Par Mohand Biri
Les incendies de l’été 2021, puis ceux de cette année 2026, qui ont touché Khenchela, Béjaïa, Tizi Ouzou et surtout Jijel, ont d’abord été vécus pour ce qu’ils sont : des tragédies humaines, écologiques et économiques. En 2021, le bilan officiel a été d’environ 90 morts, dont 33 soldats, et la Direction générale des forêts a évalué à plus de 100 000 hectares les surfaces brûlées dans vingt et une wilayas. Des feux meurtriers se sont répétés en 2022 et en 2023 : la menace est désormais durable.
Un autre danger reste moins visible : le risque sanitaire qui apparaît plus tard. En détruisant brutalement le maquis et la forêt, le feu chasse vers les villages, les vergers et les étables les rongeurs, les chacals, les chauves-souris, les oiseaux, ainsi que les tiques et les phlébotomes, de petits insectes qui transmettent la leishmaniose. Cela favorise les maladies qui passent de l’animal à l’homme, que l’on appelle les zoonoses, et celles que transmettent les insectes, déjà présentes en Algérie. Plus rarement, cela peut aussi favoriser l’apparition d’un microbe entièrement nouveau. Le feu abîme enfin la qualité de l’eau, car le sol de la forêt, qui filtre et nettoie l’eau de pluie, perd alors son rôle protecteur.
Ce travail se justifie par la densité et l’âge des populations qui vivent dans nos montagnes, notamment à Tizi Ouzou et à Jijel. L’Amazonie brésilienne, où le lien entre déforestation et maladies a été le plus étudié, compte environ 5 habitants au kilomètre carré. Selon l’Office national des statistiques, la wilaya de Tizi Ouzou en comptait environ 375 au recensement de 2008, et sans doute près de 400 aujourd’hui ; celle de Jijel, environ 250. Les villages de crête, l’élevage familial, les vergers et les points d’eau touchent la lisière de la forêt. Par ailleurs, les personnes de plus de 60 ans représentent 10,5 % des Algériens en 2023, contre 9,5 % en 2019, et les enfants de moins de 15 ans environ 29 % : près de quatre Algériens sur dix appartiennent donc à une tranche d’âge plus fragile. Dans ces conditions, un animal malade ou une tique porteuse a bien plus de chances de rencontrer un être humain que dans une forêt peu habitée.
S’y ajoute une autre dimension, propre à notre époque. Dans un monde où la guerre se mène aussi dans l’espace numérique et dans celui de l’information, la gravité de ces risques ne se mesure pas seulement au nombre de malades ou de morts. Elle tient aussi à l’usage que des acteurs hostiles à l’Algérie, étatiques ou non, pourraient faire de toute faille, réelle ou supposée, pour troubler la paix civile et le fonctionnement des institutions. Un service d’urgences saturé, un stock de vaccins insuffisant, un bilan contesté ou une annonce tardive nourrissent la rumeur et la méfiance.
L’Organisation mondiale de la santé a parlé d’« infodémie » pour désigner la vague de fausses informations qui a accompagné l’épidémie de Covid-19, et son directeur général a rappelé dès février 2020 que la lutte contre la maladie était aussi une lutte contre la désinformation. Les hôpitaux eux-mêmes sont vulnérables : en mai 2021, une attaque informatique avec demande de rançon a obligé le service de santé irlandais à couper tous ses systèmes et à reporter de nombreux soins.
L’Algérie n’est pas à l’abri : selon la société de cybersécurité Kaspersky, 78,5 millions d’incidents informatiques locaux ont été détectés en 2025 sur les appareils de ses utilisateurs algériens, soit près d’un utilisateur sur deux, ce qui place le pays au neuvième rang mondial. Une épidémie, même limitée, qui coïnciderait avec une cyberattaque ou une campagne de fausses nouvelles aurait des effets bien plus lourds que chacune de ces menaces prise seule. La préparation sanitaire est donc aussi une affaire de sécurité nationale.
La question posée est la suivante : quelles stratégies, notamment de prévention, l’Algérie peut-elle mobiliser face à ce danger ?
Le texte comporte six parties. La première explique comment on passe du feu à la transmission d’un microbe de l’animal à l’homme, avec ses preuves et ses limites. La deuxième décrit les animaux et les insectes porteurs de maladies dans les forêts algériennes, et ce qui aggrave le risque en montagne. La troisième présente les effets sur la santé dans le temps, à partir de cas étudiés en Algérie et à l’étranger. La quatrième propose des mesures de prévention et de soin classées par priorité, avec des exemples réussis à transposer. La cinquième traite de la recherche, des prévisions et de l’organisation, selon l’approche « Une seule santé », qui réunit la santé des personnes, des animaux et de la nature. La sixième porte sur la cyberguerre et la sécurité sanitaire : prévenir, former des cyber-défenseurs et résister aux attaques informatiques et aux fausses informations.
Ce texte avance des propositions, c’est-à-dire des idées à discuter et à enrichir. Il n’est pas une doctrine et ne remplace en rien l’avis des spécialistes (épidémiologistes, infectiologues, vétérinaires, entomologistes, écologues, forestiers, urgentistes, démographes, experts en cybersécurité), chacun dans son domaine. Il ne prétend ni que rien n’a été fait, ni que tout l’a été : l’Institut national de santé publique, l’Institut Pasteur d’Algérie, la Protection civile, la Direction générale des forêts et les services vétérinaires accomplissent un travail réel. Les chiffres cités viennent de la littérature scientifique et de sources publiques, et méritent d’être confirmés auprès des sources officielles. Il s’agit de la contribution d’un Algérien à un effort national, avec la seule intention d’attirer l’attention des pouvoirs publics sur une question d’une grande importance.
I. Du feu à la transmission des maladies animales
Les maladies venues des animaux occupent une place centrale en santé publique. D’après un rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement et de l’Institut international de recherche sur l’élevage (2020), environ 60 % des maladies infectieuses connues chez l’homme et 75 % des maladies nouvelles viennent des animaux. L’étude de référence de Jones et ses collègues (revue Nature, 2008) a examiné 335 apparitions de maladies nouvelles entre 1940 et 2004 : 60,3 % venaient des animaux, et parmi celles-ci 71,8 % de la faune sauvage. Les auteurs ont aussi montré que ces événements se produisent surtout là où des populations humaines nombreuses vivent près d’une faune sauvage riche. La plateforme intergouvernementale sur la biodiversité (2020) estime que 1,7 million de virus encore inconnus circulent chez les mammifères et les oiseaux, dont 540 000 à 850 000 pourraient infecter l’être humain.
Le rôle de la perte d’habitat est lui aussi documenté. Gibb et ses collègues (Nature, 2020), qui ont étudié près de 7 000 groupes d’animaux, ont constaté que les espèces capables de transmettre des maladies à l’homme, comme certains rongeurs, chauves-souris et oiseaux, sont plus présentes dans les milieux abîmés que dans les milieux intacts. Keesing et ses collègues (Nature, 2010) avaient défendu l’idée qu’une nature riche en espèces freine la transmission de certaines maladies. Cette thèse a été nuancée depuis, mais elle plaide pour des paysages variés.
La chaîne des événements
Le mécanisme se déroule en trois temps. D’abord, la destruction de la végétation chasse les animaux vers les zones habitées : cultures, vergers, villages. Ensuite, la faim et le stress affaiblissent ces animaux et peuvent augmenter la quantité de microbes qu’ils rejettent. Plowright et ses collègues (2015) l’ont montré pour le virus Hendra chez les grandes chauves-souris frugivores d’Australie, lorsque le manque de nourriture les pousse vers les villes. Enfin, le contact avec le bétail et avec l’homme devient plus fréquent, et c’est ce contact qui permet à l’infection de changer d’espèce (Plowright et al., 2017).
Trois cas étudiés
Le virus Nipah en Malaisie (1998-1999) est l’exemple le plus cité. Il a provoqué 265 cas d’encéphalite, une grave inflammation du cerveau, et 105 décès, et conduit à l’abattage d’environ 1,1 million de porcs. Chua et ses collègues (The Lancet, 1999) ont reconstitué la chaîne : chauves-souris mangeuses de fruits, vergers voisins d’élevages de porcs, porcs, puis éleveurs. Les mêmes auteurs ont rapproché cette émergence de la déforestation et du phénomène climatique El Niño, dont la sécheresse a favorisé les grands feux de 1997-1998 en Indonésie. Pulliam et ses collègues (2012) invitent toutefois à la prudence : c’est surtout la présence de vergers à côté de porcheries intensives qui a fait la différence.
Le virus Ebola en Afrique a causé, lors de l’épidémie de 2014-2016, environ 28 600 cas et 11 300 décès selon l’OMS. Olivero et ses collègues (2017) ont observé que les foyers sont associés à une perte récente de forêt dense, et Rulli et ses collègues (2017) au morcellement des forêts autour des villages.
Le virus Hendra en Australie a infecté des chevaux, puis quelques personnes, à partir de chauves-souris affamées, depuis 1994. La réponse a été ciblée : un vaccin pour les chevaux, disponible depuis 2012, et une surveillance qui tient compte des saisons où le risque est le plus élevé.
Ce qu’il ne faut pas conclure
Les feux et la déforestation ne produisent pas automatiquement une pandémie. Pour qu’un virus devienne pandémique, il doit d’abord se transmettre durablement d’une personne à une autre, chaque malade en contaminant en moyenne plus d’une. La rapidité des transports mondiaux et le retard de détection déterminent ensuite l’ampleur de la diffusion. Pour l’Algérie, le risque le plus probable est le retour en force de maladies déjà présentes. L’apparition d’un microbe entièrement nouveau est peu probable, mais pas impossible : Carlson et ses collègues (Nature, 2022) ont montré que le réchauffement du climat multipliera les rencontres entre espèces animales, donc les échanges de virus. Ce risque rare, mais très grave s’il se réalise, justifie une veille attentive.
À retenir : le lien entre feux et maladies nouvelles est solide dans son principe, mais peu d’études ont mesuré directement les maladies animales transmissibles après un incendie en région méditerranéenne. Beaucoup d’arguments procèdent par comparaison. C’est pourquoi la recherche menée sur place tient une grande place dans la suite du texte.
II. Animaux, insectes porteurs et population : le cas algérien
L’Algérie n’a pas le profil tropical de l’Amazonie ou du bassin du Congo, mais ses massifs (Djurdjura, Akfadou, Babors, Taza, Aurès) abritent des réservoirs de microbes bien identifiés. Les rongeurs (mulot sylvestre, rat noir, gerbilles) sont associés à la leptospirose, une maladie bactérienne transmise par leurs urines, et peut-être aux hantavirus, dont la circulation en Afrique du Nord est très mal connue. Les chauves-souris hébergent de nombreux coronavirus et des virus proches de celui de la rage. Parmi les carnivores sauvages, le chacal doré et le renard roux peuvent porter la rage et le parasite de la leishmaniose viscérale. Le sanglier est, autour de la Méditerranée, le principal animal sauvage porteur de l’hépatite E.
Les insectes et acariens qui transmettent les maladies sont tout aussi importants. Les tiques du genre Hyalomma transmettent la fièvre hémorragique de Crimée-Congo, la tique du chien Rhipicephalus sanguineus la fièvre boutonneuse méditerranéenne, les phlébotomes les leishmanioses, et les moustiques Culex le virus du Nil occidental, qui circule entre oiseaux, chevaux et humains.
Selon les massifs, Tizi Ouzou et Béjaïa cumulent rage, leptospirose, fièvre boutonneuse et leishmaniose viscérale. Jijel et ses zones humides côtières sont davantage exposées au virus du Nil occidental, le massif de Taza servant de refuge à de nombreux oiseaux. Khenchela connaît surtout la fièvre boutonneuse et la fièvre de Crimée-Congo. Ces associations sont des hypothèses raisonnables, qu’une cartographie de terrain devra valider.
Pourquoi la population change tout
Deux caractéristiques distinguent nos montagnes des situations les plus étudiées. La première est la densité. L’Amazonie brésilienne compte environ 5 habitants au kilomètre carré, et le Gabon des années 1990, où sont apparus des foyers d’Ebola, environ 9. La moyenne nationale algérienne est d’environ 20, mais elle est trompeuse, car la population se concentre dans le Nord. À Pedrógão Grande, au Portugal, commune rurale où le feu de 2017 a fait 66 morts, la densité est inférieure à 30.
La wilaya de Jijel compte environ 250 habitants au kilomètre carré, avec un relief côtier, des zones humides et un habitat dispersé. Celle de Tizi Ouzou en compte 375 à 400, avec des villages de crête mêlés au maquis et aux vergers. Ces chiffres sont des ordres de grandeur arrondis : l’Algérie comptait 46,7 millions d’habitants au 1er janvier 2024 pour 2,38 millions de kilomètres carrés ; Tizi Ouzou 1 127 608 habitants en 2008 pour environ 2 960 kilomètres carrés ; Jijel 636 948 habitants en 2008 pour 2 577 kilomètres carrés. Ils sont à actualiser avec les données les plus récentes.
La seconde caractéristique est l’âge de la population. L’Algérie compte environ 11 % de personnes de plus de 60 ans, en hausse régulière, et environ 29 % d’enfants de moins de 15 ans. Il reste à vérifier, commune par commune, si le départ des jeunes vers les villes et vers l’étranger laisse dans certains villages de montagne une proportion de personnes âgées supérieure à la moyenne, comme on peut le supposer. Enfants et aînés sont en tout cas ceux que les maladies concernées frappent le plus durement.
Pour la rage, l’OMS indique que 40 % des personnes mordues par un animal suspect sont des enfants de moins de 15 ans. Le monde compte environ 59 000 décès par an (Hampson et al., 2015), dont 99 % sont dus à une morsure de chien. En Algérie, le ministère de la Santé rapporte que plus de 40 % des victimes mortelles sont des enfants de moins de 14 ans.
Pour le virus du Nil occidental, environ une personne infectée sur 150 développe une forme grave touchant le système nerveux, et le risque augmente nettement après 60 ans. L’épidémie de Bucarest en 1996 a fait 393 cas confirmés et 17 décès, surtout chez des personnes âgées (Tsai et al., The Lancet, 1998).
Quant aux fumées d’incendie, elles touchent d’abord les personnes qui souffrent de maladies des poumons ou du cœur, nombreuses chez les aînés. Enfin, sur des routes de montagne étroites, les personnes âgées ou handicapées sont les plus difficiles à mettre à l’abri.
À Tizi Ouzou comme à Jijel, la forêt et les villages sont si proches qu’on ne peut guère parler de frontière : les contacts entre animaux sauvages, bétail et habitants y sont probablement bien plus fréquents que dans un massif peu peuplé. Cette impression, parfois traduite en multiples de dix, reste une hypothèse que la recherche devra mesurer, et non un chiffre établi.
Des précédents algériens significatifs
La peste d’Oran (2003). Entre juin et juillet 2003, la région d’Oran a connu 18 cas de peste bubonique, dont un décès, alors que l’Algérie n’en avait plus signalé depuis plus de cinquante ans (Bertherat et al., 2007). On soupçonnait fortement l’existence d’un réservoir animal local, sans pouvoir en établir l’origine. L’épisode rappelle qu’une maladie oubliée peut revenir, et que le traitement préventif ciblé, l’assainissement et la lutte contre les puces ont joué un rôle décisif.
Le virus du Nil occidental. Les premiers cas confirmés en Algérie remontent à 1994, lors d’une flambée d’inflammation du cerveau et des méninges dans la région de Timimoun (Le Guenno et al., The Lancet, 1996). Plus près de notre sujet, un cas mortel d’atteinte du système nerveux a été signalé à Jijel à l’automne 2012 (Lafri, Hachid et Bitam, 2019), et une étude par prises de sang menée en 2017-2018, notamment à Jijel et à Tizi Ouzou, montre que le virus circule dans le Nord.
Les leishmanioses. L’Algérie figure parmi les dix pays les plus touchés au monde par la forme de la peau (Alvar et al., 2012, qui estiment entre 0,7 et 1,2 million les cas annuels dans le monde). La forme qui atteint les organes internes concerne surtout le Nord, notamment Tizi Ouzou, Béjaïa et Jijel, comme l’ont documenté les travaux de Z. Harrat et M. Belkaid à l’Institut Pasteur d’Algérie.
Les rickettsioses. La fièvre boutonneuse méditerranéenne est connue de longue date en Algérie, grâce aux travaux de N. Mouffok, d’I. Bitam et de l’école de Marseille (P. Parola, D. Raoult ; Parola et al., 2013).
Le choléra (août 2018). Du 7 août au 6 septembre 2018, 217 personnes ont été hospitalisées pour des symptômes évocateurs, avec deux décès, dans sept wilayas du Nord ; le dernier cas confirmé datait de 1996. Une source d’eau contaminée à Tipaza a été identifiée. Près de deux semaines se sont écoulées avant l’annonce officielle, ce qui a nourri une polémique. Cet épisode illustre à la fois la fragilité de l’approvisionnement en eau, enjeu majeur après un incendie, et le prix d’une communication tardive.
III. Les effets sur la santé
Ce qu’enseignent les grands incendies
La fumée est un tueur silencieux. Johnston et ses collègues (2012) ont estimé qu’elle provoque en moyenne environ 339 000 décès prématurés par an dans le monde. Reid et ses collègues (2016), dans une revue de référence, ont confirmé que les pics de fumée s’accompagnent d’une hausse des consultations pour asthme et pour bronchite chronique.
L’expérience d’autres pays le montre bien. En Algérie, en 2021, le bilan a été de 90 morts (57 civils et 33 soldats) pour plus de 100 000 hectares brûlés ; les villages enclavés ont été difficiles à secourir à cause du relief, et, à notre connaissance, aucune étude publique n’a suivi les maladies animales apparues ensuite.
Au Portugal, en 2017, le feu de Pedrógão Grande a fait 66 morts, dont une grande partie surprise sur une route de campagne : l’alerte et l’évacuation sont décisives. En Grèce, en 2018, l’incendie de Mati a fait 102 morts, avec des habitations en lisière de pinède et une évacuation tardive, d’où l’intérêt des zones tampons. En Californie, en 2018, le Camp Fire a fait 85 morts et pollué durablement l’air de vastes zones habitées, ce qui souligne le rôle des masques et des alertes.
En Indonésie, en 1997, plus de 90 % des personnes interrogées dans les zones touchées avaient des troubles respiratoires (Kunii et al., 2002), les personnes âgées étant les plus gravement atteintes, d’où l’importance de masques adaptés.
L’Australie de 2019-2020 est l’exemple le plus frappant : 33 décès directs, mais 417 décès attribués à la fumée, 3 151 hospitalisations et 1 305 passages aux urgences pour asthme (Arriagada et al., 2020). La fumée peut donc tuer davantage que les flammes.
Les feux plus récents rappellent la difficulté d’établir rapidement des chiffres fiables. Pour ceux d’août 2026, trois jours de deuil national ont été décrétés, mais les premiers décomptes ont varié sensiblement selon les sources et les moments. Cette difficulté n’est pas propre à l’Algérie ; elle souligne l’importance d’une information sanitaire rigoureuse et régulière.
Le sol de la forêt, gardien discret de l’eau
Un maillon est trop souvent oublié : le sol forestier. Il filtre et purifie les eaux de pluie et de ruissellement, et les aide à s’infiltrer jusqu’aux nappes souterraines. La déforestation réduit fortement cette infiltration, et avec elle la purification, ce qui dégrade la qualité de l’eau. Un incendie produit un effet comparable : le sol mis à nu, parfois rendu moins perméable par la chaleur, laisse couler cendres, terre et débris vers les rivières, les sources et les retenues, comme l’indique la synthèse de Smith et ses collègues (2011) sur les effets des feux sur l’eau des bassins forestiers.
Pour des villages de montagne qui dépendent de sources, de puits et de petites retenues, cette dégradation ouvre une voie supplémentaire aux maladies transmises par l’eau : diarrhées, leptospirose, hépatite E et, dans les cas les plus graves, choléra, comme l’a rappelé l’épisode de 2018. Enfants et personnes âgées en sont, là encore, les premières victimes. L’eau est ainsi le point de rencontre entre l’écologie du feu et la santé publique, et la préserver relève autant de la prévention sanitaire que de la gestion des forêts.
La chronologie attendue en Algérie
Dans les trente premiers jours, les fumées, le monoxyde de carbone et les brûlures saturent les structures de soins. Les grands brûlés relèvent du Centre national des brûlés de Zeralda ou des services régionaux. La littérature internationale décrit une nette hausse des consultations pour des problèmes respiratoires ; son ampleur locale devra être mesurée à partir des données des hôpitaux.
Entre quinze et quatre-vingt-dix jours viennent les maladies animales les plus mortelles. La rage reste fatale une fois les symptômes déclarés, mais elle est évitable à 100 % par un traitement préventif donné à temps après la morsure. L’Algérie enregistre en moyenne 15 à 20 cas humains par an ; 271 cas ont été recensés entre 2008 et 2024, surtout dans le Nord et l’intérieur. Les morsures sont en forte hausse : environ 120 000 par an ces dernières années, puis 213 000 en 2024, soit 17 % de plus qu’en 2023, selon le ministère de la Santé. Un plan national de lutte 2023-2027 vise l’élimination de la rage humaine d’ici 2030. Un chacal ou un chien en fuite, ou affolé, peut encore accroître ce risque.
La fièvre hémorragique de Crimée-Congo, dont la mortalité est de 10 à 40 % selon l’OMS, menace surtout les éleveurs, les vétérinaires et les soignants lorsque le bétail est regroupé. En Turquie, où elle est apparue en 2002, 3 128 cas ont été recensés de 2002 à 2008, avec une mortalité voisine de 5 % ; l’Espagne a enregistré ses premiers cas sur son sol en 2016. La maladie progresse donc vers le nord de la Méditerranée.
De un à dix-huit mois apparaissent les maladies qui évoluent plus lentement. La fièvre boutonneuse et la leptospirose se manifestent dans les premiers mois. Les leishmanioses surviennent plus tard, car l’incubation est longue et les lieux de vie des phlébotomes se reconstituent lentement. Le virus du Nil occidental dépend de la saison et des eaux stagnantes ; en Europe, il a provoqué des centaines de cas lors de saisons chaudes, comme en Italie en 2022.
À retenir : les feux étrangers montrent que la fumée tue souvent davantage que les flammes, et que les personnes fragiles paient le plus lourd tribut. En Algérie, les relevés mensuels de l’Institut national de santé publique et les registres de l’Institut Pasteur offrent déjà une base de comparaison avant et après un feu, à condition de les exploiter à l’échelle des communes touchées.
IV. Stratégies de prévention
Le classement suit la rapidité d’apparition, la gravité et le risque de propagation. Il comprend quatre niveaux.
Premier niveau : l’urgence vitale, de 0 à 30 jours. Les menaces sont les fumées, le monoxyde de carbone et les brûlures. Pour prévenir, il faut repérer les villages en cul-de-sac et les personnes vulnérables, évacuer tôt et distribuer des masques de type FFP2. Pour soigner : de l’oxygène, en caisson hyperbare si l’intoxication est grave, des médicaments qui dilatent les bronches, des perfusions adaptées à la surface brûlée (formule de Parkland) et le transfert vers les centres de brûlés.
Deuxième niveau : les maladies mortelles, de 15 à 90 jours. Il s’agit de la rage et de la fièvre de Crimée-Congo. Pour prévenir, il faut vacciner les chiens, éviter tout contact avec la faune réfugiée près des habitations et traiter le bétail regroupé contre les tiques. Pour soigner : lavage de la plaie, vaccin et anticorps après une morsure ; isolement et soins de soutien pour le Crimée-Congo.
Troisième niveau : les maladies qui apparaissent dans les 1 à 6 mois, comme la fièvre boutonneuse et la leptospirose. Pour prévenir, il faut inspecter la peau, retirer les tiques, ranger les denrées à l’abri des rongeurs et contrôler l’eau. Pour soigner : de la doxycycline dès le moindre soupçon, de l’amoxicilline ou de la pénicilline pour la leptospirose.
Quatrième niveau : les maladies tardives, de 3 à 18 mois, comme les leishmanioses et le virus du Nil occidental. Pour prévenir, on utilise des insecticides, des moustiquaires à mailles fines, la lutte contre les larves de moustiques et le dépistage des chiens. Pour soigner : des médicaments à base d’antimoine ou l’amphotéricine B en forme liposomale pour les leishmanioses, et des soins de soutien pour le virus du Nil occidental. Ces traitements sont donnés à titre indicatif ; ils relèvent des protocoles nationaux et du jugement du médecin.
Quelques leçons de réussites étrangères
La rage en Tanzanie. Dans le Serengeti, Hampson et ses collègues (2009) ont montré que la vaccination d’environ 70 % des chiens suffit à interrompre la transmission, avec une chute des cas humains. L’objectif mondial de zéro décès humain par rage canine en 2030, fixé par l’OMS, la FAO et l’Organisation mondiale de la santé animale, s’appuie sur ce constat. Pour nos villages, cela suggère une vaccination massive des chiens en périphérie des zones brûlées.
Le virus Nipah au Bangladesh. Nahar et ses collègues (2010) ont étudié la récolte de la sève de palmier-dattier, que les chauves-souris viennent boire et contaminent. Couvrir les points de récolte avec des jupes de bambou a été proposé pour empêcher ce contact. Une mesure simple, peu coûteuse et adaptée à la culture locale vaut souvent mieux qu’un dispositif lourd.
La fièvre de Crimée-Congo en Turquie. La formation des agriculteurs et des soignants, le diagnostic rapide et le traitement précoce ont permis de maintenir la mortalité à un niveau modéré malgré plusieurs milliers de cas. Ce modèle est transposable aux éleveurs de Tizi Ouzou et de Béjaïa.
Le virus du Nil occidental en Italie. Des dispositifs régionaux de surveillance qui regroupent oiseaux, chevaux, moustiques et humains servent de système d’alerte. Les chevaux de Jijel et d’ailleurs pourraient jouer le même rôle de sentinelles.
Le virus Hendra en Australie. La vaccination ciblée des chevaux montre l’efficacité d’une prévention centrée sur l’animal qui sert de relais.
Priorité à la montagne et aux aînés
La première priorité est un registre communal des personnes vulnérables, tenu à jour avec les comités de village : qui vit seul, qui est dialysé, qui dépend d’un traitement ou d’un apport d’oxygène. Des équipes mobiles réunissant médecin, vétérinaire et technicien d’hygiène devraient rendre visite à domicile dès les premières semaines.
Il faut aussi prévoir des stocks de vaccin antirabique, d’anticorps, de doxycycline et de masques dans les établissements de santé de proximité et les bureaux d’hygiène des zones à risque, ainsi qu’un contrôle des sources et des puits après les feux, car les cendres, les sédiments et les cadavres d’animaux peuvent les polluer. Remettre rapidement en état la couverture des sols brûlés, par exemple avec des paillis et de petits barrages de branchages, aide à limiter le ruissellement et à protéger l’eau.
L’information doit être donnée en langues populaires d’usage comme en arabe, en langage simple et en gros caractères, et relayée par la radio locale, les mosquées, les écoles et les comités de village.
Enfin, la protection de l’information et des systèmes doit faire partie de la préparation : un porte-parole sanitaire unique et des bulletins réguliers, même lorsque la situation est incertaine, pour couper court aux rumeurs ; une veille des réseaux sociaux ; des sauvegardes de données conservées hors ligne et des procédures de secours sur papier dans les hôpitaux et les laboratoires ; des exercices communs entre services de santé et spécialistes de la cybersécurité.
V. Recherche, prévision et organisation « Une seule santé »
Combler le manque de données
Premièrement, des observatoires de la faune, dans le Djurdjura et les Aurès, feraient des prélèvements sans nuire aux chauves-souris, aux rongeurs et aux chiens sauvages, afin de dresser la liste des virus présents avant les feux. Cette liste servirait de référence.
Deuxièmement, des enquêtes par prises de sang mesureraient la part de la population et des animaux ayant déjà rencontré un microbe : fièvre de Crimée-Congo, hépatite E, leptospirose, hantavirus et rage, à Tizi Ouzou, Jijel, Béjaïa et Khenchela.
Troisièmement, des études comparant des communes brûlées et des communes non brûlées semblables produiraient des preuves locales plutôt que des extrapolations. Elles mesureraient aussi la qualité de l’eau des sources et des puits (turbidité, contamination par des bactéries).
Quatrièmement, l’analyse génétique rapide des microbes serait développée à l’Institut Pasteur d’Algérie, membre du Réseau international des Instituts Pasteur, et dans des laboratoires régionaux (Tizi Ouzou, Constantine, Annaba, Béjaïa, Jijel, Batna), afin d’identifier vite tout agent inhabituel.
Cinquièmement, une recherche menée avec les démographes cartographierait finement les âges, l’isolement et les temps d’accès aux soins, village par village.
Prévoir les risques
L’idée est de construire un modèle à plusieurs couches pour repérer, un à six mois à l’avance, les lieux où le risque est le plus élevé. La première couche décrit le feu lui-même : zones brûlées et sécheresse de la végétation, à partir des images satellitaires (Sentinel, MODIS, VIIRS), du système européen EFFIS et des données de l’Agence spatiale algérienne.
La deuxième porte sur la faune et les insectes porteurs de maladies : où les animaux trouvent refuge, et où les insectes peuvent vivre, d’après la méthode d’Olivero et ses collègues (2017). La troisième rassemble les humains et le bétail : densité, âge, emplacement des étables et des points d’eau. La dernière applique les méthodes d’analyse du passage des microbes d’une espèce à l’autre (Plowright et al., 2017), ajustées sur les séries de l’Institut national de santé publique. Elle permet de comparer des scénarios : vaccination des chiens, évacuation, traitement du bétail.
Ce modèle doit être vérifié après chaque saison et rester honnête sur ses incertitudes. Pour mesurer la rapidité de la réponse, l’initiative « 7-1-7 » (Frieden et al., The Lancet, 2021) propose un repère simple : détecter une menace en sept jours, la signaler en un jour, et lancer la réponse en sept jours.
Une organisation « Une seule santé »
Le groupe d’experts de haut niveau constitué par l’OMS, la FAO, l’Organisation mondiale de la santé animale et le Programme des Nations unies pour l’environnement a défini en 2021 l’approche « Une seule santé » : une démarche commune visant à protéger durablement la santé des personnes, des animaux et de la nature. Leur plan d’action 2022-2026 la met en œuvre. Pour l’Algérie, cela pourrait se traduire par un comité permanent dans chaque wilaya, réunissant la direction de la santé, l’inspection vétérinaire, la conservation des forêts, la Protection civile et des universitaires, actif avant, pendant et après la saison des feux. Un registre numérique partagé, protégé contre les intrusions, signalerait tout comportement anormal de la faune : chacals agressifs, mortalité d’oiseaux, multiplication des rongeurs.
Pour l’aménagement du territoire, il conviendrait d’éviter les reboisements d’une seule espèce de résineux, de privilégier un mélange de chênes-lièges, de caroubiers, d’oliviers et de figuiers, et de maintenir autour des habitations des bandes débroussaillées d’environ 50 mètres. Enfin, les associations et les comités de village ou de quartier seraient des relais de proximité : les habitants sont des acteurs de la prévention, et non de simples bénéficiaires.
Un calendrier d’action
De 0 à 3 mois, il s’agit de détruire les rongeurs et les insectes dans les zones de repli, de traiter le bétail regroupé, d’élargir la vaccination antirabique, de contrôler l’eau de boisson, de rendre visite aux personnes vulnérables et d’informer régulièrement. Les acteurs sont les établissements de santé de proximité, les bureaux d’hygiène, les services vétérinaires, la Protection civile et les comités de village.
De 3 à 12 mois, il faudra surveiller les fièvres et les éruptions cutanées, contrôler les lieux de ponte des moustiques, débroussailler les lisières et organiser des exercices de cybersécurité. Les acteurs sont les directions de la santé, l’Institut Pasteur d’Algérie, l’Institut national de santé publique et la Direction générale des forêts.
De 1 à 5 ans, on établira la carte des virus présents, le modèle de prévision, un reboisement varié et une plateforme numérique sécurisée. Les acteurs sont l’enseignement supérieur et la recherche, l’Agriculture, la Santé, l’Intérieur et les collectivités locales.
VI. Cyberguerre et sécurité sanitaire : prévenir, former, résister
Les parties précédentes ont montré qu’une crise sanitaire après des incendies met à l’épreuve des services déjà sous tension, des routes coupées, des réseaux d’électricité et de télécommunications endommagés : en 2021, selon Sonelgaz, plus de 600 kilomètres de lignes et plus de 700 postes ont été détruits dans la seule wilaya de Tizi Ouzou. C’est dans ces moments de fragilité qu’une agression informatique ou une campagne de fausses informations ferait le plus de dégâts. La cyberguerre n’est donc pas un sujet à part : elle prolonge la stratégie sanitaire, dont elle doit protéger les outils. Cette partie en propose les grandes lignes, dans une perspective de prévention et de défense.
Les formes de la menace
On peut distinguer quatre familles d’attaques. La première vise les systèmes de soins : un logiciel qui bloque les données contre rançon peut paralyser un hôpital ou un laboratoire. La deuxième vise les services vitaux, comme les stations de traitement de l’eau, les réseaux d’électricité ou la chaîne du froid des vaccins ; or l’eau, nous l’avons vu, est déjà fragilisée après un incendie.
La troisième vise les données et les outils d’alerte : stocks de vaccins, dossiers de malades, et même le registre des personnes vulnérables proposé plus haut, dont la fuite ou la modification aurait de lourdes conséquences. La quatrième vise l’information elle-même : faux bilans, fausses alertes d’épidémie, accusations sans fondement d’arme biologique, vidéos truquées, faux appels aux dons après la catastrophe, tous destinés à semer la peur et à ruiner la confiance dans les institutions.
Une exposition déjà élevée en Algérie
Les chiffres de la société de cybersécurité Kaspersky, présentés à Alger en juin 2026, donnent une idée de cette exposition. En 2025, ses systèmes ont détecté 78,5 millions d’incidents informatiques locaux sur les ordinateurs de ses utilisateurs algériens, touchant 48 % d’entre eux, ce qui place l’Algérie au neuvième rang mondial. En 2024, il y en avait eu 85,5 millions, pour 52 % des utilisateurs. On appelle « incidents locaux » les infections qui viennent surtout de clés USB contaminées, de logiciels piratés ou de fichiers infectés, et non d’Internet.
Deux enseignements en découlent. D’abord, ces infections rappellent l’importance de gestes simples, comme le contrôle des clés USB et l’usage de logiciels officiels et à jour. Ensuite, les attaques par le web ont reculé en 2025 (31,4 millions de tentatives, soit 35 % de moins qu’en 2024), mais les logiciels qui volent les mots de passe progressent (287 834 détections, soit 4 % de plus). Or un mot de passe volé suffit à ouvrir l’accès à un dossier de malades ou à un registre de personnes vulnérables.
L’hameçonnage, qui consiste à tromper une personne par un faux message pour lui voler ses données, est lui aussi très répandu : en 2024, Kaspersky a bloqué en Algérie plus de 13 millions de tentatives, soit 17 % de plus qu’en 2023, ainsi que près de 750 000 pièces jointes malveillantes. Ces mêmes techniques se prêtent facilement à l’exploitation d’une catastrophe, avec les faux appels aux dons.
Les attaquants guettent d’ailleurs les grands rendez-vous nationaux. Selon Kaspersky, l’Algérie est entrée dans les dix pays les plus ciblés au monde le 7 septembre 2024, jour de l’élection présidentielle. Par ailleurs, l’Agence de presse algérienne a fait état en février 2023 d’une série de cyberattaques graves ayant bloqué temporairement son site, qu’elle a rattachées à la « guerre médiatique et électronique » visant le pays.
Ces chiffres doivent être lus avec prudence : ils ne portent que sur les utilisateurs de Kaspersky qui acceptent de partager leurs données, et ils comptent des détections, pas des attaques réussies. Ils n’établissent pas non plus de lien direct avec les incendies : à notre connaissance, aucune publication ne mesure l’effet des feux de 2021 à 2023 sur ces attaques. Mais ils montrent que l’Algérie part d’un niveau d’exposition déjà élevé, ce qui rend la préparation d’autant plus nécessaire.
Des précédents instructifs
En Estonie, en 2007, des attaques massives ont visé des sites de l’État, des banques et des médias. Ce petit pays a su rebondir en organisant sa défense et en mobilisant des volontaires compétents.
Au Royaume-Uni, en 2017, le logiciel malveillant WannaCry a perturbé au moins 81 des 236 organismes de santé locaux et entraîné l’annulation d’environ 19 000 rendez-vous (National Audit Office, 2018). Des systèmes non mis à jour et mal séparés les uns des autres suffisent à désorganiser les soins.
En Irlande, en 2021, une attaque avec demande de rançon a contraint le service de santé à couper tous ses systèmes informatiques. Il faut des procédures de secours, y compris sur papier, et des sauvegardes hors ligne.
Aux États-Unis, en 2021, à Oldsmar, un intrus a tenté d’augmenter fortement, à distance, la quantité de soude dans l’eau d’une station de traitement, avant d’être repéré par un opérateur. Les stations d’eau peuvent être des cibles, et la vigilance humaine reste un dernier rempart.
Ces cas sont à confirmer et à étudier plus rigoureusement par les spécialistes de la cybersécurité.
Prévention : les mesures de fond
La prévention commence par savoir ce qu’il faut protéger. Chaque wilaya pourrait dresser la liste de ses fonctions vitales (hôpitaux, laboratoires, bureaux d’hygiène, dépôts de vaccins, stations d’eau, réseaux de la Protection civile, radios locales) et de ce qui, dans chacune, dépend de l’informatique. Viennent ensuite les gestes élémentaires, qui évitent la plupart des incidents : mises à jour régulières, mots de passe solides complétés par une seconde vérification, réseaux séparés, et sauvegardes conservées en plusieurs exemplaires dont un hors ligne.
Les chiffres de Kaspersky invitent à insister sur deux d’entre eux : contrôler l’usage des clés USB et des logiciels non officiels dans les établissements de santé, et protéger les mots de passe, car le vol d’identifiants progresse. Il faut aussi prévoir un fonctionnement de secours : dossiers et ordonnances sur papier, annuaires imprimés, liaisons radio ou par satellite, afin que les soins continuent si l’informatique tombe.
La préparation passe par des exercices communs qui simulent le pire : un incendie, une épidémie de rage ou de fièvre boutonneuse, une coupure d’eau et une cyberattaque, tous en même temps. Des exercices de ce type existent ailleurs, comme Cyber Europe, organisé par l’agence européenne ENISA ; l’Algérie pourrait s’en inspirer pour concevoir ses propres exercices nationaux. Enfin, une équipe spécialisée dans la réponse aux incidents du secteur de la santé, reliée aux structures nationales compétentes et au comité de wilaya décrit en partie V, assurerait la veille, l’alerte et l’aide aux établissements touchés.
Formation et cyber-défense
Aucune stratégie ne vaut sans les femmes et les hommes qui la font vivre. Les spécialistes parfois appelés cyber-guerriers sont avant tout des cyber-défenseurs, civils et militaires. Plusieurs profils sont nécessaires : des analystes qui surveillent les réseaux, des intervenants capables de contenir et de réparer une attaque, des experts en enquête numérique, des spécialistes de la sécurité des installations industrielles (stations d’eau, chaîne du froid) et des appareils médicaux, des analystes des menaces, et des spécialistes de la lutte contre les fausses informations.
La formation devrait reposer sur trois piliers. Le premier est la formation de base, dans les universités, les écoles d’ingénieurs et les cursus militaires, avec des cours en arabe, en français et en anglais, et un volet propre au secteur de la santé. Le deuxième est l’entraînement pratique : plateformes de simulation où l’on rejoue de vraies attaques, exercices opposant une équipe d’attaque à une équipe de défense, compétitions de jeux de piratage encadrés. Le troisième est la formation continue et le lien avec la santé : ingénieurs biomédicaux, informaticiens d’hôpital, vétérinaires et techniciens d’hygiène acquerraient une culture numérique de base, tandis que les cyber-défenseurs apprendraient comment fonctionnent un hôpital, une chaîne du froid ou un laboratoire.
Deux conditions sont décisives. La première est de retenir les talents, par des carrières, des statuts et des rémunérations attractifs, faute de quoi les meilleurs partent. La seconde est de mobiliser des volontaires : l’Estonie, après les attaques de 2007, a constitué au sein de sa Ligue de défense une unité de cyberdéfense composée de volontaires, et la France dispose d’une réserve citoyenne de cyberdéfense. Une réserve algérienne, adossée aux universités, pourrait renforcer le dispositif en période de crise. La vocation de ces équipes est défensive et leur action doit s’inscrire dans un cadre légal et éthique strict ; toute capacité offensive relève exclusivement des autorités compétentes et dépasse le cadre de ce texte.
Éduquer et informer : défendre les esprits
La meilleure défense contre la manipulation est un public averti. Roozenbeek et ses collègues (Science Advances, 2022) ont montré que de courtes vidéos présentant les ficelles de la manipulation (la peur, la fausse urgence, le bouc émissaire) aident à les reconnaître : on parle de prévention en amont, comme un vaccin contre les mensonges.
Des messages de ce type, en langues populaires d’usage, en arabe et en français, pourraient être diffusés par les écoles, les associations, les comités de village et de quartier, la radio et la presse locales. Pour les personnes âgées, le relais humain (l’infirmier, le facteur, le voisin, le comité) reste souvent plus efficace que l’écran, et une explication claire des escroqueries les plus courantes, notamment les faux appels aux dons, leur évite d’en être victimes. Cette éducation complète la communication de crise décrite en partie IV : un porte-parole unique, des bulletins réguliers, et la reconnaissance rapide des incertitudes, qui est la meilleure façon de ne laisser aucune place à la rumeur.
Un calendrier cohérent
De 0 à 3 mois : sauvegardes hors ligne, procédures de secours sur papier, protection du registre des personnes vulnérables, porte-parole unique et bulletins réguliers. Les acteurs sont les directions de la santé, les établissements de santé, la Protection civile et les services de sécurité des systèmes d’information.
De 3 à 12 mois : liste des fonctions vitales, premiers exercices communs mêlant feu, épidémie et cyberattaque, sensibilisation des comités de village et des écoles. Les acteurs sont les comités de wilaya, les universités et les associations.
De 1 à 5 ans : filières de formation, plateformes d’entraînement, réserve de cyber-défenseurs et équipe de réponse aux incidents du secteur de la santé. Les acteurs sont l’enseignement supérieur, la Défense, la Santé, l’Intérieur et les collectivités locales.
À retenir : la cybersécurité sanitaire n’est pas un luxe technique. Elle prolonge l’approche « Une seule santé » en protégeant les hommes, les animaux, l’eau et l’information. La chaîne n’est jamais plus solide que son maillon le plus faible, qu’il s’agisse d’un serveur d’hôpital ou d’un simple téléphone de village.
En guise de conclusion, nous dirons que le risque n’est pas, en Algérie, celui d’une pandémie imminente, mais d’une somme de risques sanitaires bien réels, qui pourraient être amplifiés par la densité et le vieillissement des populations de montagne, et que des acteurs malveillants pourraient chercher à exploiter.
L’expérience internationale suggère que des mesures simples (vaccination des chiens, protection des éleveurs, surveillance partagée, information dans la langue des habitants, sauvegarde de la qualité de l’eau, protection des systèmes numériques) peuvent faire beaucoup. La recherche et la prévision permettent d’agir plus tôt et mieux. Le reste est affaire de coordination, de continuité et de volonté.