Par Hanane Ben
La sortie verbale du président algérien n'a pas seulement résonné dans les chancelleries du Maghreb, elle a provoqué une véritable onde de choc géopolitique. En déclarant en substance que quiconque s'en prendrait à la Tunisie verrait sa « tente démantelée » — une métaphore à peine voilée visant directement les ambitions d'influence d’un certain État du Golfe —, le président Tebboune a tracé une ligne rouge infranchissable : la sécurité de la Tunisie et celle de l'Algérie sont strictement indissociables, et toute tentative d'ingérence à Tunis sera traitée comme une menace directe contre Alger.
Pourtant, cette mise en garde n'a rien d'une ingérence. L'Algérie l'a toujours martelé : le respect absolu de la souveraineté des États et le refus d'interférer dans leurs choix politiques internes constituent le pilier fondamental de sa diplomatie.
Il ne s'agit pas de dicter à Tunis sa politique intérieure, mais d'ériger un bouclier contre les pressions extérieures qui cherchent à l'asphyxier.
C'est ici que l'hypocrisie de la polémique éclate au grand jour : hier encore, lorsque plusieurs chefs d'État occidentaux déclaraient ouvertement vouloir « soutenir » ou « protéger » la Tunisie, personne dans les cercles médiatiques n'y trouvait à redire. Pourquoi cette Indignation sélective aujourd'hui ? Pourquoi ce «deux poids, deux mesures» réactif dès lors que c'est le voisin algérien, uni par une histoire et un destin communs, qui réaffirme sa solidarité ?
La réalité est que l'enjeu dépasse de loin la personne du président Kaïs Saïed. Pour les dissidents sponsorisés et les réseaux d'influence étrangers, le véritable objectif n'a jamais été une simple querelle politique interne à Tunis.
Leur but ultime est d'écarter tout pouvoir souverainiste pour placer à la tête de la Tunisie un exécutant docile, un pantin manipulable chargé d'appliquer des agendas directement hostiles aux intérêts stratégiques d'Alger.
En vérité, le clou de toute cette manœuvre est limpide : affaiblir et soumettre la Tunisie ne constitue que la première étape pour isoler, cerner et fragiliser l'Algérie.
C'est précisément le sens profond de la mise en garde d'Abdelmadjid Tebboune : faire comprendre à ces officines que l'Algérie a parfaitement décodé leur jeu géopolitique.
Cette prise de position prend tout son sens au regard d'une Tunisie fragilisée par une prolifération de projets et d'associations massivement financés par des capitaux étrangers.
Ces flux financiers, présentés sous des devants bienveillants, constituent en réalité de puissants leviers de chantage pour maintenir le pays sous tutelle.
Au regard d'une géographie sous haute tension, les frontières communes, tout comme les zones limitrophes avec une Libye instable, constituent des espaces critiques.
Dans ce contexte, la sécurité tunisienne n'est pas une préoccupation secondaire pour Alger, c'est le prolongement naturel et vital de sa propre sécurité nationale.
En d’autres termes, l'Algérie refuse de voir son voisin immédiat transformé en maillon faible et en plateforme d'agression hybride dirigée contre sa propre sécurité.
Révision constitutionnelle et leçon libyenne
Cette fermeté s'appuie désormais sur un cadre juridique et stratégique profondément remanié. Beaucoup avaient critiqué l'Algérie lors de la révision constitutionnelle de 2020, qui autorise désormais l'Armée Nationale Populaire (ANP) à intervenir hors des frontières nationales dans le cadre de missions de paix et de sécurité. D'autres avaient qualifié d'attentisme la posture d'Alger lors de l'effondrement du chaos libyen. Cette époque d'observation passive est bel et bien révolue.
En tirant les leçons des crises régionales, l'Algérie est passée d'une neutralité défensive à une doctrine de dissuasion active : elle ne commettra plus l'erreur de regarder son environnement immédiat s'embraser sans réagir.
Qu'il s'agisse des maquis montagneux ou des immensités désertiques du Sud, l'Algérie ne permettra à aucune horde terroriste ni à aucun groupe armé instrumentaliser le territoire tunisien pour en faire une base arrière d'infiltrations.
Que cela plaise ou non aux relais d'influence étrangers, la sécurité algéro-tunisienne forme un bloc géographique et stratégique indivisible, et l'ANP dispose aujourd'hui du mandat comme des moyens militaires pour garantir cette ligne rouge.