Par Hanane Ben
Sur son blog personnel, Sonar 21, l’ancien analyste de la CIA, Larry C. Johnson a livré une analyse très critique sur l'échec de la logistique navale américaine à approvisionner correctement ses navires et son personnel.
Sous le titre : « The Tail That Couldn’t Keep Up: How the US Navy Ran Its Own Sailors Short on Food and Soap » (La chaîne logistique au point de rupture : comment la US Navy est venue à manquer de nourriture et de savon pour ses marins), l’ancien membre du renseignement américain revient en détail sur les carences d'approvisionnement qui ont frappé plusieurs équipages en mer.
Entre mauvaise gestion des stocks, faiblesses de la chaîne d'approvisionnement et retards d'acheminement, son constat est sans appel : la marine américaine peine aujourd'hui à assurer le minimum vital à ses propres troupes.
À la suite de déploiements prolongés de plus de 250 jours en mer d'Arabie, les équipages de l'USS Abraham Lincoln et de l'USS Tripoli ont été confrontés à des conditions de vie extrêmes, marquées par des pénuries alimentaires, des pannes sanitaires et l'absence de produits d'hygiène de base, a rapporté le consultant en sécurité, indiquant que face aux révélations de cette crise matérielle et humaine, le commandement militaire a d'abord opposé une fin de recevoir, le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth allant jusqu'à qualifier les faits de « fake news » tandis que la flotte affirmait que le navire restait « pleinement capable de remplir toutes ses missions ».
Pourtant, loin d'être un incident isolé ou la faute d'un officier d'intendance, ce dénuement matériel est le symptôme direct d'une chaîne de commandement « plus prompte à défendre son récit sur la préparation opérationnelle qu'à affronter les raisons pour lesquelles ses marins manquaient du strict minimum », a-t-il tancé.
Pour cet ancien analyste de la CIA, l'origine du problème réside dans l'affaiblissement progressif de la Combat Logistics Force, la flotte chargée d'alimenter les navires de combat en mer. En cherchant à réaliser des économies budgétaires depuis quinze ans, la marine américaine a réduit ses bâtiments de soutien rapide les plus performants, créant une situation où « la force logistique est insuffisante et trop lente face aux exigences actuelles », a-t-il fait savoir.
Selon lui, cette vulnérabilité capacitaire a été dramatiquement amplifiée par la géographie de l'océan Indien et par le contexte opérationnel de 2026, notamment l'extension des missions liée au conflit avec l'Iran. Opérant à l'extrémité de lignes de ravitaillement étirées et privées de marges de manœuvre, la Navy a exposé ses marins aux conséquences prévisibles de décisions budgétaires passées.
« Le navire polyvalent qu'elle a supprimé dans les années 2010 par souci d'économie est exactement celui dont elle a le plus besoin aujourd'hui », a-t-il constaté.
Johnson poursuit son réquisitoire en exposant le coût humain de cette crise. Au-delà de l'aspect purement matériel, cette faillite de l'intendance s'est traduite par un coût humain critique à bord des bâtiments de guerre.
Lorsque les marges de sécurité s'effondrent, les défaillances de la première puissance navale mondiale apparaissent « dans une buanderie à l'arrêt et des cuisines à court de stocks », sapant directement la résistance physique et psychologique des marins. Sur l'impact humain, Johnson se montre catégorique : soumettre un équipage à plus de huit mois de mer tout en restreignant le strict minimum sanitaire détériore gravement le moral et met en péril la santé mentale des troupes, car « le soutien logistique n'est pas un confort : c'est la condition sine qua non de la résistance d'un équipage ».
En définitive, les privations subies à bord du Lincoln ont révélé les limites physiques d'une stratégie militaire qui exige une présence lointaine permanente sans s'en donner les moyens logistiques, rappelant — comme il le conclut —qu'une « flotte qui ne peut pas être ravitaillée de manière fiable ne peut pas être maintenue de manière fiable ».
En réalité, cet épisode démontre que la première puissance mondiale n'est plus aussi infaillible qu'elle tente de le faire croire depuis des décennies. Livrée à une direction politique ignorante et à des arbitrages contestables — symbole d'un pouvoir qui ressemble de plus en plus à un vaudeville —, l'armée américaine a perdu de sa superbe et de son aura d'invincibilité.
L'affrontement face à l'Iran en offre la preuve la plus éclatante : sans disposer du niveau technologique ou des investissements colossaux de Washington, Téhéran est parvenu à tenir tête à l'axe américano- sioniste, montrant au monde qu'une puissance incapable de nourrir ses propres marins ne peut plus imposer sa loi.