Al Jazira et Wadah Khanfar
Al Jazira a été fondée en 1996 par l’émir du Qatar, cheikh Hamad bin Khalifa Al Thani qui avait pris le pouvoir une année plus tôt en renversant nul autre que son père. Dotée d’une allocation de 150 millions de dollars à sa création, les dépenses du groupe ont été estimées à 650 millions de dollars en 2010 [9].
Cheikh Khalifa bin Hamad Al Thani
Émir du Qatar
(février 1972 - juin 1995) Renversé par son fils Hamad, le 27 juin 1995
Cheikh Hamad bin Khalifa Al Thani
Émir du Qatar
(27 juin 1995 - 25 juin 2013) A abdiqué en faveur de son fils Tamim, le 25 juin 2013
Cheikh Tamin bin Hamad bin Khalifa Al Thani
Émir du Qatar
(25 juin 2013- )
Fils de Hamad et petit-fils de Khalifa. Il est le fils de la seconde épouse et préférée de son père, Cheikha Mozah bint Nasser Al Misned. Nasser bin Misned, son grand-père maternel, était le plus virulent opposant à Khalifa, son grand-père paternel.
Al Jazira a été dirigée par le Palestinien Wadah Khanfar pendant huit ans (de 2003 à 2011). Et le passage de ce directeur général de tendance notoirement islamiste [10] à la tête de ce média majeur dans le monde arabe n’est pas passé inaperçu. Khanfar est apparu dans le classement Forbes 2009 au 54e rang des personnalités les plus puissantes du monde et, en 2011, a été porté aux nues par le magazine américain Fast Company qui l’a classé parmi les cent managers les plus créatifs en affaires [11].

- Wadah Khanfar, l'ancien directeur général d'Al Jazira
George Soros
Zbigniew Brzezinski
George Soros et Zbigniew Brzezinski: deux membres influents de l’International Crisis Group (ICG)
Avec tout ce beau monde, il n’est pas difficile de savoir quels intérêts sert cette organisation qui se dit « engagée à prévenir et résoudre les conflits meurtriers » [21].
Toutes ces marques de déférence dont semble jouir Wadah Khanfar de la part d’organismes américains a peut-être une explication très simple si on en croit certains câbles Wikileaks signés par l'ambassadeur américain à Qatar de l’époque, Chase Untermeyer. En effet, selon ces documents, Khanfar aurait été en « contact permanent » avec l’U.S. Defense Intelligence Agency (Agence américaine du renseignement de la défense) et qu’il aurait procédé à la modification de la couverture de certaines nouvelles en réponse à la pression américaine [22]. Selon le New York Times, il aurait aussi exhorté les responsables américains à garder le secret sur leur collaboration [23].
Wadah Khanfar a été remplacé par le cheikh Ahmed Ben Jassem Al Thani, un membre de la famille régnante qatarie. En 2013, ce dernier a été nommé ministre de l’économie et du commerce [24].
Al Arabiya, « Voice of America »
Le résumé du câble Wikileaks 09RIYADH651, rédigé en 2009 par l’ambassade américaine en Arabie Saoudite, clarifie les questions de la propriété et de l’orientation idéologique des médias saoudiens [25]. On peut y lire : « Le système de réglementation Saoudien offre au régime des Al Saoud un moyen de manipuler les médias imprimés de la nation pour promouvoir son propre agenda sans exercer la surveillance au jour le jour sur les journalistes et les journalistes saoudiens sont libres d'écrire ce qu'ils veulent à condition qu’ils ne critiquent pas la famille régnante ou exposent la corruption du gouvernement. En outre, la plupart des médias en Arabie Saoudite - imprimés et électroniques - appartiennent à des membres de la famille royale, et en conséquence l'autocensure est à l'ordre du jour ».
Et Al Arabiya ne fait pas exception.
Lancée en 2003, en pleine guerre d’Irak, elle avait pour but de concurrencer et, surtout, de contrer Al Jazira qui, dans les années 90, n’hésitait pas à critiquer la famille royale saoudienne [26]. Elle a été créée avec un montant initial de 300 millions de dollars et, selon certains experts, son budget de fonctionnement avoisinerait les centaines de millions de dollars [27].
El Arabiya appartient majoritairement au groupe MBC (Middle East Broadcasting Centre), cofondé et présidé par un certain Walid Al Ibrahim.

- Walid Al Ibrahim, cofondateur et PDG du groupe MBC

- Le prince Abdul Aziz aux funérailles de son père, le roi Fahd d'Arabie saoudite (2 août 2005)

- Abdul Rahman Al Rached, ancien directeur général d'Al Arabiya

- Campagne de salissage d'Al Arabiya sur la blogosphère Traduction du texte en arabe: "Al Arabiya: plus juive que les juifs; l'information américaine intelligente avec un visage arabe"
Arab Idol ou le divertissement politisé
Il ne fait donc plus aucun doute que les deux chaînes d’information les plus célèbres du monde arabe ont des lignes éditoriales qui reflètent fidèlement les visions politiques des gouvernements des pays qui les ont fondées et qui les financent.
Dans le cas du réseau MBC, ces agendas ne sont pas uniquement véhiculés via la chaîne de nouvelles Al Arabiya. Une émission de divertissement très prisée par le public panarabe comme « Arab Idol » est aussi utilisée à cette fin. Diffusée par la chaîne MBC1, elle en est à sa troisième édition. Basé sur le concept du show télévisé britannique « Pop Idol », le principe de cette émission est très simple. Des jeunes candidats sont sélectionnés à travers le monde arabe pour leurs talents de chanteurs. Chaque semaine, chacun d’entre eux, représentant son propre pays, interprète des chansons devant un public. Le show est diffusé et les téléspectateurs sont invités à voter par SMS pour le candidat de leur choix et le (ou les) candidat(s) qui a obtenu le moins de voix est éliminé. Pour donner une idée de la popularité de cette émission, la finale de la seconde édition (2013) d’Arab Idol a été regardée par pas moins de 100 millions de téléspectateurs [45].
La troisième édition, qui doit s’achever en décembre 2014, a montré de manière claire ce mélange des genres entre le divertissement et la politique.
Tout d’abord, une carte mentionnant les pays arabes de provenance des candidats a été présentée durant une des premières émissions. Le problème est que cette carte mentionnait « Israël » au lieu de « Palestine » pour identifier l’origine de deux candidats d’origine palestinienne : Manal Mousa et Haitham Khalaily. Après le tollé populaire soulevé par cette bourde, le groupe MBC se justifia en déclarant qu’il ne s’agissait que d’une erreur technique [46].
Mais l’histoire n’est pas aussi simple que cela car les candidats d’origine palestinienne sont en fait des Arabes israéliens et donc détenteurs de passeports de l’État hébreu. D’ailleurs les médias israéliens s’en étaient donné à cœur joie. À titre d’exemple, Haaretz avait titré « Le prochain Arab Idol pourrait être Israélien » [47], la chaîne I24News avait annoncé « Deux Israéliens accomplissent le rêve "Arab Idol" au Liban » [48], alors que le Times of Israël déclarait « Des Israéliens chantent à Arab Idol, pour la Palestine » [49]. L’affaire a atteint des proportions telles que le porte-parole de l’armée israélienne en personne, Avichay Adraee, a émis ses vœux de succès aux deux candidats [50].

- Avichay Adraee, le porte-parole de l’armée israélienne
Le « Grand Moyen-Orient » selon Ralph Peters
De son côté, Jeffrey Goldberg a proposé en 2008 une autre carte de découpage du Grand Moyen-Orient dans laquelle il prévoyait la division de la Syrie et de l’Irak, mais aussi celle du Soudan en deux états, baptisant la nouvelle entité « Nouveau Soudan » [57]. Rappelons que le Soudan du Sud s’est séparé du Soudan en 2011, soit trois années après la parution de la carte de Goldberg.
Suggérée par Robin Wright, la carte la plus récente du « dépeçage » du Grand Moyen-Orient date de septembre 2013 [58]. En plus des partages de la Syrie et de l’Irak, il y propose la division de la Libye en trois entités : la Tripolitaine, La Cyrénaïque et le Fezzan. Cette carte prévoit aussi la séparation du Yémen en deux parties (Nord et Sud), situation qui prévalait avant 1990, année de la réunification du pays.
Le « Grand Moyen-Orient » selon Robin Wright
L'Arabie saoudite serait-elle en train de jouer une partition composée par Israël et interprétée par les jeunes candidats arabes? Œuvrerait-elle pour un démembrement de l’Irak majoritairement chiite afin de l’affaiblir et, comme l’insinue Yaron Friedman [59], empêcher l’axe chiite (Iran, Irak, Hezbollah, Houtis du Yémen) de dominer la scène géopolitique du Moyen-Orient au détriment des sunnites ?
Ainsi, bien que les médias qataris et saoudiens aient su attirer un très grand nombre de téléspectateurs arabes grâce à leur maîtrise des techniques télévisuelles modernes, il n’en reste pas moins qu’ils sont de puissants instruments efficacement utilisés dans le déploiement de l’action politique de leurs pays respectifs. Alors que leur rôle partial et dénué d’éthique professionnelle a été révélé dans leurs couvertures du « printemps » arabe ou dans leurs traitements de la cause palestinienne par leurs chaînes d’information continue, il s’avère que le groupe MBC utilise aussi ses chaînes de divertissement dans le but de véhiculer les visées politiques de la monarchie saoudienne.
Entre vocalises, glissandos et « mawwals », les futures stars arabes soupçonnent-elles qu'elles font partie, malgré elles, d'une stratégie politique élaborée à leur insu?
Références
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- AFP, « Egypte : la crédibilité entamée d'Al-Jazeera et d'Al-Arabiya », L’expansion, 21 juillet 2013,http://lexpansion.lexpress.fr/actualites/1/actualite-economique/egypte-la-credibilite-entamee-d-al-jazeera-et-d-al-arabiya_1268006.html
- Amin Hamadé, « Comment Al-Jazira et sa rivale Al-Arabiya couvrent-elles la guerre à Gaza ? », Le Courrier International, 22 novembre 2012, http://www.courrierinternational.com/article/2012/11/22/comment-al-jazira-et-sa-rivale-al-arabiya-couvrent-elles-la-guerre-a-gaza
- Voir réf. 2
- Sultan Al Qassemi, « Egypt made al Jazeera -- and Syria's destroying it », Foreign Policy, 2 août 2012,http://www.foreignpolicy.com/articles/2012/08/02/breaking_the_arab_news
- Johnson, T. et Fahmy, S. (2010). « Who is winning the hearts and minds of the Arab public? », International Communication Research Journal, 45(1-2), 24–48 (2010), https://www.academia.edu/1984609/The_credibility_of_Al-Jazeera_Al-Arabiya_Al-Hurra_and_local_Arab_stations
- Elie Chalala, « Al Jazeera and Al Arabiya Face Criticism... But of Network Ownership or Syrian Coverage », Al Jadid, 24 avril 2013,http://www.aljadid.com/content/al-jazeera-and-al-arabiya-face-criticism-network-ownership-or-syrian-coverage-0
- Yassine Khiri, « Al Jazeera, la chaîne phare du monde arabe ne brille plus », Le Vif, 25 juillet 2013,http://www.levif.be/actualite/international/al-jazeera-la-chaine-phare-du-monde-arabe-ne-brille-plus/article-normal-96957.html
- Heather Brown, Emily Guskin and Amy Mitchell, « Arab Satellite News », Pew Research Journalism Project, 28 novembre 2012,http://www.journalism.org/2012/11/28/arab-satellite-news/
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- Voir réf. 1
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- Andrew Hammond, « Saudi Arabia's Media Empire: keeping the masses at home », Arab Media and Society, No 3, Automne 2007,http://www.arabmediasociety.com/?article=420
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- Voir réf. 1
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- Yaron Friedman, « L’Arabie Saoudite aimerait "enrôler" Tsahal dans les combats à venir », JForum, 4 août 2014,http://www.jforum.fr/forum/international/article/l-arabie-saoudite-aimerait-enroler
- France 24, « Deux chanteurs Arabes israéliens à la conquête d’Arab Idol au Liban », 21 octobre 2014,http://www.france24.com/fr/20141021-arab-idol-arabes-israeliens-liban-manal-mousa-haitham-khalaily-mohammad-assaf/
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- I24News, « Deux Israéliens accomplissent le rêve "Arab Idol" au Liban », 18 octobre 2014,http://www.i24news.tv/fr/actu/international/moyen-orient/47794-141018-deux-israeliens-accomplissent-le-reve-arab-idol-au-liban
- Times of Israel, « Israelis sing on Arab Idol, for Palestine », 23 septembre 2014, http://www.timesofisrael.com/israelis-sing-for-palestine-in-arab-idol/
- Watan, « Le porte-parole de l’armée israélienne cause un crise à Arab Idol et MBC », 20 octobre 2014,https://www.watan.com/%D9%86%D9%83%D8%B4%D8%A7%D8%AA/item/2264-%D8%A7%D9%84%D9%85%D8%AA%D8%AD%D8%AF%D8%AB-%25D%E2%80%A6
- El Youm 7, « MBC nie la normalisation après l’apparition du nom "Israël" dans Arab Idol », 10 septembre 2014,http://www.youm7.com/story/2014/9/10/%D8%A5%D9%85-%D8%A8%D9%89-%D8%B3%D9%89-%D8%AA%D9%86%D9%81%D9%89-%D8%A7%D9%84%D8%AA%D8%B7%D8%A8%D9%8A%D8%B9-%D8%A8%D8%B9%D8%AF-%D8%B8%D9%87%D9%88%D8%B1-%D8%A7%D8%B3%D9%85-%D8%A5%D8%B3%D8%B1%D8%A7%D8%A6%D9%8A%D9%84-%D9%81%D9%89-%D8%A2%D8%B1%D8%A7%D8%A8-%D8%A2%D9%8A%D8%AF%D9%88%D9%84/1857882#.VIaYlDGG98E
- Charles Saint-Prot, « La nouvelle carte américaine du Proche-Orient », Observatoire d’Études Géopolitiques, octobre 2006,http://www.etudes-geopolitiques.com/la-nouvelle-carte-americaine-du-proche-orient
- Habib Tawa, « Le Proche-Orient en miettes », Afrique Asie, Septembre 2014, p. 33.
- Voir réf. 52
- Ralph Peters, « Blood borders », Armed Force Journal, 1er juin 2006, http://www.armedforcesjournal.com/blood-borders/
- Cette carte peut être consultée à l’adresse suivante : http://afj.wpengine.com/wp-content/uploads/2013/10/peters-map-after.jpg
- Jeffrey Goldberg, « After Iraq », The Atlantic, 1er janvier 2008, http://www.theatlantic.com/magazine/archive/2008/01/after-iraq/306577/?single_page=true
- Robin Wright, « Imagining a Remapped Middle East », The New York Times, 28 septembre 2013,http://www.nytimes.com/2013/09/29/opinion/sunday/imagining-a-remapped-middle-east.html?pagewanted=all
- Voir réf. 44
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