Par Hanane Ben
Derrière le chaos de la récente crise migratoire à Ceuta et la tragédie humaine ayant coûté la vie à des dizaines de personnes, une réalité complexe émerge. Alors que le journal El Español révèle que la Garde civile a identifié des agents et gendarmes marocains au milieu de la foule, une interrogation majeure hante les services de sécurité : s'agit-il d'une opération d'infiltration orchestrée pour tester les lignes espagnoles, ou du signe avant-coureur de désertions au sein de l'appareil sécuritaire du Makhzen ? Décryptage de deux scénarios aux conséquences explosives pour Madrid.
L'hypothèse de l'infiltration stratégique et de la guerre hybride
Si l’on s’en tient à la lecture la plus offensive des révélations d’El Español, la présence d’éléments du renseignement et de gendarmes marocains au sein de cette marée humaine ne doit rien au hasard. Elle répondrait à une tactique bien rodée : l’utilisation de la pression migratoire comme vecteur de guerre hybride.
En s’infiltrant au milieu des dizaines de milliers de personnes franchissant la frontière, ces agents poursuivraient plusieurs objectifs tactiques et stratégiques, en premier lieu desquels le test des failles du dispositif espagnol en observant en temps réel la capacité de réaction de la Guardia Civil et de l’armée espagnole déployée en urgence, identifier les angles morts de la vidéosurveillance et évaluer les délais de réponse de Madrid.
Ensuite, vient l’encadrement et l’orientation des flux. Comme le soulignent les témoignages rapportés par la presse étrangère, la présence de cadres sécuritaires sur le terrain permet de canaliser les mouvements de foule vers des points de passage précis pour maximiser la saturation des infrastructures d’accueil espagnoles.
Enfin et pas des moindres, constituer une base d'information sur place en s’implantant temporairement sur le territoire de Ceuta sous une couverture civile pour collecter des données exploitables à plus long terme.
Dans une telle configuration, comment le gouvernement espagnol peut-il sortir du piège ? Entre strict respect du droit international et impératifs de sécurité nationale, Madrid est-il en mesure de faire face à des éléments hostiles infiltrés au milieu d'une crise humanitaire sans précédent ?
L'hypothèse des désertions
À l'inverse d'une manœuvre froide et calculée, une seconde lecture suggère que la présence de membres des forces de sécurité parmi les migrants dissimulerait des fuites désespérées, révélatrices d'une fissure sociale profonde. Car au-delà de leur rôle d'encadrement, les agents des Forces auxiliaires, les jeunes conscrits et les simples soldats restent avant tout des enfants du peuple. Face à la vie chère, à la pauvreté généralisée et à la précarité qui frappent les familles marocaines, ces hommes en uniforme ne sont pas épargnés par la misère.
Partageant le même quotidien éprouvant et les mêmes privations que les milliers de jeunes qui se sont jetés à la mer pour rejoindre Ceuta, certains finissent par franchir la ligne rouge, usés par des conditions de service éprouvantes et l'absence totale de perspectives d'avenir. Selon les chiffres qui circulent, ce ne sont pas moins de 113 membres des Forces auxiliaires et plus de 540 soldats de l'armée marocaine qui se seraient ainsi fondus parmi les quelque 60 000 migrants arrivés dans l'enclave.
Dans ce scénario de rupture, le passage de la frontière s'accompagne d'un choix juridique sans retour : la demande d'asile. Refusant catégoriquement de retourner au pays de leur plein gré, un nombre croissant de ces hommes déposent des demandes de protection politique et humanitaire auprès des autorités espagnoles. Dès qu'un membre des forces de sécurité met le pied sur le sol espagnol et dépose une telle demande, le principe européen de non-refoulement s'applique immédiatement.
Pour ces hommes, l'asile devient l'unique bouclier légal pour paralyser une expulsion express et échapper aux lourdes peines réservées aux déserteurs. Cette décision de troquer l'uniforme contre le statut de demandeur d'asile en Europe traduit un effondrement du moral sur le terrain. Quand la barrière entre ceux qui gardent la frontière et ceux qui la franchissent s'efface, c'est le signe que la détresse économique a pénétré jusqu'au cœur de l'appareil sécuritaire.
Cette réalité place l'Espagne face à un véritable casse-tête politique et diplomatique. Vrais dissidents ou agents sous couverture ? L'Espagne vacille sur un fil diplomatique. En devant instruire les demandes d'asile de militaires et d'anciens services de renseignement d'un voisin immédiat, Le gouvernement espagnol est confronté à un arbitrage complexe : protéger des déserteurs sans compromettre sa propre sécurité, ni attiser les foudres du Makhzen — qui se voit invincible depuis qu'il a le quitus de l’axe du mal à savoir Washington-Tel-Aviv.