6,5 millions de Marocains vivent aujourd’hui avec des troubles de santé mentale, dont près de 2 millions d’enfants et de jeunes. Et 85 % des personnes concernées n’auraient pas accès aux soins dont elles ont besoin. Ces chiffres ont été dévoilés le 3 septembre 2026 à Rabat par le ministre marocain de la Santé et de la Protection sociale, Amine Tehraoui, lors du lancement officiel du Plan Santé mentale 2030.

Rapporté à la population marocaine, ce chiffre donne la mesure d'une crise qui dépasse largement le seul domaine médical. Il s'agit d'un phénomène social massif qui touche également les enfants et les jeunes, alors que les troubles psychiques apparaissent fréquemment dès les premières années de la vie adulte. Le ministère makhzenien reconnaît lui-même l'ampleur du déficit de prise en charge : la grande majorité des personnes concernées reste aujourd'hui en dehors du système de soins.

Le constat est d'autant plus préoccupant que les difficultés économiques et sociales sont régulièrement citées parmi les facteurs de fragilisation. Cherté de la vie, précarité, difficultés matérielles, problèmes familiaux, divorces, consommation massive de drogue, pression sociale et transformations de la société alimentent un malaise dont les conséquences se retrouvent jusque dans les cabinets de psychologues et les services psychiatriques.

« Il y avait beaucoup de pressions psychologiques et matérielles. Aujourd'hui, il y a la cherté de la vie et beaucoup de défis auxquels nous n'avons pas réussi à trouver de solutions », témoigne un Marocain interrogé par le média makhzenien Hespress. D'autres personnes évoquent les conflits familiaux, la séparation des parents et les difficultés quotidiennes auxquelles ils sont confrontés.

Une crise ancienne, des chiffres qui restent incomplets

Une précision importante s'impose toutefois : le chiffre actuel de 6,5 millions présenté par le ministère marocain ne s'appuie pas, à ce jour, sur une nouvelle enquête nationale de prévalence comparable à celle menée au milieu des années 2000. La dernière grande enquête nationale citée dans la littérature scientifique remonte à 2007. Elle avait conclu qu'environ 40 % des Marocains âgés de 15 ans et plus souffraient ou avaient souffert d'un trouble mental.

Cette ancienne enquête faisait notamment état d'une prévalence de 26,5 % pour les troubles dépressifs, de 9 % pour les troubles anxieux et de 5,6 % pour les troubles psychotiques. Ces chiffres, toujours largement repris dans les travaux consacrés à la santé mentale au Maroc, montrent surtout que le problème ne date pas d'aujourd'hui.

Le psychiatre marocain Driss Moussaoui, associé à  cette enquête  a par ailleurs souligné dans ses travaux scientifiques l'ampleur de la prévalence des troubles mentaux au Maroc et l'important déficit en moyens humains et matériels.

Le problème ne réside donc pas uniquement dans le nombre de personnes touchées. Il réside également dans la capacité du système marocain à leur assurer une prise en charge effective.

85 % sans soins : le véritable scandale sanitaire

La couverture des soins constitue précisément l'un des points les plus préoccupants. Selon les données présentées lors du lancement du Plan Santé mentale 2030, 85 % des personnes concernées n'ont pas accès aux soins nécessaires.
Le nouveau plan prévoit de renforcer progressivement les capacités du système, avec près de 4 milliards de dirhams annoncés pour sa mise en œuvre. Le gouvernement du régime du Makhzen, prévoit notamment d'augmenter fortement le nombre de psychologues dans le secteur public et les capacités de formation des psychiatres et des infirmiers spécialisés.

Dans la réalité, cependant, de nombreux patients doivent encore parcourir des distances importantes pour consulter. Certains témoignages recueillis dans le reportage illustrent cette situation : absence de moyens, structures insuffisantes et difficultés à accéder à un suivi régulier.

Les troubles concernés recouvrent par ailleurs des situations très différentes. Certains patients peuvent être accompagnés par des psychologues à travers des séances de soutien et de psychothérapie, tandis que les pathologies plus sévères nécessitent une prise en charge psychiatrique, des médicaments, voire une hospitalisation.

Aujourd'hui, le contraste est saisissant : d'un côté, 6,5 millions de personnes sont officiellement présentées comme vivantes avec des troubles de santé mentale et 85 % d'entre elles restent sans accès aux soins nécessaires ; de l'autre, le débat politique continue de mobiliser l'opinion autour de questions territoriales et géopolitiques comme Ceuta et Melilla.

Les chiffres publiés posent une question incontournable : peut-on afficher des ambitions géopolitiques tout en laissant une telle proportion de la population sans prise en charge adaptée ?

Rédaction Algérie 54