Le Parti de la justice et du développement (PJD), formation islamiste, inféodé à la confrérie des frères musulmans, qui a dirigé le gouvernement marocain pendant une décennie, remet au premier plan une revendication territoriale particulièrement offensive : « libérer Ceuta, Melilla et les îles Chafarinas ».
La formule figure noir sur blanc dans le cinquième point consacré à la politique étrangère de son programme électoral, selon le quotidien espagnol El Independiente. Le parti y réaffirme également sa défense de la colonisation du Sahara Occidental qu’il revendique comme marocain et appelle à mobiliser les forces politiques et sociales du pays autour de ce qu’il présente comme une question stratégique.
Le choix du terme « libérer » n’est pas anodin. Il ne s’agit plus seulement de rappeler une revendication territoriale ou de réclamer l’ouverture de négociations avec Madrid. Dans son programme, le PJD présente ces territoires espagnols comme des espaces que le Maroc aurait vocation à récupérer. Une rhétorique qui inscrit Ceuta, Melilla et les îles Chafarinas dans une vision annexionniste et expansionniste territoriale plus large, où la notion d’«intégrité territoriale » devient également un instrument de la politique étrangère marocaine.
Cette position prend une dimension particulière en raison de l’histoire du PJD et de son référentiel islamiste. Car le parti qui revendique aujourd’hui la « libération » de territoires espagnols est aussi celui qui, pendant des années, avait fait de son opposition à la normalisation avec l’entité sioniste un élément important de son discours politique.
Le virage spectaculaire du PJD
Pour mesurer l’ampleur de cette évolution, il faut revenir au début des années 2000.
Après le déclenchement de la seconde Intifada en 2000, la cause palestinienne devient au Maroc un puissant facteur de mobilisation politique et populaire. Le PJD participe alors activement à cette dynamique et s’inscrit dans un discours de rejet de la politique sioniste et de la normalisation avec Tel-Aviv.
Pendant des années, le parti islamiste défend cette ligne. La Palestine occupe une place centrale dans son discours et l’idée d’une normalisation avec l’entité sioniste est rejetée par ses dirigeants.
Même en 2020, quelques mois avant le spectaculaire changement de position de Rabat, Saâdeddine El Othmani, alors chef du gouvernement et secrétaire général du PJD, demeure opposé à une telle évolution. Le quotidien espagnol El País rappelait en 2020, quelques mois avant le revirement ,que lui-même et son parti s’étaient opposés à la normalisation avec l'entité sioniste.
Puis vient décembre 2020.
Le Maroc décide de rétablir officiellement ses relations avec l'entité sioniste dans le cadre des Accords d’Abraham. Et c’est précisément Saâdeddine El Othmani, chef du gouvernement issu du PJD, qui participe à la mise en œuvre de cette nouvelle orientation. Le 22 décembre 2020, il signe à Rabat la déclaration tripartite entre le Maroc, les États-Unis et l'entité sioniste.
Le changement est considérable : le parti islamiste qui avait construit pendant des années une partie de son identité politique sur le rejet de la normalisation se retrouve désormais à accompagner la décision de l’officialiser.
Le contexte de cet accord est lui aussi révélateur. Le rétablissement des relations avec l'entité sioniste. intervient parallèlement à la décision de l’administration Trump de reconnaître la revendication marocaine sur le Sahara Occidental. El País présentait alors clairement les deux volets comme liés : normalisation avec l'entité sioniste d’un côté, reconnaissance américaine de la position marocaine sur le Sahara de l’autre.
Le territoire, une nouvelle fois, se retrouve au centre de la transaction diplomatique. Du rejet de la normalisation à son acceptation. Le paradoxe est difficile à ignorer. Le PJD avait longtemps présenté la question palestinienne comme une cause politique majeure. Ses dirigeants dénonçaient la normalisation et défendaient le principe d’un soutien aux Palestiniens. Mais lorsque la monarchie marocaine a fait de la normalisation une orientation stratégique, le parti, alors au gouvernement, a dû composer avec cette décision.
Les réactions n’ont d’ailleurs pas manqué au sein même de la formation islamiste. Une partie des militants et des cadres du parti a exprimé son opposition à l’accord, tandis que la direction s’est finalement rangée derrière la décision prise au niveau de l’État.
La situation révèle les limites du pouvoir gouvernemental au Maroc. Les grandes orientations régaliennes demeurent fortement liées au Palais royal. Le gouvernement dirigé par le PJD pouvait donc être porteur d’un référentiel idéologique particulier tout en étant contraint d’accompagner des choix stratégiques décidés au sommet de l’État.
C’est précisément ce qui rend la trajectoire du PJD particulièrement révélatrice : dans l’opposition, le parti pouvait défendre un discours islamiste et hostile à la normalisation ; au pouvoir, il a dû composer avec les impératifs de la monarchie.
Aujourd’hui, Ceuta et Melilla au cœur du discours. Quelques années plus tard, le PJD remet donc au premier plan une autre question de souveraineté : Ceuta, Melilla et les îles Chafarinas.
Selon El Independiente, la revendication figure explicitement dans son programme électoral. Le parti entend également conditionner le développement des relations et alliances internationales aux positions des États sur l’« intégrité territoriale » et la revendication marocaine sur le Sahara Occidental.
Ce discours intervient dans un contexte électoral où Ceuta est devenue un thème de confrontation politique au Maroc. Le PJD, désormais dans l’opposition, cherche à se démarquer du gouvernement et à retrouver une partie de son électorat en dénonçant notamment sa gestion des affaires publiques et la crise migratoire autour de Ceuta.
La question territoriale devient ainsi un puissant instrument de mobilisation. Il convient toutefois de distinguer le vocabulaire politique de toute interprétation militaire. Le programme du PJD parle de « libération », mais ne présente pas de plan d’invasion ou d'opération militaire contre les deux villes espagnoles. Ce qui est incontestable, en revanche, c’est l’inscription explicite de leur revendication dans le programme d’un parti qui a déjà dirigé le gouvernement marocain.
Le référentiel religieux et le nationalisme territorial
C’est ici que se trouve le véritable intérêt politique de cette séquence. Le PJD est issu d’un courant islamiste qui a longtemps fait de la Palestine et de la lutte contre l’occupation une composante de son discours. Aujourd’hui, il instrumentalise et mobilise également le vocabulaire de la « libération » pour parler de territoires revendiqués par le Maroc.
Il ne s’agit pas d’affirmer que la religion est à l’origine de la revendication de Ceuta et Melilla. Cette revendication dépasse largement le PJD et existe depuis longtemps dans plusieurs courants politiques marocains. Mais la présence simultanée de ces deux registres — le référentiel islamiste et le nationalisme territorial — mérite d’être relevée.
La cause palestinienne ne saurait servir de paravent à des prétentions sur des territoires espagnols. Ceuta et Melilla sont espagnoles, et le Maroc n’a pas à les présenter comme des territoires à «libérer». En mêlant religion, identité et revendication territoriale, ce discours instrumentalise la foi pour donner une légitimité politique à une prétention qui ne correspond pas à la réalité de la souveraineté espagnole, dont les desseins sont liés parfaitement à des fins partisanes et électorales pour la survie d'un courant politique aux abois et à l'agonie .
Rédaction Algérie 54
Lire: https://algerie54.dz/maroc-israel-7
Normalisation du Maroc avec l’Entité sioniste : L’hypocrisie des Frères Musulmans