Par  Dr. Benali 

Avant d’entamer la suite de cette analyse, une précision s’impose : il ne s’agit nullement de faire l’apologie de la « DZ Mafia », mais de décrypter l’objectif du récit véhiculé par une partie de la classe politique française et certains médias qui lui sont proches, tendant à présenter le narcobanditisme comme un phénomène exogène ou à en transférer artificiellement la responsabilité vers l’Algérie et les Algériens.

Après un répit, le VAR, trop occupé par la Coupe du monde, s’est ressaisi pour vérifier l’application de la circulaire du 16 juin 2026 du Premier ministre Lecornu relative au « dépistage inopiné et obligatoire des drogues chez les responsables de l’État », et pour vérifier que certains ne se trouvent pas en position de hors-jeu narcotique. En d’autres termes, il y a une odeur de drogue au sommet de l’Etat qui inquiète. 

Dans un contexte où les récits médiatiques et politiques tendent à se recomposer au gré des enjeux sécuritaires, il devient nécessaire de réintroduire un mécanisme de vérification critique des narrations dominantes.

À l’image de l’assistance vidéo à l’arbitrage dans le football, ce dispositif ne vise pas à produire une vérité alternative, mais à revisiter des séquences relatives aux discours politiques et médiatiques insinuants sur la DZ Mafia, le blanchiment et les refuges des narco-criminels et narcobaditistes. Il ne s’agit pas seulement de vérifier des faits, mais d’examiner comment certains récits politiques et médiatiques déplacent, réinterprètent ou réorientent la responsabilité d’un phénomène criminel essentiellement franco-français vers l’Algérie, au prix d’amalgames, de raccourcis sémantiques et de confusions analytiques.

C’est dans cette logique que s’impose le recours symbolique au « VAR géopolitique », Vérification des Allégations Réorientées, un instrument d’examen permettant de distinguer les faits établis des reconstructions narratives et des glissements interprétatifs qui déplacent artificiellement la lecture d’un phénomène vers des causalités extérieures.

Il ne s’agit pas seulement d’écouter les déclarations publiques, mais de revoir « l’action » dans son ensemble : où commence la sincérité diplomatique et où s’installe la mise en scène ? Car, à force de multiplier les ambiguïtés, les maladresses et les sorties approximatives, certaines personnalités françaises finissent par transformer leurs déplacements à Alger en démonstrations involontaires d’un malaise plus profond, celui d’une diplomatie française incapable de choisir entre coopération sincère et vieux réflexes de tutelle, si bien que ses mises en scène diplomatiques finissent souvent par s’effondrer sous le poids de leurs propres contradictions.

Qualifier la DZ Mafia, primo, de « cartel » ou de « mafia » et, secundo, d’organisation qui « menace la France », « terrorise la France » ou constituerait « la plus puissante organisation criminelle de France » ou « L’Algérie est l’un des derniers endroits où les narcotrafiquants peuvent se réfugier », appelle une analyse sémantique et critique de cette terminologie, dont la portée médiatique et politique dépasse largement la seule description criminologique du phénomène.

1- L’usage contestable des termes « cartel » et « mafia »

Les appellations de « Cartel » ou de « Mafia » sont souvent avancées de manière discutable afin de susciter l’inquiétude de l’opinion publique et d’alimenter un climat de méfiance à l’égard d’une partie de la population française d’origine algérienne.

Elles contribuent également à façonner, dans l’imaginaire collectif français comme dans certaines représentations institutionnelles, l’image d’organisations criminelles disposant d’une puissance, d’un degré de structuration et d’un ancrage territorial comparables à ceux des grands cartels colombiens ou mexicains ou à celle de la mafia traditionnelle. Or, de telles assimilations méritent d’être examinées avec prudence, tant les réalités organisationnelles, financières et géopolitiques de ces structures diffèrent.

a- Un « Cartel » : Ce terme, emprunté au vocabulaire économique, revêt une polysémie complexe qui évolue selon le contexte. Lui ajoutant le terme « drogue », il est, du point de vue du droit international, qualifié d’organisation criminelle transnationale se livrant spécifiquement au trafic de stupéfiants, depuis la production, passant par le transport à la distribution. Donc, de par ses activités transnationales, elle s’impose comme un acteur des relations internationales.

La différence juridique entre un cartel de drogue et autres groupes du crime organisé réside, « en droit international » et « en droit pénal comparé », dans « leur structure organisationnelle, leur but ultime et leur mode d’ancrage territorial, même si les deux tombent sous la même qualification générique de « groupe criminel organisé » selon la Convention de Palerme de l’ONU. Donc, la notion de cartel de drogue implique une responsabilité pénale internationale. 

Pour qu’une organisation de narcobanditisme ou narco-criminelle soit qualifiée de « Cartel », elle doit réunir cinq critères majeurs qui la distinguent d’un simple gang de rue ou d’un réseau criminel classique : 1- détenir le monopole ou le contrôle d’un marché économique ; 2- contrôler le produit de la production à la commercialisation et au blanchiment du produit de la drogue ; 3- être pilotée par un chef avec une structure quasi-militaire et ultra-hiérarchisée ; 4- disposer de la capacité de corruption et la pénétration des institutions et 5- être transnationale. Parmi les principaux « groupes criminels organisés » qui peuvent être désignés de « Cartel », on trouve : 

  • Cartel de Jalisco Nouvelle Génération (CJNG) du Mexique : Il est réputé pour être l’un des groupes les plus militarisés, violents et influents au monde. Il domine également la production de drogues de synthèse, notamment le fentanyl et la méthamphétamine. 

  • Cartel de Sinaloa du Mexique : C’est l’un des cartels les plus célèbres qui contrôle d’importants corridors de passage transfrontaliers vers le Texas et les États-Unis. 

  • Clan del Golfo de la Colombie : Connu aussi sous le nom d’Autodefensas Gaitanistas de Colombia (AGC), c’est l’organisation criminelle la plus vaste et la plus active.

  • Mocro Maffia, une organisation criminelle maroco-néerlandaise qui contrôle un tiers du marché européen de la cocaïne provenant de l’Amérique Latine et le cannabis qu’elle importe du Maroc où elle dispose de relais. Elle produit également la drogue synthétique en Europe et au Maroc. 

b- La « Mafia » : Ce terme désigne « une organisation criminelle secrète, d’envergure, bien structurée par une direction collégiale et les codes et règles internes suivis par ses membres » et où les rites initiatiques basés sur une liturgie mêlant symboles religieux et mafieux tiennent une place prépondérante. Ell se développe à partir d’un enracinement territorial et familial et s’appuie sur l’omerta, l'intimidation, la corruption des institutions et l’infiltration des sphères économiques et politiques. Parmi les conditions d’admission en tant que membres c’est d’avoir une discipline exemplaire et d’avoir des nerfs solides pour pouvoir commettre des crimes ou tuer de sang-froid. 

Parmi les groupes mafiosos, on trouve la ‘Ndrangheta calabraise (Italie), une organisation criminelle impliquée aussi dans le narcotique. Elle est considérée comme l’un des groupes criminels les plus riches avec un chiffre d’affaires annuel, estimé entre 40 et 60 milliards d’euros et influents au monde sachant qu’elle étend ses activités à l’international. Elle est principalement connue pour son rôle central dans le trafic international de cocaïne et contrôlant plus de 50% des flux qui entrent en Europe.

Pour sécuriser son trafic en Europe, La ‘Ndrangheta a noué des alliances stratégiques avec d’autres réseaux criminels, principalement avec la maroco-néerlandaise Mocro Maffia et ce qui est appelé la mafia des Balkans. 

Cette forme d’organisation, proprement parler, n’existe pas en France et les groupes désignés de mafieux sont appelés « milieu (pègre) », gangs, réseaux…

Certains peuvent dire que la « French Connection » était une Mafia. Absolument pas, car elle n’avait pas vocation à s’approprier un territoire par la gouvernance ou l’extorsion de la population. C’était avant tout une « entreprise criminelle internationale » rationnelle, unissant des trafiquants corses à la mafia américaine pour des opérations purement fructueuses aux Etats-Unis. 

La French Connection n’est pas tombée du ciel, elle a prospéré grâce à des zones de tolérance, voire des complicités dans les milieux politiques, économiques et au sein des services de renseignement. « Tiens, Toujours Mout3awida ». 

Faut-il rappeler qu’en 1971, le président américain Richard Nixon avait utilisé un « langage dur » envers le président français Georges Pompidou pour mettre fin à la production d’héroïne à Marseille, alors « l’épicentre du trafic mondial de drogue » bien avant l’Afghanistan. 

La France n’était pas loin d’être considérée par Washington comme un Nacro-Etat puisqu’elle était la source principale de l’héroïne consommée aux Etats-Unis.

Ceci dit que, Marseille a été depuis bien longtemps un lieu où évoluaient des clans de banditisme impliqués dans des braquages, le trafic de stupéfiants, le racket d’établissement de nuit, l’exploitation de machines à sous et les règlements de comptes.

Mais, à partir des années 2000, le banditisme traditionnel ou classique corso-marseillais a laissé de plus en plus place à un « néobanditisme évolutif » des cités de banlieue, dont les meneurs étaient déterminés à supplanter le « milieu » traditionnel des années 1970 et 1980. D’où l’émergence d’une nouvelle forme de mafia, appelée « narcobanditisme » et la naissance des clans comme les Gitans, les Blacks, Yoda et DZ Mafia et la suite viendra.

Ainsi, vouloir attribuer le banditisme à Marseille à une origine ethnique, culturelle ou géographique est une erreur fondamentale d’analyse. Les théories de l’Anomie et celle du Vide montrent que le banditisme est opportuniste et structurel qui mue dès que les conditions sociopolitiques changent. Les causes de ces changements en nébuleuses criminels dangereuses sont liées directement aux défaillances sociétal et étatique plutôt que d’une « origine précise » 

2- La qualification erronée de DZ Mafia

Au regard de ces éléments, les groupes criminels organisés évoluant à Marseille, à l’instar de la « DZ Mafia », ne sauraient être assimilés, sans précaution analytique, aux grands cartels latino-américains ni aux organisations mafieuses au sens classique du terme.

 Une observation des réalités du terrain marseillais montre que la DZ Mafia relève d’une structure criminelle d’une autre nature : elle ne dispose ni de l’organisation hiérarchique, ni de l’emprise territoriale, ni des capacités financières, militaires et logistiques qui caractérisent les cartels internationaux.

Elle ne présente pas davantage les attributs traditionnels d’une mafia fondée sur un enracinement familial, une gouvernance territoriale durable et des mécanismes institutionnalisés d’omerta. Selon les spécialistes, elle est loin de réunir les attributs des groupes criminels italiens que son nom évoque, même si elle Mafia empreinte quelques pratiques de la mafia et des cartels.

Dans le meilleur des cas, elle s’apparente davantage à une configuration clanique ou réticulaire du narcobanditisme urbain qu’à une organisation cartellisée ou mafieuse au sens criminologique du terme. En effet, cette coalition de gangs est dirigée par 6 à 8 « têtes » aux commandes de la DZ mafia, selon le chef de la direction nationale de la police judiciaire (DNPJ), Christian Sainte. 

Si DZ Mafia n’est ni l’une ni l’autre, comment l’appelle-t-on, loin des autres constructions sémantiques terrorisantes. Dans les cas extrêmes, cette organisation ne peut être classée que de « Bande criminelle », comme l’affirme le directeur de l’Académie du Renseignement et commissaire général, Jean-François Gayraud, tout en rejetant de lui accorder le qualificatif de Mafia, qui est selon lui un style journalistique et politique. Comme on peut la qualifier de « Coalition de Gangs » marseillais, qui essaie de s’épanouir. 

Mais, du fait qu’elle a versé dans le narcotrafic, ce qui lui confère une puissance financière, on peut la qualifier, avec hésitations et sous réserve de quelques particularités, de clan : 

  • « Narco-banditisme » : c’est du banditisme dont les activités reposent sur le trafic de drogue. Le terme "narcobanditisme" a été créé pour montrer que ces individus ne sont pas de simples "dealers", mais des criminels de sang qui appliquent les méthodes ultra-violentes de la mafia et des cartels à l’économie de la drogue. Le trafic de stupéfiants sert de carburant financier pour financer d’autres activités criminelles de grande envergure. 

  • « Narco-criminel » : c’est l’exécution ou l’accomplissement des infractions graves ou des crimes de sang (homicides, blanchiment, actes de torture) directement liés ou au service de réseaux de narcotrafic. La particularité du narco-criminel, c’est qu’il opère à un niveau structurel car ses actions dépassent la simple délinquance individuelle pour s’inscrire dans l’organisation, la survie et l’expansion d’une entreprise criminelle pyramidale.

Malgré leurs différences organisationnelles, les diverses formes de criminalité organisée se rejoignent dans une même expression de violence extrême, appelée « Narchomicide » ; un néologisme introduit en 2023 par Dominique Laurens, procureure de la République de Marseille, pour qualifier les homicides directement liés aux rivalités et aux activités du narcotrafic.

Les concepts sus-cités sont instrumentalisés par les politiques pour justifier leur échec concernant la gestion des affaires de l’Etat. A titre illustratif, le néologisme « narcobanditisme », entré dans Le Robert en 2025, est apparu. Avec son dérivé « narcotrafic », c’est un terme qui est apparu assez récemment dans le langage des débats politiques et de la campagne des municipales de 2026.

Ce sujet a été également débattu lors du congrès des maires de 2024 et dans une commission d’enquête parlementaire ayant rendu ses conclusions en mai 2024. 

Nul doute, que ce néologisme sera porté comme menace dans la campagne présidentielle de 2027 avec des promesses itératives comme « fermeté », « tolérance zéro » et le label DZ Mafia, voire la légalisation de la consommation du cannabis. 

En réalité, la DZ Mafia apparaît comme le produit d’une mutation récente du crime organisé marseillais, dont les prémices se sont développées au cours de la dernière décennie. Selon plusieurs enquêtes, cette organisation aurait émergé entre 2022 et 2023 autour d’une alliance conclue en milieu carcéral entre plusieurs détenus impliqués dans le narcotrafic.

 Profitant de relais extérieurs et de différents moyens de communication clandestins, certains de ses animateurs continuaient à diriger leurs activités depuis leur cellule, illustrant l’évolution des modes contemporains de gouvernance criminelle.

Cette coalition de gangs issus de différentes cités marseillaises s’est elle-même dotée, au début de l’année 2023, du label « DZ Mafia ». Ce choix n’est pas anodin. L’association du sigle « DZ », communément associé à l’Algérie, au terme « Mafia » semble avoir répondu à une logique de communication criminelle visant à renforcer son image de puissance et à intimider ses rivaux, notamment les clans dits des Blacks et de Yoda. Ce que les autorités françaises ont laissé faire pour qu’un clan détruit l’autre ou s’auto-détruire.

Cette « auto-labellisation » ou « self-mafiacation » relève avant tout d’une stratégie de marketing criminel et de propagande identitaire. Elle vise à construire une marque, une réputation et un capital symbolique susceptibles d’imposer le respect, la crainte et la visibilité médiatique.

Autrement dit, la DZ Mafia s’est approprié l’imaginaire associé aux grandes mafias et aux cartels internationaux afin d’accroître sa notoriété et son pouvoir d’intimidation, sans pour autant posséder les caractéristiques structurelles qui définissent réellement ces organisations.

Mais, cette marque de banditisme n’a pas manqué à lui porter préjudice car plusieurs bandes locales des différentes régions françaises (Lyon, Toulouse, Nice) ou en Belgique, sans aucune affiliation, utilisent ce label pour terroriser instantanément leurs rivaux locaux et parfois la population.

Cette auto-mafiacation associé au code pays de l’Algérie a par ailleurs alimenté certaines interprétations de la classe politique et des médias qui ne sont pas sans rappeler les lectures culturalistes et les théories de « l’ennemi extérieur » ayant marqué les débats américains sur le crime organisé dans les années 1950 et 1960, lorsque l’origine étrangère supposée des acteurs criminels était souvent mobilisée pour expliquer, voire instrumentaliser, le phénomène mafieux, tel que expliqué par le criminologue et sociologue américain, Donald Cressey, dans son livre Theft of the Nation : The Structure and Operations of Organized Crime in America (ed : Harper & Row, 1969. pp. 367).

De ce qui précède, il apparait que le bigramme (DZ accolé à Mafia) est une construction d’une « marque criminelle » qui fonctionne comme une « fédération » ou une « franchise criminelle », dirigée par 6 à 8 chefs de gangs, qu’un cartel ou mafia intégrée. Ce bigramme sert surtout une classe politique et, dans son sillage, certains médias complaisants.

Enfin, si « Eurêka », chez le savant Archimède, consacre la naissance d’une idée lumineuse, en géopolitique il précède souvent une zone de friction où l’on peut se faire rapidement savonner.

Lire Parties 1, 2 & 3 :

https://algerie54.dz/darmani-dz-mafia-obsession-ou-chantage-une-bouc-emissairisation-malvenue-1ere-partie  

https://algerie54.dz/darmanin-dz-mafia-obsession-ou-chantage-une-bouc-emissairisation-malvenue-2emepartie

https://algerie54.dz/darmanin-dz-mafia-obsession-ou-chantage-une-bouc-emissairisation-malvenue-3eme-partie