À l’occasion de la Journée internationale contre les essais nucléaires, célébrée le 29 août, la question de la non-prolifération des armes nucléaires et, plus largement, des armes de destruction massive demeure au cœur des préoccupations internationales. Dans la région MENA, au Sahel et en Méditerranée, cette problématique revêt une dimension particulière pour l’Algérie, notamment en raison des conséquences des essais nucléaires français réalisés au Sahara algérien dans les années 1960.
Dans cet entretien, le Dr Arslan Chikhaoui, expert en géopolitique, membre du Conseil consultatif d’experts du World Economic Forum et du « Track 2 » Diplomacy du système des Nations unies (UNSCR 1540), revient sur la position de l’Algérie en matière de désarmement et de non-prolifération, les menaces CBRN et la nécessité de renforcer la coopération régionale et internationale.
Algérie 54 : À l’occasion de la Journée internationale contre les essais nucléaires, quelle est la position de l’Algérie concernant la non-prolifération et la création d’une zone exempte d’armes de destruction massive dans la région ?
Dr Arslan Chikhaoui : La politique affichée de l’Algérie est en faveur d’une « zone exempte d’armes de destruction massive » dans la région MENA et au Sahel, ainsi qu’en Méditerranée. Cette position doit être comprise dans le contexte de l’engagement du pays en faveur de la non-prolifération nucléaire et de la lutte contre le terrorisme CBRN — chimique, biologique, radiologique et nucléaire — en Afrique du Nord et dans la région du Sahel.
Cette position s’inscrit également dans le cadre du développement par l’Algérie d’un programme nucléaire a utilisation purement civil et scientifique. En tant qu’État de l’espace MENA et Sahel, l’Algérie est engagée dans la lutte contre le financement, l’acquisition et la diffusion des armes de destruction massive.
Il est utile de rappeler que l’Algérie est partie à la Convention sur les armes biologiques et à toxines (CABT) signée en 1975, au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) signé en 1995 et à la Convention sur les armes chimiques signée en 1995, et qu’elle met en œuvre les recommandations du Groupe d’action financière (GAFI) pour lutter contre le financement de ces actes malveillants.
Au delà de tous ces traités internationaux, l'Algérie a signé et ratifié, également le traité de Pelindaba, qui établit une zone exempte d’armes nucléaires sur le continent africain, et se conforme à la résolution 1540 du Conseil de sécurité des Nations unies, en travaillant notamment à la mise en place d’une législation nationale régissant les différents aspects de la prolifération des armes de destruction massive.
Algérie 54 : Cette position algérienne est également liée à l’histoire du pays. Quel impact les essais nucléaires français au Sahara continuent-ils d’avoir sur cette question ?
Dr Arslan Chikhaoui : L’Algérie a souffert et continue de souffrir des effets des essais nucléaires français réalisés en 1960 et 1963 au Sahara, notamment à In-Ecker et In-Salah. Cette expérience historique malheureuse constitue nécessairement un élément important dans la position algérienne en faveur du désarmement nucléaire et de la non-prolifération.
Plus largement, l’Algérie a également été confrontée à d’autres formes de menaces liées aux armes de destruction massive. Pendant la guerre d’indépendance, entre 1954 et 1962, des Algériens ont subi des attaques utilisant des armes chimiques incendiaires, notamment le napalm. À cela s’ajoutent les mines antipersonnel disséminées par l’administration coloniale à partir de 1956 le long des lignes de défense militaire Challe et Morice.
Cette histoire explique en partie pourquoi la non-prolifération des armes de destruction massive dans la région MENA et au Sahel constitue non seulement un intérêt pour l’Algérie, mais également un objectif qu’elle soutient à travers différentes actions.
Algérie 54 : Au-delà de la menace nucléaire, vous évoquez les risques chimiques, biologiques et radiologiques, notamment ceux liés aux acteurs non étatiques. Quelle est aujourd’hui l’ampleur de cette menace?
Dr Arslan Chikhaoui : La prise de conscience des menaces CBRN liées aux acteurs non étatiques a commencé au début des années 1990.
Durant la décennie noire, la première tentative de contamination en Algérie, en 1994, par des groupes malveillants, visait à contaminer des réservoirs d’eau potable à l’aide de toxine botulique.
Les autorités algériennes ont dû alors rester particulièrement vigilantes face au terrorisme CBRN. Plusieurs rapports d’organisations internationales et de think tanks ont également fait état de tentatives de manipulation de poisons, de gaz, d’agents biologiques et de matières radioactives par des filiales d’Al-Qaïda, ainsi que de l’existence de camps de formation spécialisés dans les domaines biologique et chimique.
La menace de bio-terrorisme, que l’on peut qualifier de menace de troisième génération, est donc prise en compte. La réponse doit toutefois être coordonnée et mobiliser un large éventail de ressources humaines et matérielles, en impliquant plusieurs acteurs.
Dans ce domaine, les contrôles nationaux des matières biologiques et chimiques sensibles continuerons incontestablement à être renforcés. Les capacités préventives, scientifiques et juridiques destinées à lutter contre la prolifération chimique et biologique sont également en constante évolution pour une adaptabilité effective temporelle.
Algérie 54 : Quelles sont, dans ce contexte, les priorités pour renforcer la prévention des risques CBRN et faire progresser l’objectif d’une région exempte d’armes de destruction massive ?
Dr Arslan Chikhaoui : De mon observation, l’Algérie entend renforcer la coopération internationale et régionale autour de plusieurs priorités. Il s’agit notamment de continuer à adapter au contexte le corpus règlementaire et législatif nécessaire pour prévenir et combattre les risques et accidents nucléaires, biologiques et chimiques conformément aux normes de défense CBRN, mais également de renforcer les capacités de réponse face à une éventuelle attaque malveillante CBRN.
La sensibilisation au principe des « 3S » — sûreté, sécurité et sauvegarde — constitue également un élément important. Il est clair que la région MENA et le Sahel présentent un environnement politique compliqué et complexe pour le contrôle des armes CBRN. Il existe toutefois un terrain commun qui peut favoriser le dialogue et la coopération.
Dans cette perspective, l’Algérie soutient le potentiel du dialogue régional de la Conférence d’Helsinki proposée et participe, en tant qu’État de la région MENA, du Sahel et de la Méditerranée, à la promotion d’une zone de sécurité et de sûreté régionale.
La diplomatie scientifique, héritage des quatre sommets sur la sécurité nucléaire (NSS), demeure également un élément clé pour sensibiliser aux menaces liées aux armes de destruction massive, promouvoir le principe des « 3S » et renforcer la non-prolifération. L’objectif d’une zone exempte d’armes de destruction massive dans la région demeure ainsi un principe partagé, et l’Algérie soutient toute initiative visant à étendre une telle zone, dès lors qu’elle est acceptée par l’ensemble des États concernés.
Entretien réalisé par Rasha Selmi