Cinq ans après les premières révélations du « Projet Pegasus », le scandale du logiciel espion sioniste refait surface avec une nouvelle série d'accusations visant le régime makhzenien du Maroc. Une enquête publiée par le média espagnol El Confidencial remet au premier plan une affaire qui avait déjà provoqué une crise diplomatique majeure entre Rabat et plusieurs pays européens et alimenté les inquiétudes concernant l'utilisation des technologies de surveillance à des fins politiques.

Cette fois, les révélations s'appuient notamment sur le témoignage d'un ancien agent des services de renseignement marocains, qui affirme que les autorités marocaines auraient eu recours au logiciel espion Pegasus pour surveiller des journalistes, des militants des droits humains, des opposants politiques ainsi que des responsables étrangers.

Ces nouvelles accusations relancent le débat sur l'ampleur des capacités de cyberespionnage du régime du Makhzen et sur les conséquences géopolitiques de la coopération sécuritaire entre Rabat et Tel-Aviv.

Pegasus, un logiciel au cœur de multiples scandales

Développé par la société sioniste NSO Group, Pegasus est considéré comme l'un des logiciels espions les plus sophistiqués au monde. Une fois installé sur un téléphone portable, il permet d'accéder aux messages, aux courriels, aux photos, aux contacts, aux données de géolocalisation et même d'activer à distance le microphone et la caméra de l'appareil ciblé.

Depuis 2021, plusieurs enquêtes internationales ont révélé que ce logiciel avait été utilisé contre des journalistes, des militants, des avocats, des responsables politiques et des chefs d'État dans différents pays.

Le Maroc a été régulièrement cité parmi les États soupçonnés d'avoir utilisé Pegasus, des accusations que Rabat a toujours rejetées, dénonçant des « allégations infondées » et contestant les conclusions des enquêtes médiatiques.

Les nouvelles révélations d'El Confidencial

Selon le média espagnol, un ancien membre des services de renseignement marocains affirme que Pegasus aurait été utilisé dans le cadre d'une vaste stratégie de surveillance visant aussi bien des acteurs internes qu'étrangers.

L'ancien agent évoque notamment la surveillance de journalistes d'investigation, de défenseurs des droits humains et d'opposants politiques marocains, mais également de responsables étrangers considérés comme sensibles pour les intérêts stratégiques du royaume.

Ces révélations interviennent dans un contexte où plusieurs procédures judiciaires et enquêtes parlementaires en Europe continuent de s'intéresser aux usages du logiciel Pegasus.

L'émergence d'un « axe cybernétique Rabat- Tel-Aviv »

Pour Isabelle Lourenço, chercheuse au Centre d'études africaines de l'Université de Porto, l'affaire Pegasus dépasse désormais le simple cadre de l'espionnage numérique.

Interrogée à la suite des nouvelles révélations, elle estime que le rapprochement politique et sécuritaire entre le Maroc et l'entié sioniste aurait favorisé l'émergence d'un véritable « axe cybernétique Rabat-Tel-Aviv », fondé sur le développement des technologies de surveillance et du renseignement numérique.

Selon elle, cette coopération ne se limiterait pas à la lutte contre le terrorisme ou à la surveillance des dissidents, mais s'inscrirait dans une stratégie géopolitique plus large, visant à renforcer l'influence du Maroc sur plusieurs dossiers régionaux, notamment en Afrique et en Europe.

La chercheuse considère que les outils de surveillance seraient devenus un instrument de puissance et de pression diplomatique, transformant la cybersécurité en un nouveau levier d'influence politique.

La crise de Ceuta et les accusations de pression sur l'Espagne

L'analyse d'Isabelle Lourenço revient également sur la crise migratoire de Ceuta en mai 2021.

À l'époque, plus de 10 000 migrants avaient franchi la frontière de l'enclave espagnole en quelques heures, provoquant une grave crise politique entre Madrid et Rabat.

Selon la chercheuse, cette crise aurait été utilisée comme un moyen de pression politique sur l'Espagne dans un contexte de tensions liées à la question du Sahara occidental.

Toujours selon les informations rapportées par El Confidencial, les téléphones du Premier ministre espagnol Pedro Sánchez et de plusieurs membres de son gouvernement auraient été ciblés par Pegasus durant cette période particulièrement sensible sur le plan diplomatique.

Cette affaire avait profondément marqué les relations hispano-marocaines et poussé l'Espagne à ouvrir plusieurs enquêtes sur les attaques informatiques visant ses plus hauts responsables.

Omar Radi, symbole de la surveillance des voix critiques

Parmi les cas les plus emblématiques figure celui du journaliste d'investigation marocain Omar Radi.

Plusieurs organisations de défense des droits humains, dont Amnesty International, avaient affirmé que son téléphone avait été infecté par Pegasus après une période de surveillance physique et numérique.

Selon les nouvelles informations relayées par El Confidencial, les services de sécurité marocains auraient mis en place un dispositif de surveillance approfondi avant l'infection présumée de son appareil.

Condamné à une peine de prison en 2021, Omar Radi avait finalement bénéficié d'une grâce royale en 2024 avant de s'installer en Allemagne.

Son cas demeure, pour de nombreuses ONG, l'un des symboles de l'utilisation des technologies de surveillance contre les journalistes et les défenseurs des droits humains au Maroc.

L'Algérie et l'Afrique dans le viseur du cyberespionnage

L'enquête remet également en lumière la dimension africaine de l'affaire Pegasus.

Selon Isabelle Lourenço, des milliers de numéros algériens auraient été sélectionnés pour une éventuelle surveillance, visant des responsables militaires, des diplomates ainsi que des membres des services de renseignement.

La chercheuse évoque également des opérations de surveillance présumées contre des responsables de l'Union africaine et des dirigeants sud-africains, dans un contexte marqué par les divergences diplomatiques autour de la question du Sahara occidental.

Ces accusations renforcent les inquiétudes concernant l'extension des activités de cyberespionnage sur le continent africain et l'utilisation croissante des outils numériques dans les rivalités géopolitiques régionales.

Une « cyberdiplomatie » au service de l'influence

Pour Isabelle Lourenço, la coopération sécuritaire entre le Maroc et Israël s'inscrit désormais dans une véritable « cyberdiplomatie », où les technologies de surveillance deviennent des instruments d'influence, de pression et de projection de puissance.

Elle estime que l'absence de sanctions internationales après les différentes révélations liées à Pegasus risque d'encourager un sentiment d'impunité et de favoriser la généralisation de pratiques de surveillance de plus en plus sophistiquées.

Selon elle, cette situation soulève d'importantes questions en matière de souveraineté numérique, de protection de la vie privée et de sécurité des États, aussi bien en Afrique qu'en Europe.

Un dossier loin d'être refermé

Avec les nouvelles révélations publiées par El Confidencial, l'affaire Pegasus connaît un nouvel épisode qui pourrait raviver les tensions diplomatiques et relancer les appels à davantage de transparence sur l'utilisation des technologies de surveillance.

Si le Maroc continue de rejeter catégoriquement toutes les accusations portées contre lui, l'accumulation de témoignages, d'enquêtes journalistiques et de rapports d'organisations de défense des droits humains maintient le dossier Pegasus au centre des préoccupations internationales.

Au-delà du cas marocain, cette affaire met surtout en lumière une réalité de plus en plus préoccupante : l'émergence d'une nouvelle forme de confrontation géopolitique où le cyberespionnage est devenu un instrument de pouvoir, capable d'influencer les relations internationales, de fragiliser les institutions et de redessiner les rapports de force entre les États.

Rasha Selmi