Par Rasha Selmi
 
Le Maroc n’a pas accepté, à ce stade, le rapatriement des dépouilles de migrants marocains morts en tentant de rejoindre Ceuta, selon l’Associated Press. Une situation particulièrement troublante alors que, dans le même temps, Rabat réaffirme ses revendications sur Ceuta et Melilla et que Madrid oppose un rejet catégorique à toute remise en cause de sa souveraineté.
 
Des Marocains sont morts en tentant de rejoindre un territoire que Rabat revendique comme sien. Et leurs corps ne sont toujours pas rapatriés.
 
C’est l’un des aspects les plus saisissants de la tragédie migratoire qui a frappé Ceuta. Selon l’Associated Press (AP), 18 migrants musulmans ont été enterrés vendredi dans le cimetière musulman de l’enclave espagnole, après la tentative massive de franchissement de la frontière du 30 juillet. Plusieurs dizaines de personnes ont péri dans cette crise, dont une majorité de ressortissants marocains. 
 
Les autorités de Ceuta avaient préparé les démarches nécessaires au rapatriement des dépouilles vers le Maroc. Mais Rabat n’a pas accepté, à ce stade, le retour des corps. L’Association marocaine des droits humains demande pourtant que les victimes soient identifiées et que leurs dépouilles soient rendues à leurs familles. 
 
Les tombes ont ainsi été numérotées afin de permettre une identification ultérieure et, éventuellement, le transfert des dépouilles.
 
Le contraste est brutal : ces hommes avaient risqué leur vie pour rejoindre l’Espagne, et leurs familles attendent désormais de pouvoir récupérer leurs corps.
 
Une tragédie qui interroge la politique de Rabat
 
Selon Reuters, environ 72 000 personnes auraient tenté de rejoindre Ceuta depuis le Maroc lors de la crise du 30 juillet. L’agence fait état d’au moins 82 morts du côté espagnol et de 14 décès supplémentaires annoncés par les autorités marocaines. 
 
Derrière ces chiffres se trouve une réalité difficile à éluder : une partie importante des candidats au passage étaient des Marocains, notamment des jeunes confrontés au chômage, à la précarité et au manque de perspectives.
 
Cette situation pose une question dérangeante pour Rabat : pourquoi autant de ses propres citoyens sont-ils prêts à risquer leur vie pour rejoindre l’Europe ?
 
Et Rabat revendique toujours Ceuta et Melilla
 
C’est précisément ce qui donne à cette affaire une dimension politique particulière.
 
Au moment où des migrants marocains sont enterrés à Ceuta, Rabat réaffirme sa revendication sur Ceuta et Melilla.
 
Le ministre marocain de la Justice, Abdellatif Ouahbi, a récemment qualifié les deux villes de « droit historique et géographique » du Maroc et appelé à l’ouverture d’un mécanisme de dialogue avec Madrid.
 
L’Espagne a immédiatement rejeté cette démarche. Madrid a opposé un rejet catégorique à toute discussion sur la souveraineté des deux enclaves, considérées par l’Espagne comme faisant partie intégrante de son territoire et de l’Union européenne.
 
Le paradoxe marocain
 
Le télescopage des deux événements est particulièrement révélateur. D’un côté, Rabat revendique Ceuta et Melilla au nom de considérations historiques et géographiques. De l’autre, des Marocains meurent en tentant d’atteindre Ceuta, et leurs dépouilles restent sur place faute d’accord sur leur rapatriement.
 
Une jeunesse qui veut partir. La question ne se limite pourtant pas au seul affrontement diplomatique.
 
La crise de Ceuta a surtout révélé l’ampleur du désespoir migratoire. Des dizaines de milliers de personnes ont tenté de franchir la frontière en quelques jours. Certaines y ont laissé leur vie.
 
 
Le drame interpelle directement Rabat. Lorsqu’une partie de sa jeunesse préfère risquer la mort pour atteindre l’Europe, c’est aussi le modèle social et économique du pays qui se trouve questionné.
 
Et c’est peut-être là que se trouve le paradoxe le plus cruel de cette affaire : pendant que le Maroc revendique un territoire, des Marocains meurent pour le rejoindre. Pendant que Rabat affirme défendre ses ressortissants, leurs familles attendent toujours leurs dépouilles.
 
À Ceuta, les tombes numérotées racontent ainsi une histoire que les discours diplomatiques du Maroc ne peuvent effacer.
 
Racha Selmi