Par Mohand Biri
Depuis le 13 juillet 2026, date à laquelle des tirs houthis contre un aéroport saoudien ont fait voler en éclats la trêve conclue en avril 2022, la péninsule arabique a basculé dans son affrontement le plus grave depuis huit ans. Le 8 septembre, plusieurs dizaines de drones et de missiles balistiques ont frappé simultanément Abha, Najran, Jizan et Khamis Mushait, atteignant des installations d'Aramco ainsi que la base aérienne du roi Khalid — une riposte présentée par les Houthis comme une réponse à un raid aérien saoudien ayant visé la prison d'Al-Hazm.
Les Houthis ont annoncé qu'ils poursuivraient leurs frappes sur les « artères économiques » du royaume tant que Riyad ne cesserait pas ses opérations militaires, ne lèverait pas son blocus et ne verserait pas de réparations de guerre.
Face à cette flambée, une image s'impose presque instantanément dans les rédactions et jusque dans une partie de la littérature spécialisée : celle d'une « guerre sainte » par procuration, où l'Iran chiite, via une milice « sœur », chercherait à saigner un royaume sunnite gardien des Lieux saints.
Ce que l'on veut percevoir, c'est un duel confessionnel binaire, Téhéran contre Riyad, mollahs contre oulémas wahhabites, par milice yéménite interposée. Or ce n'est pas ce que révèle l'analyse rigoureuse des faits doctrinaux, démographiques et diplomatiques. Cette lecture s'effondre dès qu'on l'examine sérieusement, à trois niveaux : les Houthis eux-mêmes ne sont ni wahhabites, ni chiites au sens où l'entend Téhéran ; l'Arabie saoudite abrite en son sein, et dans ses régions les plus riches, une importante population chiite ; et Riyad n'a, à ce jour, jamais dénoncé l'accord de normalisation conclu avec l'Iran à Pékin en 2023, en dépit de mois de bombardements.
La réalité géopolitique qui se cache derrière l'habillage confessionnel est plus dérangeante et plus intéressée : c'est celle d'un axe américano-israélo-émirati qui trouve un bénéfice cumulatif à l'épuisement du royaume saoudien, non pas parce que ce dernier serait sunnite, mais parce qu'il est le principal signataire d'un pacte de défense capable, s'il s'élargissait, redessinerait l'architecture sécuritaire régionale sans Washington ni Tel Aviv — et, enfin, parce que le verrouillage du détroit de Bab el-Mandeb qui en résulte sert un objectif autrement plus vaste : l'endiguement des routes commerciales chinoises au profit du corridor IMEC. C'est ce que nous tenterons de démontrer.
Le zaïdisme : une doctrine proche du sunnisme
Le premier obstacle à la lecture confessionnelle est théologique. En effet, les Houthis appartiennent historiquement au zaïdisme, courant qui s'est séparé du reste du chiisme dès le VIIIᵉ siècle, à la suite de la révolte de Zayd ibn Ali, petit-fils de Hussein.
Contrairement aux autres branches chiites, les zaïdites ne considèrent pas leurs imams comme des êtres infaillibles ou investis de pouvoirs mystiques : l'imam y est conçu comme un chef politique et religieux, savant et pieux, dont le devoir est de se soulever contre l'injustice.
Sur le plan du fiqh et des dogmes, la doctrine zaïdite se rapproche fortement du sunnisme — notamment de l'école hanafite — et rejette la plupart des spécificités ésotériques propres aux autres courants chiites. Rien, dans cette architecture doctrinale, ne permet d'assimiler les Houthis à l'« axe chiite » que pourrait combattre l'Arabie saoudite.
Les divergences avec le chiisme duodécimain iranien sont d'ailleurs fondamentales. Là où l'Iran reconnaît douze imams successifs et attend le retour du douzième, l'Imam caché, les zaïdites n'en reconnaissent que cinq et rejettent purement et simplement cette notion.
Là où les duodécimains attribuent à leurs imams l'infaillibilité (l'Isma), les zaïdites la refusent : leur imam reste un humain faillible, renversable s'il se montre injuste ou incapable. Le vilayet-e faqih, doctrine fondatrice de la République islamique qui confie le pouvoir suprême au juriste théologien, est tout simplement étranger au corpus zaïdite.
Les zaïdites ne pratiquent ni le mariage temporaire (mut'ah), ni la dissimulation de la foi (taqiyya), deux usages admis dans le chiisme iranien — et leurs rites de prière sont quasiment identiques à ceux des sunnites. Le lien entre les Houthis et Téhéran est donc politique, non d'ordre confessionnel : il unit deux partenaires théologiquement étrangers l'un à l'autre, ce qui devrait suffire à disqualifier le récit d'une « guerre sainte chiite-sunnite ».
Cette configuration de la société saoudienne achève de démonter cette grille de lecture. Le wahhabisme compte sur son propre sol une population chiite estimée entre 10 et 15 % de sa population, concentrée précisément dans la province orientale d'Ach-Charqiya — la région qui, à elle seule, abrite les principaux champs pétroliers du royaume et fournit près de 68 % de ses exportations.
Un pouvoir réellement engagé dans une guerre existentielle contre le chiisme ne laisserait pas reposer l'essentiel de sa rente pétrolière sur le travail et le sol d'une communauté qu'il considère comme hérétique.
Plus révélateur encore : malgré les bombardements houthis répétés sur son territoire depuis des mois, Riyad n'a jamais dénoncé l'accord de normalisation diplomatique conclu avec Téhéran à Pékin le 10 mars 2023, sous l'égide de la Chine — accord qui reste, à ce jour, pleinement en vigueur.
Un royaume en guerre sainte contre l'Iran chiite aurait rompu ce pacte au premier missile ; il ne l'a pas fait, précisément parce que ce n'est pas la grille de lecture qui gouverne ses calculs.
Ainsi si la guerre houthie n'était, comme on le prétend dans la presse mainstream, qu'un prolongement de la rivalité « chiite/sunnite » ou plus simplement « irano- saoudienne », elle devrait logiquement s'atténuer à mesure que les tensions entre Téhéran et Riyad se réduisent — or c'est l'inverse, comme par miracle, qui s'est produit : le rapprochement diplomatique facilité par Pékin n'a manifestement pas empêché l'effondrement de la trêve en juillet 2026, ni l'offensive houthie de septembre qui a permis à ce mouvement de s'emparer de l'intégralité de la côte occidentale du Yémen après la bataille décisive de Mokha.
Pacte de La Mecque : hantise américano-israélienne
Si la clé du conflit n'est pas confessionnelle, elle est géopolitique. Le 7 août 2026, l'Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie ont signé à La Mecque un pacte de défense mutuelle, présenté par ses signataires comme purement défensif et ouvert à de futurs partenaires — la Turquie ayant explicitement évoqué une extension possible à l'Égypte (lire notre article: Le pacte de La Mecque: Sous-traitance au profit de Washington ou renaissance de la Oumma ?).
Plus significatif encore, des informations rapportées par la chaîne libanaise Al Mayadeen et reprises par le Jerusalem Post ont indiqué que l'Iran lui-même aurait été invité à rejoindre cette alliance, une invitation qu'un responsable iranien a confirmé être « à l'étude », sans confirmation officielle des trois capitales signataires. Que cette invitation aboutisse ou non, sa simple évocation suffit à mesurer l'enjeu réel : un pacte de La Mecque qui s'élargirait un jour à l'Iran, voire à l'Égypte, cesserait d'être un simple axe sunnite anti- iranien pour devenir une architecture de sécurité régionale autosuffisante, affranchie des « garanties de sécurité » américaines et de toute influence israélienne.
C'est précisément ce scénario que redoutent Washington et Tel-Aviv. Des analystes proches des cercles de sécurité américains ont observé qu'un rapprochement de l'Arabie saoudite avec Ankara et Islamabad pourrait réduire l'urgence, pour Riyad — l'expression est ici diplomatique — d'obtenir par l'intermédiaire des États-Unis des garanties de sécurité, garanties qui constituaient jusqu'ici l'un des principaux leviers de pression américains pour pousser le royaume vers une normalisation avec Israël dans le sillage des accords d'Abraham.
Autrement dit, plus l'Arabie saoudite apparaît en mesure d'assurer sa propre sécurité par une alliance islamique autonome et potentiellement extensible, moins elle a besoin de l'allié américain, et moins elle a de raisons de normalisation avec Israël.
Maintenir Riyad sous la pression constante d'une menace asymétrique que son nouveau pacte s'avère incapable de neutraliser — chaque frappe houthie en administre la preuve — sert donc un double objectif pour l'axe américano-israélo-émirati : discréditer l'autonomie sécuritaire naissante du royaume, et le renvoyer vers la dépendance aux garanties occidentales, seule voie acceptable, évidemment, par Washington et Tel-Aviv. Les Émirats arabes unis, signataires des accords d'Abraham, occupent, dans cette stratégie, le rôle de proxi des États-Unis et d'Israël, la crise ouverte les opposant, depuis plusieurs mois, à l'Arabie saoudite, en est l'une des illustrations.
Endiguer la Chine plutôt que vaincre l'Iran
Le troisième niveau de notre argumentation est fondé sur des données chiffrées qui sont sans ambiguïté. Selon les relevés de la société d'analyse maritime Kpler, le trafic de navires marchands à Bab el-Mandeb est tombé à onze bâtiments le 26 juillet 2026, contre un pic mensuel de quarante-six navires observé douze jours plus tôt — un recul de près de 76 % en moins de deux semaines.
Cette paralysie ponctuelle s'inscrit dans une tendance longue : selon une note de la direction générale du Trésor français, le nombre de porte-conteneurs franchissant le canal de Suez avait déjà chuté de 89 % depuis novembre 2023, et le fret conteneurisé, qui représentait encore un tiers des passages en 2022, n'en comptait plus que 8 % au premier trimestre 2025.
Le Fonds monétaire international évaluait, de son côté, le trafic à Bab el-Mandeb à la moitié de son niveau antérieur, tandis que la Banque mondiale relevait un allongement pouvant atteindre 53 % de la distance parcourue par les navires contraints de contourner l'Afrique par le cap de Bonne- Espérance.
Cette asphyxie n'est pas un dommage collatéral neutre : elle frappe en premier lieu les routes maritimes sur lesquelles reposent les Nouvelles Routes de la Soie chinoises vers l'Europe, obligeant les exportateurs chinois à absorber des surcoûts considérables de carburant, d'assurance et de délai.
Pendant que les ports saoudiens de la mer Rouge, Yanbu et Jeddah, subissent de plein fouet l'insécurité et les frappes directes sur leurs infrastructures pétrolières, les Émirats arabes unis ont patiemment construit, en amont et en aval du détroit, une véritable ceinture de points d'appui militaires et logistiques : une piste d'atterrissage et une base navale sur l'île de Mayoun (Périm), qui commande directement le passage des navires ; une présence de renseignement à Socotra, qui domine la sortie du golfe d'Aden ; des implantations portuaires à Berbera, au Somaliland, et à Assab, en Érythrée.
Ainsi, il suffit que la menace persiste au cœur du corridor pour que le trafic mondial se redirige, physiquement ou psychologiquement, vers les hubs qu'on jugera sûrs de Jebel Ali et de Khalifa Port, et loin des routes que Pékin avait patiemment sécurisées depuis une décennie.
Cette logique vise à favoriser le corridor IMEC — corridor économique Inde/Moyen-Orient/Europe —, annoncé lors du sommet du G20 à New Delhi et associant l'Inde, les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite, la Jordanie, Israël et l'Union européenne, avec le soutien actif de Washington.
Ce corridor multimodal a précisément pour objectif affiché de contourner les points de passage que sont Bab el-Mandeb et le canal de Suez, en substituant à cette voie maritime continue une chaîne combinant débarquement portuaire émirien, réseau ferroviaire trans-arabique et jonction finale par le port de Haïfa.
Les Émirats et Israël y occuperont ainsi un statut de pivots irremplaçables — les premiers comme porte d'entrée obligée du fret asiatique, les seconds comme point de sortie vers la Méditerranée et l'Europe — tandis que l'Égypte, dont le canal de Suez constituait jusqu'ici le passage obligé du commerce Asie-Europe, se trouve totalement marginalisée par ce projet, ainsi que nous l'avions déjà montré dans notre contribution « Visite de Xi Jinping au Caire: Vers un nouveau Bandung ? ».
Ce que notre présent argumentaire invite à reconsidérer, ce n'est pas seulement l'identité du bénéficiaire d'un conflit régional, mais la nature du choix stratégique qui se joue réellement à travers lui.
Car si Riyad avait déjà tranché — s'il avait fait le choix irréversible de l'ancrage américano-israélien contre celui de l'axe sino-iranien qui l'a réconcilié avec Téhéran en 2023 — l'épuisement méthodique du royaume par la pression houthie n'aurait guère de sens : on n'use pas un allié déjà acquis.
C'est au contraire parce que l'Arabie saoudite n'est pas acquise aux projets américano-israéliens — accord de Pékin non dénoncé d'un côté, pacte de La Mecque potentiellement extensible à l'Iran de l'autre, tentation d'une autonomie sécuritaire affranchie de Washington — que son épuisement devient une préoccupation stratégique pour l'alliance Washington/Tel-Aviv.
La vraie question posée par cette guerre n'est donc pas, comme on vient de le montrer, confessionnelle : elle est celle de savoir sur quelles forces, d'abord internes, puis régionales et internationales, pourraient s'appuyer Riyad et les Houthis pour garantir la sécurité et la souveraineté de l'Arabie saoudite et du Yémen.
Le prince héritier Mohamed ben Salmane vient d'appeler les Houthis à un dialogue assorti d'un arrêt immédiat des combats. Il est prématuré d'anticiper la réponse du mouvement yéménite, d'autant que Tel-Aviv s'est proposé d'aider Riyad au moment même où le prince héritier a appelé au dialogue les Houthis.
C'est là, on le comprend aisément, une manière à peine déguisée d'Israël de s'introduire dans le royaume avec l'espoir d'imposer, à plus ou moins brève échéance, une normalisation jusque-là refusée par Riyad parce que subordonnée à l'application de la résolution 242 de l'ONU, imposant la libération de tous les territoires arabes occupés, dont El Qods.
Il faut ici pousser l'analyse beaucoup plus loin, car cette guerre n'est en fait qu'une étape dans un projet plus vaste et autrement plus sinistre : celui d'une partition des États de la région, l'Arabie saoudite incluse, si les élites politiques et intellectuelles arabes et musulmanes ne se sortent pas rapidement de la léthargie dans laquelle elles sont plongées. C'est là, évidemment, une question qui mérite une étude particulière et que nous espérons publier très prochainement Inchallah.