Notre époque manque de magiciens. Heureusement, il nous reste quelques écrivains. Prenez donc le cas de Boualem Sansal. L'homme sort de prison et raconte son calvaire. Une cellule de 6 m², puis 6,5 m². Une geôle si nue qu'un moine du Moyen Âge l'aurait trouvée austère. Ailleurs, on parlait de 9 m². La cellule semble rétrécir à chaque interview, comme un pull lavé trop chaud. À ce rythme, dans six mois, il aura été détenu dans une boîte à chaussures. Mais ce n'est pas le plus étonnant.

L'écrivain explique qu'il n'avait ni papier, ni stylo, ni livres. Rien. Pas même un vieux journal pour emballer les souvenirs. Une famine intellectuelle absolue. Notre prisonnier assure avoir été seul en cellule. Une solitude si complète qu'elle aurait rendu jaloux Robinson Crusoé. Quelques jours passent et voilà que du fond de cette cellule stérile surgissent une lettre au président, des poèmes composés avec des codétenus, des réflexions consignées noir sur blanc et des lectures méditées entre deux murs. Le problème est que les codétenus arrivent après la solitude. On ne sait plus très bien si nous sommes dans un récit carcéral ou dans une séance de spiritisme. Les compagnons de cellule apparaissent quand le scénario en a besoin et disparaissent aussitôt la scène terminée.

« La Légende ». Le surnom, dit-on, lui aurait été donné par les détenus eux-mêmes. Le commun des mortels sort de prison avec quelques rides supplémentaires. Lui en sort légende. À ce stade, on n'est plus dans le témoignage. On est dans l'autobiographie rédigée par un service de communication. Jadis les légendes naissaient après la mort. Elles demandaient des siècles. Des exploits. Des batailles. Des œuvres. Aujourd'hui, elles apparaissent dans les interviews. C'est plus rapide. Franz Kafka aurait demandé un abonnement à Koléa.

Le sommet est atteint lorsque notre héros avoue s'être pris pour Nelson Mandela. Certains prisonniers lisent pour passer le temps, d'autres jouent aux dominos, lui fréquente directement les géants de l'Histoire. La vanité prend l'ascenseur. « Je me prenais pour Nelson Mandela ». Et lorsque la journaliste Laurence Ferrari, pourtant complaisante, soudain saisie par un éclair de lucidité, lui répond : « Je sais que vous ne le pensez pas ». Le quidam baisse la tête et perd le sourire. On entend presque le ballon se dégonfler. Pschitt ! Le Mandela de Koléa redescend sur terre.

Tout est ainsi. Un jour, il ne peut pas lire et que la bibliothèque de la prison propose que des ouvrages en arabe et le Coran. Le lecteur s'étonne. Pourquoi pas aussi des romans islandais et un traité sur les samouraïs ? Nous sommes en Algérie, pas au Groenland. Ce qui, soit dit en passant, on ne peut reprocher à une bibliothèque de Koléa de ressembler à celle de Cambridge. Mais le lendemain, il réclame et reçoit des livres. Du lourd : Victor Hugo, et Henry de Montherlant qu’il semble découvrir… La pénurie se transforme en abondance. Dans cette affaire, les ouvrages connaissent le même destin que les mètres carrés de la cellule. Ils changent de nombre selon les interviews.

Un autre jour, il annonce quitter définitivement la France, mais il reste. « Je suis français. Point. » Le point n'aura pas vécu longtemps. Puis, il réclame son passeport algérien. Ce n'est plus un témoignage. C'est un rond-point. Chaque déclaration prend une sortie différente. Pendant ce temps, les plateaux de télévision s'émerveillent, les journalistes hochent la tête, les chroniqueurs applaudissent. Personne ne semble remarquer l'éléphant qui traverse le salon en pantoufles.

M. Yefsah