Par Hanane Ben

Selon une série d'articles publiés par le journal El Español, des documents gouvernementaux récemment déclassifiés révèlent que les services de renseignement espagnols (le CNI) et la Police nationale avaient alerté l'ensemble des acteurs clés — le gouvernement, la Garde civile et les autorités marocaines — dès le 27 juillet 2026, disposant d'assez de temps pour empêcher l'opération.

 Le CNI avait identifié des groupes sur WhatsApp et Facebook comptant jusqu'à 180 000 abonnés qui organisaient un assaut massif par la mer et les réseaux de grilles. Les organisateurs prévoyaient d'agir pendant les célébrations de la Fête du Trône pour surprendre les forces de sécurité.

Les rapports de police qualifient cet événement de stratégie géopolitique orchestrée par le Maroc. En faisant preuve d'une passivité délibérée aux frontières, Rabat cherchait à exercer une pression politique sur Madrid, créant une crise humanitaire pour forcer l'Espagne à céder sur d'autres dossiers tout en démontrant la dépendance de l'Europe à son égard.

Les enquêteurs avaient pourtant un niveau d'anticipation très précis, ayant identifié des tendances TikTok et des achats massifs de combinaisons en néoprène utilisées pour traverser à la nage. Malgré ces avertissements très précis transmis quotidiennement au Ministère de l'Intérieur et l'envoi d'une alerte du CNI aux services secrets marocains le 29 juillet, le gouvernement espagnol n'a envoyé aucun renfort, laissant seulement 3 agents de la Garde civile à la grille la nuit de l'assaut.

Au total, environ 72 000 migrants ont finalement réussi à franchir la frontière et à rejoindre la plage d'El Tarajal les 30 et 31 juillet. Ces révélations démentent directement la version du ministre de l'Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, qui soutenait n'avoir jamais été informé de l'ampleur de la menace.

La presse espagnole est pleinement fondée à s'interroger sur les raisons qui ont poussé le gouvernement à minimiser les avertissements précis de ses services de renseignement.

Face à des rapports officiels déclassifiés décrivant minutieusement la préparation de l'assaut et la passivité orchestrée par le Maroc, le décalage entre la gravité des alertes et l'absence totale de renforts sur le terrain soulève de lourdes questions.

 Les médias cherchent désormais à déterminer s'il s'agit d'une défaillance d'évaluation au plus haut niveau de l'État, d'une hésitation politique dictée par la crainte de créer un incident diplomatique avec Rabat à la veille de la Fête du Trône, ou le chantage de Pegasus qui pèse sur le gouvernement espagnol avec à sa tête Pedro Sánchez.

Pour de nombreux observateurs et médias espagnols, cette crise démontre les limites de la stratégie de concessions adoptée par Pedro Sánchez face à Rabat. Malgré le virage diplomatique historique de Madrid pour apaiser les relations, le Maroc continue d'utiliser la pression migratoire comme levier stratégique. Cet épisode met en lumière un rapport de force, où les garanties obtenues de Rabat restent fragiles et dépendantes des intérêts géopolitiques de la royauté du Maroc.