Par Hanane Ben
L’expression «guerres de l’eau» est passée du statut de prédiction géopolitique à celui de réalité locale tangible.
Alors que le changement climatique accélère la désertification et que la démographie mondiale explose, l'or bleu n'est plus seulement une ressource vitale, mais une arme stratégique et une source majeure de frictions internationales. Pour les nations vulnérables, sécuriser son accès à l'eau — que ce soit par le dessalement ou la protection de ses nappes phréatiques — n'est plus une simple politique environnementale, c'est le fondement même de la survie nationale et de la souveraineté.
Pour contrer le défi critique du stress hydrique et du changement climatique, l'Algérie déploie une stratégie globale à long terme adossée à un investissement de 8 milliards de dollars. Ce plan d'envergure, dicté par le nouveau programme du président Abdelmadjid Tebboune, consacre le virage majeur du pays vers le dessalement d'eau de mer tout en valorisant ses ressources hydriques traditionnelles pour sceller définitivement sa souveraineté hydraulique.
Le virage massif vers le dessalement d'eau de mer
Pour ne plus dépendre uniquement des perturbations pluviométriques et préserver les nappes souterraines du Nord, le pays a fait du dessalement une priorité absolue.
L'Algérie compte plusieurs stations de dessalement en exploitation, couvrant une part importante de la consommation en eau potable du littoral. Le gouvernement a injecté plus d'un milliard de dollars supplémentaires pour lancer la construction de nouvelles usines géantes. L'objectif est de sécuriser l'approvisionnement en eau potable de toutes les wilayas côtières (et jusqu'à 150 km à l'intérieur des terres).
Inaugurant la 21e édition du Salon international des équipements, des technologies et des services de l'eau « SIEE-Pollutec », le ministre Bouzegza a confirmé le projet de réalisation de trois nouvelles usines de dessalement de l'eau de mer dans l'ouest du pays, précisément à Tlemcen, Chlef et Mostaganem, d'une capacité de production de 300 000 m3 par jour chacune. Ces usines permettront également d'approvisionner plusieurs wilayas de l'intérieur, à l'instar d'El Bayadh, Tiaret, Saïda et Naâma, afin d'assurer l'équilibre hydrique au profit de la population à court terme.
Après avoir mis en relief le réseau actuel de stations de dessalement dont dispose l'Algérie, composé de 19 unités dotées d'une capacité de production substantielle, le ministre a souligné que 16 wilayas côtières bénéficient actuellement de l'eau de mer dessalée, en plus de trois wilayas de l'intérieur, à savoir Blida, Bouira et Sidi Bel Abbès, dans une première étape.
L'Algérie a étendu cette technologie hors du littoral en lançant la construction de deux stations de dessalement d'eaux saumâtres dans le Sud, à Tindouf et Tamanrasset, afin de fournir de l'eau potable de qualité aux populations sahariennes. Le ministre avait souligné, à ce sujet, que l'approvisionnement en eau s'est récemment amélioré au niveau des wilayas du Sud, notamment grâce au renforcement de l'exploitation des eaux souterraines, appuyée par des stations de déminéralisation à Tindouf et Tamanrasset, ainsi qu'au réseau de grands transferts qui permet aux wilayas enregistrant un déficit de couvrir leurs besoins en cette ressource vitale.
La modernisation des infrastructures de stockage
Du côté de la pluviométrie enregistrée à l'échelle nationale durant l'année en cours, cette dernière a permis une nette amélioration du taux de remplissage des barrages en exploitation, lequel a atteint plus de 60 %, certains d'entre eux ayant même dépassé les 100 % grâce aux dernières précipitations, ce qui a également favorisé la régénération de plusieurs grands puits, impactant positivement le service public de distribution de l'eau potable à travers le pays.
L'Algérie continue de développer sa capacité de captage des eaux de surface. Le plan national prévoit d'atteindre un parc de 139 barrages d'ici 2030, ce qui portera la capacité de stockage globale du pays à 12 milliards de m³.
Des infrastructures spécifiques sont déployées pour capter les écoulements exceptionnels lors des averses diluviennes afin de les stocker au lieu de les laisser se perdre en mer. Et pour soulager la pression sur les ressources naturelles, le pays applique des solutions d'économie circulaire :
La réutilisation des eaux usées avec le renforcement du réseau de Stations d'Épuration (STEP), comme le projet d'envergure d'Oued Tlelat à Oran, qui permet de traiter les eaux usées pour les réorienter massivement vers l'irrigation agricole et l'industrie. Cela libère d'importants volumes d'eau douce pour la consommation des citoyens.
La recharge artificielle des aquifères afin de contrer la baisse du niveau des nappes phréatiques, notamment dans les régions des Hauts Plateaux et du Sud. Le pays injecte artificiellement ses excédents d'eau de surface (eaux de crues traitées) directement dans les sols afin de reconstituer les réserves souterraines à l'abri de l'évaporation.
En parallèle, l'Algérie investit fortement dans la gestion intelligente à travers les technologies de télé-contrôle et la numérisation des réseaux de distribution pour traquer les fuites lesquelles causent d'importantes déperditions et optimiser la répartition de la ressource en temps réel.
L’Algérie, la Tunisie et la Libye: la ressource au cœur de l'accord SASS
La coopération entre l'Algérie, la Tunisie et la Libye concernant la gestion de leurs eaux partagées a franchi des étapes historiques très concrètes à travers la création d'un cadre permanent unique pour protéger leurs ressources.
Des accords fondamentaux ont été signé, entre les trois pays, concernant le Système Aquifère du Sahara Septentrional (SASS) qui est une nappe phréatique fossile (géante et très peu renouvelable) qui s'étend sur plus d'un million de kilomètres carrés.
La signature de cet accord marque un tournant souverainiste majeur pour la sécurité hydrique et alimentaire de l'Afrique du Nord.
La répartition géographique de cette immense réserve d'eau est estimée à :
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62% en Algérie
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30% en Libye
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8% en Tunisie
L'architecture actuelle de cette coopération s'est articulée autour de plusieurs rendez-vous majeurs.
La signature de l'Accord initial à Alger s’est faite en avril 2024 par les ministres de l'Agriculture des trois pays. L'accord officiel portant création d'un Mécanisme de concertation permanent pour la gestion commune des eaux souterraines du Sahara septentrional.
En janvier 2025, la Tunisie officialise son adhésion par décret présidentiel, publiant la convention au Journal Officiel (JORT) pour faire entrer le texte dans sa phase exécutoire.
En avril 2026, les trois États se réunissent à Tripoli et adoptent le règlement intérieur de l'instance, fixent les contributions financières de chaque pays et confient la première présidence tournante à l'Algérie.
L'accord ne se contente pas d'établir une charte de bonne conduite, il impose des outils techniques stricts.
Les trois pays s'engagent à cartographier en temps réel les prélèvements et à interconnecter leurs bases de données scientifiques ;
Un protocole de suivi conjoint est instauré pour surveiller la baisse du niveau des eaux (afin d'éviter l'épuisement de la nappe) ainsi que les risques de pollution chimique ou de salinisation des sols ;
L'objectif final est de coordonner les forages agricoles et industriels pour s'assurer qu'aucun pays ne lèse ses voisins en sur-exploitant une zone commune du bassin ;
Et enfin un comité mixte est chargé d'identifier des projets d'investissement communs axés sur le développement durable et l'adaptation au stress climatique.
Pourquoi la gestion technique d'une nappe d'eau devient un terrain d'affrontement géopolitique majeur ?
Le mécanisme de concertation tripartite (Algérie, Tunisie, Libye) pour le SASS a été officialisé en Algérie pour gérer la plus grande nappe d'eau douce d'Afrique du Nord. Pour les pays extérieurs à ce bloc, ce mécanisme n'est pas vu comme un problème écologique, mais comme un outil d'intégration politique et géopolitique.
En s'affranchissant des tutelles extérieures pour gérer une nappe phréatique fossile cruciale partagée par leurs trois nations, ces pays coupent l'herbe sous le pied des officines néocoloniales et des puissances étrangères habituées à instrumentaliser les crises de l'eau à des fins géopolitiques.
Les tentatives d'ingérence, de dénigrement ou de sabotage de ce mécanisme tripartite — qu'elles proviennent d'organisations multilatérales occidentales feignant l'inquiétude environnementale pour imposer leurs conditionnalités, ou de capitales régionales rivales redoutant l'émergence d'un bloc maghrébin soudé et autonome — ne sont rien d'autre que des manœuvres de déstabilisation.
Deux pays extérieurs majeurs voient ce mécanisme d'un très mauvais œil, chacun pour des raisons stratégiques bien précises.
Quatre forces extérieures majeures voient d'un mauvais œil l'accord autonome sur le SASS :
- Les institutions de Bretton Woods (FMI, Banque mondiale) : elles n'aiment pas ce mécanisme car il s'agit d'une gestion 100 % étatique et souveraine. Cela bloque leur modèle basé sur les financements multilatéraux, les réformes structurelles et l'ouverture du secteur de l'eau aux marchés privés.
- Les puissances européennes : elles perdent leur rôle historique de médiateurs et de conseillers techniques. En s'organisant de manière totalement autonome, l'Algérie, la Tunisie et la Libye privent l'Europe d'un levier d'influence géopolitique majeur : la « diplomatie de l'eau »).
- Le Maroc : il perçoit le succès de cet accord technique comme une manœuvre politique d'Alger pour l'isoler. Rabat cherche donc à minimiser la portée de ce bloc Algérie-Tunisie-Libye, qui redessine les alliances au Maghreb à ses dépens.
- Les Émirats arabes unis (EAU) : ils voient d'un mauvais œil ce mécanisme car une gestion 100 % étatique et fermée par le bloc Alger-Tunis-Tripoli bloque leurs ambitions d'agrobusiness dans la région. Les EAU mènent une stratégie agressive d'achat de terres et d'infrastructures hydrauliques pour leur propre sécurité alimentaire. De plus, étant en froid diplomatique sévère avec Alger, Abou Dhabi utilise son influence financière en Libye (notamment à l'Est) pour tenter de fragiliser et de gripper l'application concrète de cet accord tripartite sur le terrain.
Ce mécanisme de l'eau crispe les pays étrangers parce qu'il sert de ciment politique à un bloc Alger-Tunis-Tripoli. Pour le Maroc et les Émirats, contrer ce mécanisme est une façon d'empêcher l'Algérie de s'imposer comme le patron incontesté de la sécurité stratégique et hydrique de la région.
Le mécanisme du SASS est un outil de paix hydro-diplomatique remarquable, mais il reste vulnérable. Les hostilités qu'il subit proviennent de la convergence entre des rivalités politiques régionales qui redoutent l'axe Alger-Tunis-Tripoli, et des intérêts économiques qui supportent mal les restrictions écologiques liées à la préservation d'une eau fossile.
Le maintien et le renforcement de cet accord restent pourtant le seul rempart contre une « guerre de l'eau » silencieuse et une catastrophe écologique majeure dans le nord du Sahara.
Ce front uni contre le sabotage rappelle que la gestion des ressources stratégiques africaines appartient exclusivement aux peuples qui les foulent, et que toute tentative d'ingérence extérieure pour fragiliser cet accord se heurtera à la réalité d'une souveraineté partagée et non négociable. Le mécanisme du SASS n'est pas qu'un outil de mesure des mètres cubes d'eau ; c'est un acte d'indépendance géopolitique. En s'organisant seuls, ces trois pays privent les institutions mondiales de leviers financiers, les Européens de leviers techniques, et le Maroc d'un poids régional.
Pourquoi le Maroc assèche-t-il le barrage de Djorf Torba à Béchar ?
Le Maroc a délibérément coupé une vanne pour assoiffer l'Algérie, en construisant un grand barrage qui retient mécaniquement l'eau en amont, ce qui a un impact direct sur le débit des cours d'eau alimentant les villes frontalières algériennes, notamment Béchar.
Contrairement à d'autres régions du monde où de grands fleuves permanents séparent les pays, la frontière algéro-marocaine est traversée par des oueds saisonniers.
Le point central du problème est l'Oued Guir. Cet oued prend sa source dans les montagnes du Haut Atlas au Maroc, s'écoule vers le sud-est, traverse la frontière et vient alimenter le barrage de Djorf Torba en Algérie. Ce barrage algérien est vital, car il fournit l'eau potable et l'irrigation agricole pour toute la région de la Saoura, incluant les villes de Béchar, Abadla et Kenadsa.
Le nœud du problème vient d'une infrastructure marocaine. Le Maroc a construit et mis en service (autour de 2021) le barrage de Kaddoussa, sur l'Oued Guir, juste avant que celui-ci ne passe par le barrage de Djorf Torba en Algérie.
L'objectif affiché par le Maroc : retenir les eaux de crues en amont pour réduire le débit en aval et assécher les villes frontalières de l’Algérie. Conséquence, le barrage algérien de Djorf Torba a été considérablement réduit.
Cette situation a provoqué une vive colère à Alger, qui s'est exprimée à plusieurs reprises dans les instances internationales.
L’Algérie accuse le Maroc d'un assèchement méthodique et systématique de ses barrages frontaliers, qualifiant ces pratiques de destructrices pour la sécurité hydrique et l'écosystème de la région (impact sur l'agriculture locale et disparition de certaines espèces d'oiseaux migrateurs). Pour pallier le manque d'eau à Béchar, l'Algérie a dû forer en urgence de nombreux puits de substitution.
Pour de nombreux observateurs et officiels algériens, le timing et la gestion de ces infrastructures ne sont pas innocents et obéissent plutôt à l'idée d'une pression politique.
L'hydro-hégémonie (le fait d'être en amont d'un cours d'eau) donne mécaniquement un pouvoir de négociation ou de nuisance. Dans un contexte de rupture diplomatique totale (depuis 2021) et de tensions extrêmes sur le dossier du Sahara Occidental, le Maroc croit détenir une carte maîtresse pour faire pression sur l’Algérie.
Le Maroc a construit son barrage Kaddoussa sur l'oued Guir, sans notification préalable ni partage de données techniques avec l’Algérie constitue un acte d'hostilité délibéré visant à asphyxier économiquement et socialement la région frontalière de Béchar.
Bien entendu, l'Algérie ne cédera pas au chantage hydrique. Sa stratégie consiste à neutraliser la menace en remplaçant l'eau de surface (contrôlée par le Maroc) par de l'eau souterraine et de l'eau dessalée. C'est une guerre d'usure financière et technique : l'Algérie utilise tous les moyens en sa possession pour bâtir son autonomie hydrique et vider de sa substance le levier de pression géopolitique de ses rivaux.
L'eau comme arme géopolitique au Moyen-Orient
Des tensions historiques autour des grands fleuves transfrontaliers — comme le Nil (entre l'Égypte, le Soudan et l'Éthiopie autour du barrage de la Renaissance), ou le Tigre et l'Euphrate au Moyen-Orient — démontrent que le contrôle des sources amont devient un levier de puissance absolue. Loin d'être de simples conflits armés traditionnels, ces guerres modernes se traduisent par des blocus hydrauliques, des déplacements massifs de populations et des crises de subsistance.
Dans la région du Moyen-Orient, le pays qui possède la puissance militaire, à savoir l’entité sioniste s'est positionnée de manière à contrôler les points stratégiques en amont (le Golan) tout en imposant ses règles de partage aux pays voisins.
En Syrie comme au Liban, la stratégie consiste à capter et à occuper l'ensemble des bassins hydrologiques transfrontaliers de la région. Israël cible ainsi systématiquement les principales ressources en eau du sud de la Syrie qui alimentent le Jourdain. Cela concerne tout particulièrement le bassin du Yarmouk et ses affluents, des ressources pourtant vitales pour la Syrie ainsi que pour les pays situés en aval, à l'image de la Jordanie. À travers le contrôle de ces sources, l’entité sioniste vise un double objectif : affaiblir la sécurité hydrique syrienne et s'imposer comme le maître absolu des flux d'eau transfrontaliers.
Cette pression au Sud est redoublée au Nord par la Turquie, qui s'impose comme le véritable « château d'eau » du Moyen-Orient. En amont, Ankara exerce un contrôle unilatéral absolu sur le Tigre et l'Euphrate grâce au projet GAP, un réseau massif de 22 barrages (dont le gigantesque barrage Atatürk). En traitant ces fleuves internationaux comme des ressources purement souveraines, la Turquie utilise le levier hydraulique pour dicter sa volonté politique et asphyxier, au gré de ses intérêts géostratégiques, les économies agricoles et énergétiques de la Syrie et de l'Irak.
À cette tenaille turco-israélienne, l'Iran joue également un rôle clé à ses frontières occidentales. En construisant des barrages et en réorientant les eaux de plusieurs affluents du Tigre (tels que le Sirwan ou le Petit Zab) pour soutenir ses propres projets agricoles en crise, Téhéran réduit mécaniquement les débits d'eau qui s'écoulent vers l'Est de l'Irak. Cette gestion unilatérale accentue la vulnérabilité hydrique de son voisin irakien, qui se retrouve ainsi tributaire des décisions prises en amont. Plus au sud, bien que géographiquement africaine, l'Égypte projette toute sa puissance diplomatique et militaire au Moyen-Orient pour sanctuariser son contrôle historique sur le Nil. Face au défi existentiel posé par le méga-barrage éthiopien de la Renaissance (GERD) en amont, le pouvoir égyptien fait de la «sécurité rouge» du fleuve une ligne rouge absolue, prêt à militariser la crise pour ne pas perdre son statut de verrou hydraulique de la région.
Enfin, la géopolitique de l'eau au Moyen-Orient a franchi un cap critique avec l'émergence d'acteurs non étatiques qui ont transformé les infrastructures hydrauliques en armes de guerre tactiques. Lors des conflits en Syrie et en Irak, des groupes terroristes comme Daech ou diverses milices armées ont systématiquement ciblé les grands barrages (tels que ceux de Mossoul ou de Tabqa) pour en faire des instruments de chantage. En contrôlant ces vannes stratégiques, ces réseaux criminels s'octroient le pouvoir d'inonder des régions entières pour freiner des offensives militaires, ou d'asphyxier des millions de civils en les privant d'eau potable et d'électricité, prouvant que l'or bleu est désormais un objectif de guerre au même titre que les champs de pétrole.
Le paradoxe hydrique algérien: une crise de la distribution plutôt qu'une pénurie de la ressource
De nombreux ingénieurs en hydraulique et économistes en Algérie partagent l’idée qu’il existe un problème de distribution et de gestion, plutôt qu'une absence pure et simple de la ressource.
Contrairement aux idées reçues, l'Algérie ne souffre pas d'un manque absolu d'eau sur son territoire, mais bénéficie au contraire d'un potentiel hydrique considérable. Le pays dispose d'une infrastructure importante comprenant plus de 80 grands barrages de surface, complétée dans le Sud par l'accès à l'Albien, l'une des plus gigantesques nappes phréatiques fossiles de la planète. Pour s'affranchir des aléas de la météo et de la sécheresse chronique qui frappe le Maghreb, l'État a également opéré un virage technologique majeur en construisant un réseau de méga-stations de dessalement le long de ses 1 200 kilomètres de côtes. Qu'elle soit de surface, souterraine ou dessalée, la quantité globale d'eau produite chaque jour à l'échelle nationale est donc théoriquement largement suffisante pour couvrir les besoins de la population et de l'agriculture.
Le stress hydrique ressenti au quotidien par les citoyens trouve en réalité sa source dans de profondes défaillances logistiques et de gestion. Le premier défi est celui de la vétusté des réseaux de canalisations, où les fuites techniques provoquent la perte pure et simple de 30 % à 40 % de l'eau potable avant même qu'elle n'atteigne les robinets. À ce gaspillage s'ajoutent l'envasement progressif des barrages du Nord, qui réduit leur capacité réelle de stockage, et la complexité géographique des grands transferts d'eau vers les hauts plateaux. Enfin, les habitudes de consommation courantes et l'absence de contrôle sur le terrain favorisent le gaspillage au quotidien et retardent la modernisation indispensable des pratiques d'irrigation agricole. C'est ce décalage entre une production abondante et une distribution défaillante qui alimente le paradoxe d'une crise de l'eau en Algérie.
Si les pouvoirs publics font leur possible pour moderniser les infrastructures existantes, force est de constater que beaucoup reste à faire. Face à ce paradoxe, l'interpellation de l'État prend tout son sens : l'enjeu n'est plus uniquement quantitatif, mais qualitatif. Il faut désormais réformer la gouvernance pour éliminer les défaillances de distribution qui pèsent sur les citoyens.
Si l'Algérie parvenait à moderniser ses réseaux, à réparer ses fuites et à automatiser sa gestion de la distribution, le pays n'aurait quasiment plus besoin de parler de « crise de l'eau », car la quantité d'eau produite (barrages + dessalement + nappes) est largement supérieure aux besoins réels de sa population.