Par Mohand Biri
Un accord de défense signé au cœur de la ville la plus sacrée de l'islam mérite mieux que les grilles de lecture hâtives qu'on lui a d'emblée appliquées. Depuis le 7 août 2026, jour où l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ont scellé leur pacte au palais Al-Safa, la question qui domine véritablement n'est pas celle, trop vite refermée, de son étiquette confessionnelle.
Elle est plus redoutable : cette architecture naissante servira- t-elle, en définitive, les intérêts d'un Occident qui cherche à déléguer, à moindre coût, la garde d'une région qu'il ne peut plus protéger seul ? Ou portera- t-elle en germe quelque chose d'infiniment plus ambitieux — l'amorce d'une renaissance géopolitique et civilisationnelle pour un monde musulman trop longtemps relégué au rang de spectateur de sa propre histoire ?
Répondre à ces questions exige de suivre un cheminement précis : mesurer d'abord ce que les signataires apportent réellement ; comprendre ensuite les calculs qui les rapprochent ; situer le pacte dans l'effondrement du parapluie américain ; démonter, pièce par pièce, l'accusation de croisade anti-iranienne ; interroger la doctrine juridique et religieuse sur laquelle il prétend s'appuyer ; et mesurer, enfin, à l'aune du dossier palestinien, s'il tiendra la promesse qu'il s'est lui-même fixée.
Toute appréciation sérieuse commence par les faits bruts. Comparer les trois signataires à l'Égypte — candidate pressentie — et à Israël permet de mesurer l'ampleur réelle de ce qui se joue. Les données suivantes, issues des estimations convergentes de Global Firepower, de l'IISS Military Balance et du FMI pour 2025-2026, doivent être lues comme des ordres de grandeur plutôt que comme des certitudes absolues, les méthodologies variant sensiblement d'une source à l'autre.
Nul des trois signataires, considéré isolément, n'égale Israël sur le terrain qualitatif de l'aviation de combat ou de la dissuasion technologique. Mais leur addition change radicalement l'équation : près de 380 millions d'habitants, un produit intérieur brut cumulé approchant les 3 000 milliards de dollars, et un arsenal nucléaire pakistanais dont l'ordre de grandeur rivalise avec l'arsenal israélien non déclaré. C'est cette masse critique, inédite dans l'histoire contemporaine du monde musulman, qui donne au pacte sa portée véritable — et qui rend d'autant plus urgente la question de savoir à quelles fins elle sera mise.
Les ressorts d'un rapprochement
Cette complémentarité de moyens repose sur une communauté de calculs plus large. Les trois signataires entretiennent, chacun à sa manière, des liens anciens avec Washington sans jamais avoir renoncé à approfondir leurs relations avec Pékin — triangulation qui constitue le socle silencieux de leur entente.
À cette convergence générale s'ajoute un facteur plus circonscrit, mais décisif pour comprendre le calendrier même de la signature : l'inquiétude, partagée par Riyad et Islamabad, devant l'approfondissement du partenariat entre l'Inde de Narendra Modi et Israël.
Pour le Pakistan, la menace est directe — New Delhi est devenue le premier client militaire de l'État hébreu, et les drones israéliens acquis par l'armée indienne ont été employés lors de l'affrontement aérien qui l'a opposée à Islamabad en mai 2025.
L'Arabie saoudite, de son côté, observe avec une réserve grandissante la montée en puissance de l'influence indienne dans le Golfe, portée notamment par le corridor économique reliant l'Inde, le Moyen-Orient et l'Europe, projet dans lequel Israël tient une place centrale.
Umer Karim, chercheur associé au King Faisal Center for Research and Islamic Studies de Riyad, observe que cet axe indo-israélien recompose directement les calculs stratégiques d'Islamabad, qui trouve dans le pacte de La Mecque un contrepoids susceptible de le neutraliser.
Un vide que Washington ne peut combler
Ce rapprochement s'inscrit dans un contexte plus vaste : celui de l'effondrement, désormais impossible à dissimuler, du dispositif stratégique américain dans la région. Les frappes iraniennes de mars 2026 contre le territoire saoudien ont révélé l'incapacité de Washington à protéger ses propres bases et installations, signe tangible d'un épuisement graduel mais irréversible de la puissance américaine et de la faillite de son lien de protection avec les monarchies arabes.
Ce vide, les États de la région le comblent en s'ouvrant à la Russie et, plus encore, à la Chine — non plus seulement sur les plans économique et financier, mais désormais dans le registre sécuritaire, comme en témoignent les accords de coopération de défense conclus par Riyad avec Moscou dès 2021.
Cette conjoncture autorise deux lectures opposées, et c'est précisément dans cette tension que réside tout l'enjeu du présent essai. On peut voir dans le pacte une structure de sous-traitance déguisée : une sorte d'OTAN arabo-islamique qui, en prenant à sa charge le coût de sa propre sécurité, soulage Washington d'un fardeau devenu trop lourd tout en préservant son influence par procuration.
On peut, à l'inverse, y voir une initiative authentiquement réaliste, destinée à doter la région d'une architecture capable d'offrir des issues aux conflits qui la déchirent — celui qui oppose l'Iran aux États-Unis, et celui, plus ancien encore, qui oppose Israël aux peuples arabes, palestinien en tête.
Pacte de La Mecque : « une alliance sunnite » ?
C'est à l'aune de cette seconde hypothèse qu'il faut examiner, avec toute la rigueur requise, l'accusation la plus répandue portée contre le pacte : celle d'une alliance sunnite déguisée, dressée contre Téhéran.
Cette lecture ne résiste pas à l'examen. L'accord de normalisation irano-saoudien, signé à Pékin en mars 2023 sous l'égide de la diplomatie chinoise, n'a jamais été remis en cause par le pacte de La Mecque ; la présidence turque a elle-même pris soin de préciser que l'accord ne vise aucun État en particulier.
Mais l'argument le plus solide, et le moins souvent relevé, concerne la Turquie elle-même : loin d'entretenir une rivalité structurelle avec l'Iran, Ankara partage avec Téhéran des convergences stratégiques anciennes et substantielles.
Sur le plan économique, l'Iran demeure l'un des principaux fournisseurs de gaz naturel de la Turquie, acheminé par gazoduc depuis des décennies et représentant une part significative de sa consommation énergétique — une interdépendance qui rendrait absurde toute hostilité frontale.
Sur le plan politico-sécuritaire, Ankara et Téhéran coordonnent depuis longtemps leurs politiques face à la question kurde, chacun redoutant les répercussions transfrontalières d'une autonomie kurde susceptible de déstabiliser sa propre intégrité territoriale — coopération qui s'est traduite, à plusieurs reprises, par des échanges de renseignement et des opérations coordonnées le long de leur frontière commune. Un pays aussi étroitement lié à l'Iran par l'énergie et par la sécurité ne saurait raisonnablement être le pilier d'une coalition confessionnelle dirigée contre lui.
Doctrine de la guerre et droit
Ce constat en appelle un autre, plus fondamental encore, sur la nature même du pacte. Ses architectes ont pris soin d'ancrer sa légitimité dans l'article 51 de la Charte des Nations unies, qui consacre le droit à la légitime défense collective.
Ce fondement juridique, loin d'être une simple clause de style empruntée au droit international positif, rejoint en profondeur une tradition bien antérieure de la jurisprudence islamique.
La distinction classique entre le grand djihad — l'effort spirituel intérieur — et le petit djihad, Al-Jihad Al-Asghar, la lutte armée proprement dite, situe cette dernière dans un cadre strictement défensif : dès le VIIIe siècle, le juriste hanafite Muhammad al-Shaybani posait, dans son traité fondateur, que seule l'agression subie légitime la riposte, non la simple divergence de croyance. Sur ce point précis, la doctrine islamique classique et le droit international contemporain se rejoignent presque terme à terme.
Mais cette convergence de principe ne saurait masquer une difficulté bien réelle. Les dernières décennies ont vu la guerre subir des mutations si profondes, sous l'effet des nouvelles technologies — cybernétiques, robotiques, algorithmiques, et pas seulement informationnelles —, que la frontière entre agression et riposte, entre offensive et défense, s'en trouve elle-même brouillée.
Une frappe préventive contre une menace imminente mais non encore matérialisée, une cyberattaque paralysant des infrastructures critiques sans effusion de sang, un essaim de drones autonomes agissant selon des règles d'engagement présélectionnées : autant de situations que ni l'article 51 ni la jurisprudence classique du siyar n'avaient anticipées dans leur formulation originelle. Ce sont précisément ces questions, loin d'être de simples arguties juridiques, qui occuperont une place centrale dans les délibérations des états-majors politiques et militaires des États musulmans concernés par le pacte, qu'ils y aient déjà adhéré ou qu'ils en pèsent encore l'opportunité.
Le partage du pouvoir : un enjeu incontournable
Car au fond, ce qui distinguera une sous-traitance déguisée d'une authentique refondation ne se jouera pas sur le terrain des principes, mais sur celui des contreparties concrètes.
Proposer à l'Iran une dénucléarisation totale de son programme national en échange d'une protection assurée, dans les faits, par la dissuasion pakistanaise, ne vaudrait rien sans l'application intégrale du protocole conclu à Islamabad entre Washington et Téhéran — levée de l'embargo, déblocage des avoirs iraniens gelés, versement de réparations pour les dommages subis.
Sans ces contreparties, l'adhésion iranienne ne serait qu'un désarmement unilatéral maquillé en accord de sécurité collective. Se pose, avec la même acuité, la question du pouvoir réel que Téhéran obtiendrait au sein du futur commandement unifié : l'expérience de l'Alliance atlantique rappelle combien la répartition du pouvoir décisionnel conditionne la solidité d'une coalition, bien plus que la seule addition des capacités militaires. Les mêmes interrogations vaudront, demain, pour l'Égypte, l'Indonésie ou l'Algérie.
Le Caire, en particulier, n'a guère d'hostilité envers Ankara, Riyad ou Islamabad ; mais son orientation stratégique, affranchie depuis longtemps des réflexes d'alignement automatique de la guerre froide, ne peut que nourrir une méfiance légitime envers un dispositif stratégique et militaire de ce genre.
La Palestine, l'épreuve de vérité
Aucune de ces questions, cependant, ne pèsera aussi lourd que celle de l'intégration de l'État de Palestine, reconnu aujourd'hui par la très large majorité des membres des Nations unies.
Ce sera le test fondamental de la crédibilité du pacte, à un double titre. D'abord au regard de la légalité : le droit des Palestiniens à un État souverain sur les territoires occupés est reconnu par des résolutions onusiennes qui s'imposent, en théorie, à l'ensemble de la communauté internationale. Ensuite, et peut-être surtout, en raison de sa charge éminemment symbolique : Jérusalem, où se dresse la mosquée Al-Aqsa, troisième lieu saint de l'islam, représente un point de convergence spirituel pour plus d'un milliard de croyants à travers le monde — une communauté dont l'influence politique et culturelle ne cesse de croître dans la plupart des pays occidentaux, y compris, fait relativement nouveau, aux États-Unis eux-mêmes.
Un pacte proclamé au cœur de La Mecque qui se déroberait devant cette exigence perdrait, du même geste, toute prétention à incarner autre chose qu'un arrangement sécuritaire de circonstance.
Le pacte de La Mecque n'est, à ce jour, ni l'un ni l'autre des deux visages qu'on lui prête : ni la sous-traitance sécuritaire d'un Occident à bout de souffle, ni la renaissance civilisationnelle qu'annoncent ses partisans les plus enthousiastes. Son destin se jouera sur des choix encore à venir — l'application sans réserve des protocoles signés, un partage effectif du pouvoir de décision, une doctrine capable d'absorber les mutations technologiques de la guerre sans trahir ses propres principes, et surtout l'ouverture résolue à la Palestine.
C'est dans sa version de renaissance, et dans celle-là seule, que cette initiative mérite d'être considérée par l'administration américaine non comme une menace, mais comme une chance : celle de préserver un dialogue substantiel avec un monde arabo-musulman qu'aucune stratégie de containment ne saurait indéfiniment tenir à distance.
Car la Oumma, berceau des grandes civilisations et des prophéties qui ont façonné une part immense de l'humanité, ne peut plus indéfiniment porter le statut de paria que les relations internationales lui ont trop longtemps réservé.