Hanane Ben

L'annonce est loin d'être passée inaperçue et elle laisse présager des enjeux bien plus complexes qu'un simple arbitrage commercial. Les investissements émiratis dans le secteur énergétique espagnol connaissent en effet un net coup de frein après l'échec de deux opérations majeures.

D'une part, la société spécialisée dans les énergies renouvelables Masdar s'est retirée de la première phase du projet d'hydrogène vert « Vallée de l'Andalousie », un chantier ambitieux de plus d'un milliard d'euros piloté par l'entreprise espagnole Moeve, et cherche désormais à céder sa participation à des acteurs français et espagnols.

D'autre part, le groupe émirati Taqa a renoncé à acquérir une part importante du géant espagnol du gaz et de l'électricité Naturgy, mettant fin à des négociations portant sur plusieurs dizaines de milliards d'euros sans parvenir à un accord.

L'origine de ces manœuvres remonte au début de l'année 2022, lors de la visite officielle de Pedro Sánchez aux Émirats arabes unis pour y sceller un partenariat stratégique. Quelques semaines seulement après cette rencontre, le chef du gouvernement espagnol effectuait un revirement spectaculaire sur le dossier du Sahara Occidental en alignant la position de Madrid sur celle de Rabat. C'est dans le sillage de ce rapprochement politique et sous l'impulsion de cette alliance maléfique contre les intérêts de l’Algérie qu'est survenue la tentative de prise de contrôle de Naturgy au printemps 2024.

Mais face au groupe émirati Taqa, l'Algérie — premier fournisseur de gaz de l'Espagne avec près de 30 % de ses importations — a opposé un ultimatum ferme : toute prise de contrôle par Abou Dhabi entraînerait la rupture immédiate des livraisons gazières à la péninsule ibérique (représentant environ 5 milliards de m³ par an acheminés via le gazoduc Medgaz, contrôlé à 51 % par la Sonatrach).

Bien que Naturgy ait tenté de tempérer les ardeurs en prétextant qu'aucune clause contractuelle ne prévoyait de rupture en cas de changement d'actionnariat, cette posture n'a rassuré personne. Alger s'est dite prête à aller jusqu'au bout. Face à cette détermination sans faille, le silence embarrassé des ministères espagnols de l'Économie et des Affaires étrangères traduisait toute la fébrilité de Madrid.

Abou Dhabi ne négociait pas pour son propre compte, mais agissait comme le bras armé d'une stratégie double : favoriser les intérêts stratégiques du Maroc tout en servant de lièvre financier pour faciliter le transfert d'actifs énergétiques clés au profit de grands fonds anglo-américains comme BlackRock.

Pris en tenaille entre le risque d'asphyxie énergétique et la pression de sa coalition exigeant un « bouclier anti-OPA », le malheureux Premier ministre espagnol n'a eu d'autre choix que de laisser avorter l'opération.

Évaluée à plus de 25 milliards d'euros — un record en Espagne —, cette transaction colossale a finalement été enterrée, scellant l'échec stratégique d'Abou Dhabi face à la fermeté d'Alger.

Au-delà de ces échecs financiers, ce double revers énergétique met en lumière le jeu dangereux auquel s'est livré Pedro Sánchez.

En scellant une alliance d'intérêts avec les deux pays vassaux Émirats et le Maroc aux dépens de l'Algérie — ce qui avait provoqué la suspension brutale du traité d'amitié bilatéral vieux de deux décennies —, le chef du gouvernement espagnol pensait sécuriser ses appuis politiques.

Les zones d'ombre autour du scandale d'espionnage Pegasus, dont Sánchez lui-même a été victime, laissent d'ailleurs planer le doute : son revirement sur le Sahara Occidental était-il un calcul cynique ou le fruit de pressions directes ? Quoi qu'il en soit, Madrid découvre aujourd'hui à ses dépens la précarité de ces alliances avec des acteurs étroitement alignés sur l’axe du mal Tel-Aviv et Washington.

L'Espagne se retrouve désormais dans le collimateur et des fuites concordantes indiquent que le désengagement brutal des Émirats du projet hydrogène de la « Vallée de l'Andalousie » répondrait en réalité à des instructions de l’entité sioniste visant à punir Madrid et à fragiliser davantage sa position stratégique.

L’ironie de cette dérive diplomatique est frappante. Malgré l'alignement aveugle de Pedro Sánchez sur les thèses marocaines concernant le Sahara Occidental, Rabat et ses parrains n’ont rien épargné à l'Espagne.

Au contraire, les positions affirmées de Madrid en faveur de la Palestine et ses réserves face à la guerre américano- sionistes contre l'Iran ont fini de faire basculer le royaume ibérique dans le collimateur. 

En voulant jouer sur plusieurs tableaux, Pedro Sánchez s’est isolé. L’Espagne se retrouve aujourd'hui plus vulnérable que jamais, prise en tenaille entre la pression des États-Unis et de l’entité génocidaire sioniste qui lorgnent sur le contrôle stratégique du détroit de Gibraltar, et les ambitions territoriales expansionnistes du régime du Makhzen sur Ceuta et Melilla. Une leçon cuisante de géopolitique où Madrid, après avoir sacrifié son alliance avec Alger, découvre qu’elle a tout cédé sans jamais rien obtenir en retour.