Par Hanane Ben
L'officialisation, en mai 2026, du parcours d'adhésion du Maroc au capital et à la gouvernance de TV5 Monde marque un tournant historique pour la première chaîne francophone mondiale. En mettant sur la table une subvention annuelle de huit millions d'euros pour intégrer le cercle restreint des gouvernements bailleurs de fonds, Rabat s'offre un siège au conseil d'administration et s'invite au cœur du réacteur de ce média.
Pour comprendre le séisme que cette annonce provoque en coulisses, il faut rappeler la structure unique de TV5 Monde : historiquement, elle est détenue par un consortium de télévisions publiques occidentales où la France, via France Médias Monde, reste l'actionnaire majoritaire ultra- dominant à hauteur de plus de 60 %, aux côtés de la Suisse, du Canada, du Québec, de la Belgique et de Monaco. C'est ce modèle de "club fermé" qui vole aujourd'hui en éclats, et l'enquête publiée par le média Blast met en lumière les dérives immédiates de ce rapprochement.
L'enquête de Blast révèle que les contreparties de cette manne financière se font déjà lourdement sentir sur le terrain éditorial, transformant parfois l'information en outil diplomatique. Le reportage particulièrement complaisant, diffusé le 22 mai 2026 sur le chantier portuaire de Dakhla en est l'illustration parfaite : en qualifiant la zone de « ville du Sahara Occidental administrée par le Maroc », la voix off s'aligne subtilement sur la terminologie officielle de Rabat. C'est une concession géopolitique majeure dans le conflit qui oppose le royaume à l'Algérie. Pire encore, les journalistes interrogés sous anonymat dénoncent une politique de relations publiques déguisée en information, où la promotion des grands projets royaux prend le pas sur le traitement critique, tandis que les voix dissonantes, à l'image des auteurs critiques envers le roi Mohammed VI, se voient attribuer des entretiens chronométrés et vidés de toute substance conflictuelle.
Cette transition financière met ainsi à nu la grande vulnérabilité de TV5 Monde, dont le budget global d'environ 120 millions d'euros stagne, poussant ses dirigeants à chercher de l'oxygène financier sur le continent africain. Si la direction met en avant une ouverture nécessaire vers le premier réservoir démographique de la francophonie, l'enquête démontre la naïveté — ou le cynisme — de cette stratégie. L'indépendance éditoriale, pourtant gravée dans la charte de la chaîne, se retrouve directement menacée par l'ingérence structurelle d'un futur actionnaire étatique habitué à régenter ses propres médias nationaux. Derrière la façade de la coopération culturelle se joue donc le sacrifice d'une rédaction, prise en otage par les impératifs budgétaires et les compromis géopolitiques de ses États tuteurs.
Philippe Antoine et Nabil Bouhajra : deux hommes clés au service de la ligne marocaine
L'enquête de Blast met en lumière des relais et des complicités internes majeurs au sein de TV5 Monde, qui s'activent pour aligner la chaîne sur les thèses et les intérêts de Rabat. Le premier rôle clé identifié par l'investigation est celui de Philippe Antoine, le directeur de l'information.
Recruté directement par la PDG Kim Younes avec qui il partage un passé à BFM, il assume une ligne éditoriale visant à privilégier une « information positive » et « pro-business » focalisée sur le Maroc.
Il justifie personnellement le cadrage exclusivement économique des sujets et défend bec et ongles le reportage controversé sur le port de Dakhla au Sahara Occidental, refusant d'y voir du publi-reportage alors même que les journalistes dénoncent une reprise pure et simple des éléments de langage du régime marocain. Philippe Antoine intervient également de manière décisive dans la neutralisation des sujets sensibles, validant le changement de format drastique et le rabotage à quatre minutes de l'interview du biographe critique du roi, Thierry Oberlé.
Le second profil central et encore plus directement lié aux réseaux du pouvoir marocain est Nabil Bouhajra, le directeur de TV5 Monde Maghreb Orient. Décrit par les salariés comme un personnage pivot doté de relations de très haut niveau allant jusqu'au cabinet de Mohammed VI, il utilise son influence pour ouvrir les portes du royaume à la présidente de la chaîne.
En coulisses, il joue le rôle de censeur en alertant la direction dès qu'un sujet critique risque de faire capoter les négociations financières à huit millions d'euros. L'enquête révèle qu'il intervient activement pour dissuader les journalistes de traiter les dossiers qui fâchent le pouvoir marocain en leur répétant de « ne pas pousser le bouchon trop loin », allant jusqu'à réclamer la suppression des pointillés séparant le Sahara Occidental du Maroc sur les cartes de la chaîne, au mépris des conventions de l'ONU.
Au-delà de ce binôme stratégique, l'enquête pointe du doigt l'installation de figures médiatiques dont les connexions familiales ou les engagements extérieurs servent objectivement le soft power marocain. C'est le cas de l'animateur Ali Baddou, propulsé à la tête d'une émission phare alors qu'il est issu d'une famille historiquement proche du palais royal.
Il s'illustre notamment en recevant la ministre française de la Culture Rachida Dati — elle-même accusée de jouer les directrices de communication du roi — sans lui poser la moindre question embarrassante le jour même où l'interview critique d'Oberlé était étouffée.
À cela s'ajoute le choix de faire appel à des intervenants extérieurs notoirement favorables aux thèses de Rabat, comme le géopolitologue Frédéric Encel, sélectionné par la direction comme « contradicteur » d'Oberlé alors qu'il venait de dérouler le tapis rouge au gouvernement marocain lors de ses propres rencontres géopolitiques, parachevant ainsi le verrouillage éditorial de la chaîne au profit de son futur actionnaire.
Le précédent Ahmed Charaï : la méthode globale du Makhzen pour acheter la presse
La complaisance éditoriale de TV5 Monde s'inscrit dans une stratégie d'infiltration bien rodée par le Makhzen et la DGED (le renseignement extérieur marocain). Comme le rappelle une enquête d’Algérie54, la figure de proue de cette diplomatie du chéquier est Ahmed Charaï. Patron de Global Media Holding, il a été identifié par la justice espagnole en 2015 comme un agent de la DGED. Dès 2014, les « Marocleaks » révélaient ses échanges avec le cabinet du renseignement marocain pour rémunérer des journalistes étrangers et utiliser ses médias comme instruments d'influence.
Ces réseaux dépassent largement les frontières françaises. En Espagne, dans la foulée des scandales Pegasus et Marocgate, notre article « Ahmed Charai, un agent du Makhzen au service de l'entité sioniste », publié novembre 2024, a détaillé comment Charaï a recruté la journaliste Bárbara Barón pour défendre les intérêts de Rabat. Une infiltration ciblant le cœur de l'appareil sécuritaire ibérique, puisque celle-ci n'était autre que la fille du commissaire général à l'information de la police nationale espagnole.
Enfin, cet activisme sert de bouclier aux alliances géopolitiques du palais, notamment l'axe Rabat-Tel-Aviv. En coordination avec des intermédiaires comme l'homme d'affaires Samy Cohen, proche de l'ex: ambassadeur sioniste David Govrin, Charaï s'est récemment mué en avocat médiatique des génocidaires Benjamin Netanyahou et Yoav Gallant.
En attaquant les mandats d'arrêt de la CPI dans la presse américaine, il relaie le mutisme total du régime marocain — dont le "commandeur des croyants" préside pourtant le Comité Al-Qods — face aux accusations de génocide.
Le cas Deutsche Welle : la désinformation comme arme de guerre diplomatique
Cette stratégie d'infiltration ne se cantonne pas aux médias français ou espagnols. Une autre enquête d’Algérie54 met en lumière les manœuvres du Makhzen au cœur des médias publics d'outre-Rhin, dénonçant la diffusion d’une émission subversive sur la chaîne gouvernementale allemande Deutsche Welle (DW).
Présenté par Ahmed Abida propagandiste et supplétif de la DGED, ce programme s'est attaqué frontalement aux hauts dirigeants et aux institutions algériennes à coup de désinformations et d'ingérences caractérisées.
Dans notre article intitulé : « Deutsche Welle, une succursale propagandiste à la solde du Makhzen ? », il est démontré que cette provocation de l'officine marocaine et de ses alliés vise délibérément à torpiller les relations bilatérales entre Alger et Berlin.
Le timing de cette offensive médiatique n'a rien d'un hasard : elle intervient au moment même où l'Algérie et l'Allemagne scellent des accords énergétiques et industriels stratégiques, et en pleine période de turbulences politiques en Allemagne, marquée par la dissolution du Bundestag et l'approche des élections législatives. En instrumentalisant un média d'État européen à des fins hostiles, les réseaux de Rabat tentent ainsi d'imposer leur agenda géopolitique par la guerre de l'information.
Du chantage migratoire à la manipulation des médias : la pieuvre makhzénienne en Espagne
L'agressivité des officines de Rabat trouve en Espagne son terrain d'expérimentation le plus redoutable. Comme le décortique Algérie54 dans « Sahara Occidental: La Razon et La Vanguardia à la solde du Makhzen », où bien « Sous la pression du Makhzen: La Razon retire un article sur la liberté de manœuvre des services marocains en Espagne », des titres majeurs comme La Razón ou La Vanguardia, portés par des plumes complaisantes comme Francisco Marhuenda et Enric Juliana, se sont mués en relais de propagande pour le compte du Makhzen.
Ces rédactions mènent une campagne de désinformation systématique visant à criminaliser le Front Polisario en le qualifiant indûment d'organisation terroriste ou en inventant la présence imaginaire de combattants sahraouis au Sahel et en Syrie. Comme l'a révélé l'ancien conseiller américain à la sécurité nationale John Bolton, cette calomnie récurrente ne vise qu'à détourner l'attention internationale de l'obstruction marocaine au référendum d'autodétermination.
Cette docilité médiatique s'accompagne d'un silence complice face au cyber-espionnage via le logiciel Pegasus, qui a également ciblé le président du Conseil espagnol Pedro Sánchez — dont le revirement sur le Sahara Occidental s'apparente à une capitulation sous la contrainte — et ses ministres de la Défense et de l'Intérieur. Le dispositif d'influence de la DGED et d'Abdellatif Hammouchi repose sur une guerre hybride combinant chantage migratoire (comme la crise de Ceuta en 2021), pressions économiques et lobbying intensif. Ce réseau de corruption a permis d'enrôler d'anciens dirigeants espagnols comme Felipe González ou Zapatero pour briser le consensus politique européen.
L'illustration la plus cynique de cette pénétration étatique reste l'affaire Bárbara Barón révélée par El Confidencial et relayée par Algérie54.
Cette journaliste a été recrutée et rémunérée pendant des années par Ahmed Charaï pour infiltrer l'appareil sécuritaire ibérique. Sa mission ? Servir d'agent de liaison pour la DGED et chanter les louanges du roi Mohammed VI dans la presse madrilène, alors même que son propre père, Enrique Barón, occupait le poste de commissaire général à l'information de la police nationale espagnole.
De Jeune Afrique à la nébuleuse des « Intelligence »
Au-delà des services publics européens, la stratégie d’influence de Rabat s’appuie sur un écosystème médiatique privé entièrement inféodé à la DGED en échange de financements massifs.
Au premier rang de ces relais historiques figure le magazine Jeune Afrique et son directeur de la rédaction, François Soudan, régulièrement pointés du doigt pour leur alignement inconditionnel sur la ligne du Palais et leurs attaques récurrentes contre l'Algérie.
À cette vitrine parisienne s'ajoute une nébuleuse de plateformes de désinformation et de sites miroirs créés ou téléguidés directement par les services marocains : Maghreb Intelligence, Maroc Intelligence, Sahel Intelligence ou encore les réseaux d'Africa Intelligence.
Sous couvert d'analyses géopolitiques indépendantes, ces officines fantômes ne sont en réalité que des canaux de propagande et de guerre cognitive, appartenant aux services secrets marocains. Payées en sommes sonnantes et trébuchantes par les caisses noires du Makhzen, ces plumes mercenaires ont pour unique mission de valoriser l'image du royaume, de légitimer son occupation du Sahara Occidental et de mener des campagnes de dénigrement ciblées contre ses voisins.
Au-delà des scandales individuels, la royauté du Maroc s'est spécialisée dans l'art de cultiver des réseaux de journalistes, d'éditorialistes et de relais d'opinion amis, souvent invités à grands frais lors de voyages de presse ou de colloques prestigieux pour chanter les louanges de la modernisation économique du pays ou valider sa position sur le Sahara Occidental. Sur ce registre, il est important de citer le journaliste franco- marocain Rachid M'barki, suspendu le 12 janvier 2023 par la chaîne française BFM TV. Le makhzenien Rachid M'barki profitait de son statut de présentateur de l'émission Le Journal de la nuit, pour diffuser des contenus favorables à la propagande marocaine et qui ne sont nullement validés par la chaîne. Lire : Suspension de Rachid M'barki par BFMTV: le journaliste marocain bien alimenté par des anciens du Tsahal et du Mossad.
Lorsque la séduction ne suffit plus, la royauté n'hésite pas à basculer dans l'espionnage pur et simple. Les révélations mondiales autour du logiciel espion Pegasus ont démontré que les services de renseignement marocains avaient ciblé massivement les téléphones de dizaines de journalistes européens, mais aussi d'hommes politiques, jusqu'au sommet des États.
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