer par le phosphate — pour garantir sa seule survie politique, et vous obtenez la proie parfaite.
À cela s'ajoute une position géopolitique charnière ; une porte d'entrée sur le Golfe de Guinée et un couloir direct vers le Sahel. Certes, sur le plan strictement maritime, le Port de Lomé a beau être le talon d'Achille de la sous-région avec ses eaux profondes, l’entité sioniste préfère des hubs comme Tanger Med pour ses flux commerciaux majeurs. Pourquoi ? Parce que le Togo ne l'intéresse pas comme pôle logistique, mais comme verrou sécuritaire et tête de pont.
Au-delà du dogme du « Grand Israël » au Proche-Orient, que cherche Tel-Aviv en Afrique si ce n'est la déstabilisation calculée, le contrôle des trajectoires politiques et le recrutement de vassaux diplomatiques. En inoculant son ingénierie de surveillance au Togo, Israël transforme ce pays en une base arrière pour paralyser la contestation, diviser les blocs africains et étendre son emprise sur toute l'Afrique de l'Ouest.
L'étau de Gibraltar : le verrou nord d'un empire maritime
Mais la stratégie d'Israël ne s'arrête pas aux frontières de l'Afrique de l'Ouest : elle s'inscrit dans un grand jeu maritime mondial visant le contrôle des verrous stratégiques de la planète. Confronté au verrouillage du détroit d'Ormuz par l'Iran — par où transite un cinquième du pétrole mondial —, Tel-Aviv manœuvre avec New Delhi pour bâtir un corridor concurrent (IMEC) destiné à faire du port d'Haïfa le pivot inévitable des échanges entre l'Asie et l'Europe.
Parallèlement, l'œil de l'État hébreu est rivé sur un autre goulet d'étranglement vital : le détroit de Gibraltar, porte d'entrée de la Méditerranée empruntée chaque année par plus de 100 000 navires et 10 % du commerce mondial.
Que signifie en réalité le contrôle de ce détroit ? La maîtrise absolue des flux énergétiques et marchands entre l'Atlantique et le monde arabe, mais surtout une porte d’entrée stratégique sur l’Afrique du Nord et, par extension, sur le continent tout entier.
Pour y parvenir, l'axe américano-sioniste s'emploie à redistribuer les cartes de la région. Face à une Espagne historiquement critique de la politique israélienne en Palestine et opposée aux escalades contre Téhéran, les pressions hybrides — à l'image des assauts migratoires massifs instrumentalisés contre les enclaves de Ceuta et Melilla — apparaissent comme les leviers d'une déstabilisation calculée.
En poussant Madrid dans ses retranchements, cet axe aidé par la royauté du Maroc cherche à neutraliser le dernier verrou européen pour s'assurer la gestion de Gibraltar, faisant peser une menace directe sur les pays méditerranéens qui refusent de s'aligner sur le giron américano- sioniste.
Contrôler Gibraltar, c'est s'offrir un instrument d'étouffement économique et diplomatique contre tout État souverain d'Afrique du Nord résolu à résister aux diktats sécuritaires de Tel-Aviv et de ses alliés.
L'état des lieux du continent : vassalisation, opportunisme et résistance
Sur les 54 États du continent africain, l'entité israélienne entretient aujourd'hui des relations diplomatiques officielles avec 44 pays, tandis que des canaux officieux, sécuritaires et d'affaires lient discrètement Tel-Aviv à une poignée d'autres régimes.
Les vassaux inconditionnels et relais zélés sont les régimes qui offrent un soutien quasi- systématique à Tel-Aviv à l'ONU et au sein des instances internationales. On y retrouve le Togo, la Guinée équatoriale, le Rwanda, le Cameroun, le Malawi (qui a transféré son ambassade à El Qods occupé), la RDC, le Soudan du Sud, l'Eswatini et le Lesotho.
Les partenaires sécuritaires et économiques majeurs africains où l’Etat hébreu a profondément infiltré les marchés de l'armement, de la cybersécurité, de l'eau ou de l'agriculture tout en maintenant des liens institutionnels solides sont : le Ghana, le Kenya, la Côte d'Ivoire, l'Éthiopie, l'Ouganda, le Nigeria, l'Angola, la Zambie, le Gabon, le Sénégal, la Tanzanie, le Bénin, la Guinée, le Cap-Vert, Madagascar, le Burundi, le Congo- Brazzaville, la Centrafrique, la Sierra Leone, le Liberia, le Mozambique, le Zimbabwe, le Botswana, la Namibie, la Gambie, la Guinée-Bissau, Maurice, les Seychelles et São Tomé-et-Príncipe.
Ensuite, il y a les normalisés pragmatiques et opportunistes. Le Maroc pivot de l'alliance sécuritaire post- Accords d'Abraham, le Tchad qui a rouvert son ambassade après des décennies de rupture et l'Égypte liée par les accords de Camp David. À cela s'ajoutent le Soudan et l'entité non reconnue du Somaliland, dans le collimateur de Tel-Aviv pour verrouiller la mer Rouge.
L'ambition stratégique de Tel-Aviv et le réseau des cibles prioritaires
Sur l’échiquier africain, la stratégie de Tel-Aviv ne relève d'aucun hasard : elle obéit à une feuille de route structurée autour de trois objectifs cardinaux. Le premier consiste à réintégrer les instances panafricaines par la grande porte en décrochant un statut permanent d'observateur à l'Union Africaine, un levier diplomatique crucial pour briser son isolement et paralyser les résolutions multilatérales favorables à la cause palestinienne.
Le deuxième volet s'appuie sur la marchandisation de son ingénierie de contrôle social et de surveillance de masse, transformant les outils de répression rodés dans les territoires occupés en véritables produits d'exportation pour régimes autoritaires.
Enfin, le troisième impératif vise à verrouiller les façades maritimes et les détroits stratégiques qui bordent le continent, garantissant ainsi un contrôle direct sur les routes commerciales du Sud Global.
Pour concrétiser ces ambitions, la diplomatie sioniste maintient dans sa ligne de mire plusieurs zones d'ancrage hautement prioritaires. Dans la bande sahélienne comme dans le Golfe de Guinée, la porosité des frontières et la paranoïa sécuritaire des élites locales offrent un marché particulièrement lucratif aux entreprises d'espionnage privé et aux vendeurs de cyber-armement.
Des officines telles que DANTOV Global Consulting Group ou les fournisseurs de logiciels de type Pegasus exploitent cyniquement la peur du soulèvement populaire ou de la menace terroriste pour s'immiscer au cœur des appareils de renseignement d'État. En parallèle, une attention toute particulière est portée à la Corne de l'Afrique et aux abords de la mer Rouge, notamment à travers des approches ciblées vers Djibouti ou l'entité non reconnue du Somaliland.
Dans ces verrous maritimes névralgiques, Tel-Aviv cherche désespérément à établir des points d'appui tactiques et des bases d’écoute afin d'endiguer la présence iranienne et de neutraliser la menace yéménite sur les voies navigables internationales.
Le cheval de Troie marocain : la sous-traitance de l'expansionnisme
L'un des leviers les plus redoutables de la pénétration sioniste sur le continent réside désormais dans l'instrumentalisation d'un proxy régional : la royauté du Maroc. En quête d'un soutien international pour consolider sa mainmise sur le Sahara Occidental, Rabat s'est tourné vers Tel-Aviv, scellant une convergence d'intérêts entre deux logiques d'occupation et d'expansion territoriale. Depuis la signature des Accords d'Abraham et l'accord de coopération sécuritaire sans précédent conclu en 2021, le Maroc est ainsi devenu le hub logistique et le parrain diplomatique des intérêts israéliens en Afrique francophone.
Ce rapprochement stratégique ne se contente pas de militariser la frontière ouest de l'Afrique du Nord et d'accentuer la pression directe sur la souveraineté algérienne ; il offre à l'entité israélienne une façade de respectabilité continentale.
En s'appuyant sur les réseaux bancaires, économiques et d'influence du Makhzen en Afrique de l'Ouest et au Sahel, Tel-Aviv sous-traite son ingénierie d'infiltration. Cyber-espionnage, drones de combat, technologies d'écoute et doctrine de maintien de l'ordre s'exportent désormais sous couvert de « partenariats régionaux », permettant aux officines sécuritaires d'avancer masquées au cœur des appareils d'État africains.
Il serait toutefois trompeur de réduire cette alliance à une simple opportunité conjoncturelle nimbée de la rhétorique des Accords d'Abraham. Les liaisons dangereuses entre le Makhzen et l'entité sioniste plongent leurs racines dans une complicité historique vieille de plusieurs décennies. Dès les années 1960, la monarchie marocaine tissait dans l'ombre des liens étroits avec les services secrets israéliens, illustrés par la trahison de Rabat lors de la préparation de la guerre des Six Jours de 1967 — où les enregistrements du sommet arabe furent livrés au Mossad —, sans oublier la facilitation des vagues migratoires juives ou les médiations secrètes ayant mené à l'abandon de la cause palestinienne par certains États. L'officialisation récente de cet axe ne fait ainsi que mettre en lumière un partenariat stratégique souterrain et structurel, entretenu depuis longtemps au mépris de la solidarité arabo-africaine.
Ce cynisme géopolitique ne s'exerce pas uniquement aux dépens de la cause palestinienne ou de la solidarité africaine : il frappe en premier lieu la population marocaine elle-même, abandonnée à une pauvreté structurelle et à des inégalités criantes.
Tandis qu'une élite déconnectée célèbre ces alliances, une partie du peuple fait face à la précarité pendant que s'installent de nouveaux résidents israéliens bénéficiant de soutiens institutionnels. Dans plusieurs localités, ces dynamiques de rachat foncier et d'appropriation immobilière se traduisent par l'éviction de citoyens marocains de leurs terres et de leurs logements, souvent chassés sans ménagement pour céder la place à ces arrivants juifs au détriment du droit des populations locales.
La diplomatie technologique et la cybersécurité contre le pillage des ressources
Cette protection rapprochée offerte aux autocrates du continent ne relève d'aucune philanthropie diplomatique. Elle s'articule autour d'un troc cynique où la survie des régimes se paye au prix fort. L'ingénierie de surveillance, la fourniture de matériel d'écoute et l'encadrement des gardes prétoriennes sont directement financés par le bradage des richesses nationales.
En RDC comme au Togo, dans les gisements de diamants, de phosphates ou de minerais rares, les oligarques et magnats des affaires liés à l'appareil sécuritaire israélien monnayent leur soutien militaire contre des concessions minières, maritimes et financières préférentielles.
Ce pacte faustien transforme les dictatures locales en comptoirs coloniaux de seconde génération ; l'autocrate offre les ressources brutes de son peuple pour s'acheter les algorithmes et les armes d'espionnage nécessaires à sa propre perpétuation au pouvoir.
Parallèlement à son offensive militaire et sécuritaire, Tel-Aviv déploie un outil de pénétration plus insidieux, calibré pour blanchir son image continentale, celui de la diplomatie technologique et environnementale.
Sous couvert d'assistance au développement, d'agrotechnologie, de gestion du stress hydrique ou d'énergie solaire, des entreprises spécialisées dans le dessalement de l'eau et l'irrigation au goutte-à-goutte servent de portes d'entrée douces au sein des ministères africains.
Ce soft power de la rareté s'immisce dans les secteurs vitaux des États vulnérables au changement climatique, créant une dépendance structurelle vis-à-vis du savoir-faire israélien avant même que les contrats de cyber-sécurité ne soient signés.
En présentant ses innovations comme des remèdes miracles aux crises environnementales de la sous-région, l'entité sioniste opère un greenwashing cynique. Elle masque la réalité de ses technologies de répression derrière le masque du partenaire scientifique indispensable, pavant ainsi la voie à l'implant stratégique de ses services de renseignement.
Le bloc du refus : les bastions de la résistance souveraine
Face à la progression de cette pieuvre sécuritaire sur le continent, une ligne de fracture géopolitique et morale sépare radicalement les régimes vassalisés des États historiquement attachés au droit international, à la souveraineté des peuples et à la décolonisation. Au cœur de cette riposte continentale, trois nations forment un noyau dur inébranlable contre la pénétration de l’entité sioniste en Afrique.
L’Algérie s’impose comme le principal verrou géopolitique et le fer de lance historique du bloc de résistance. Forte de son héritage révolutionnaire et de sa doctrine d'indépendance nationale, Alger livre une bataille diplomatique sans merci contre l'expansionnisme israélien.
C'est sous l'impulsion directe de la diplomatie algérienne, en alliance stratégique avec Pretoria, que l’entité sioniste a subi un affront majeur en se voyant retirer et suspendre son statut d'observateur à l'Union Africaine lors du sommet de 2023.
Pleinement consciente des manœuvres d'encerclement à ses propres portes — matérialisées par l’alliance militaire et sécuritaire conclue entre Tel-Aviv et Rabat —, l'Algérie maintient une ligne d'intransigeance totale ; non seulement elle refuse catégoriquement toute forme de normalisation, mais elle inscrit la criminalisation de tout contact avec l'entité sioniste au cœur même de sa souveraineté d'État.
En Afrique australe, l’Afrique du Sud incarne la conscience morale du Sud Global et mène l'offensive sur le terrain juridique international. Héritière de la lutte mémorable contre le régime de l'Apartheid, Pretoria formule une critique structurelle de l'occupation et des politiques de discrimination coloniale. En portant plainte contre Israël devant la Cour Internationale de Justice (CIJ) de La Haye pour crimes de génocide à Gaza, l'Afrique du Sud a brisé des décennies d'impunité diplomatique occidentale. Cette démarche historique a non seulement galvanisé les nations du tiers-monde, mais elle a également mis en lumière la complicité des capitales occidentales et la passivité de certains régimes africains vassalisés.
En Afrique du Nord, la Tunisie complète cet axe d'opposition par un ancrage populaire et institutionnel sans concession. Fidèle aux idéaux de solidarité avec le peuple palestinien, Tunis rejette fermement la vague des accords de normalisation régionaux, qualifiant tout rapprochement diplomatique, économique ou sécuritaire avec l’occupant d'acte de haute trahison envers les luttes d'émancipation des peuples.
Ce front pionnier trouve un relais politique chez plusieurs nations du continent ayant fait le choix de la rupture ou du refus explicite. La Mauritanie, qui avait rompu de manière spectaculaire ses relations diplomatiques avec Tel-Aviv dès 2010, demeure sur cette ligne de fermeté, tout comme la Libye.
Dans la zone sahélienne, les basculements souverainistes récents au Mali et au Niger se sont accompagnés d'une dénonciation nette de l'ingérence sécuritaire israélienne et du gel de tout contact diplomatique.
Enfin, des pays stratégiquement positionnés aux abords des voies maritimes, tels que Djibouti, les Comores et la Somalie, continuent de refuser officiellement toute présence ou normalisation avec l'État hébreu, fermant ainsi des accès clés le long des côtes de l'océan Indien et de la mer Rouge.
Regardons les choses en face, si cette entité continue de ramper ainsi sur le continent, au vu et au su de tous, sans même prendre la peine de masquer ses ambitions de domination, l’Afrique court tout droit à sa perte.
Ce qui s'est joué au Togo n'était qu'un test grandeur nature. En troquant leur souveraineté, leurs renseignements et leurs richesses nationales contre des logiciels espions et des gardes du corps privés, les régimes vassaux ont ouvert une porte monstrueuse.
Ils ont invité le loup dans la bergerie. Laisser une telle ingénierie de la terreur et du pillage s'installer au cœur des États africains, c'est condamner le continent à redevenir une terre à recoloniser, un simple ensemble de comptoirs coloniaux où les peuples sont traqués, écoutés et opprimés chez eux.
Face à cette pieuvre qui avance à visage découvert, le temps des illusions est révolu. Les nations qui résistent encore — l'Algérie, l’Afrique du Sud, la Tunisie — montrent la seule voie possible. Car fermer les yeux sur cette colonisation sécuritaire, ce n'est pas seulement signer l'arrêt de mort des libertés politiques ; c'est brader l'avenir et la dignité de tout un continent. L'Afrique doit se réveiller avant que le piège ne se referme définitivement sur elle.