Après plusieurs mois de tensions entre Alger et Bamako, le Premier ministre, chef du Gouvernement de la République du Mali, M. Abdoulaye Maïga, effectue une visite en Algérie. Porteur d’un message du président de la Transition malienne, Assimi Goïta, au président de la République, Abdelmadjid Tebboune, il est au cœur d’une nouvelle séquence dans les relations entre les deux pays.

Cette visite intervient alors que l’Algérie demeure un voisin stratégique du Mali et que le Sahel connaît de profondes recompositions politiques et sécuritaires. Pour analyser la portée de cette visite, les enjeux de la reprise du dialogue algéro-malien et ses implications pour la position de l’Algérie dans la région, Algérie 54 s’est entretenu avec le Dr Mohammed Salah Djemal, enseignant-chercheur en sciences politiques et relations internationales à l’Université de Guelma.

Algérie 54 : Après plusieurs mois de fortes tensions entre Alger et Bamako, comment analysez-vous la visite du Premier ministre malien Abdoulaye Maïga en Algérie ? Peut-on y voir une volonté réelle de tourner la page de la crise ?

Dr Mohammed Salah Djemal : Cette visite constitue avant tout un signal politique fort en direction d’Alger. Après plusieurs mois de tensions, le fait que le Premier ministre malien se déplace lui-même en Algérie traduit la nécessité, pour Bamako, de rétablir une relation avec un État qui occupe une position géographique, sécuritaire et diplomatique incontournable au Sahel.

L’Algérie n’est pas un acteur parmi d’autres : c’est une puissance régionale disposant d’une profondeur stratégique considérable, d’une longue expérience dans la lutte contre le terrorisme et d’une connaissance exceptionnelle des réalités sahéliennes. La crise récente n’a donc pas supprimé les données structurelles qui rendent le dialogue algéro-malien indispensable.

On peut effectivement y voir une volonté de tourner la page, mais surtout une prise de conscience de la nécessité de revenir au dialogue avec Alger. L’Algérie, de son côté, aborde cette nouvelle étape depuis une position de solidité et de confiance, sans renoncer à ses principes ni à ses intérêts nationaux. La page peut être tournée, mais sur la base du respect mutuel, de la souveraineté et de la responsabilité partagée. Cette visite peut ainsi marquer non pas un simple retour au statu quo, mais la reconstruction d’une relation plus solide et plus équilibrée.

Algérie 54 : Abdoulaye Maïga est porteur d’un message du président de la Transition malienne Assimi Goïta au président Abdelmadjid Tebboune. Quelle portée politique accordez-vous à cette démarche ?

Dr Mohammed Salah Djemal : Le fait qu’un message soit transmis directement par le Premier ministre malien au président Abdelmadjid Tebboune est particulièrement significatif. Il s’agit d’un canal politique de haut niveau, qui montre que Bamako souhaite rétablir un contact direct avec Alger. Cela confirme également que, malgré les tensions précédentes, la relation avec l’Algérie demeure suffisamment importante pour nécessiter un échange au plus haut niveau. C’est une reconnaissance du poids politique et stratégique de l’Algérie dans l’équation sahélienne et africaine.

Il faut notamment comprendre cette démarche comme une volonté de réouvrir une porte que la crise avait momentanément refermée. L’Algérie dispose d’une position suffisamment forte pour dialoguer sans renoncer à ses principes. Elle n’a pas besoin de s’imposer par la confrontation : sa géographie, ses capacités sécuritaires, son expérience diplomatique et son poids régional constituent déjà des atouts majeurs. Le message de Bamako ouvre donc une possibilité de rétablir la confiance, mais sur des bases claires et respectueuses des intérêts algériens.

Algérie 54 : Le Mali est un voisin stratégique de l’Algérie. Quels sont aujourd’hui les principaux enjeux de la reprise du dialogue pour l’Algérie ?

Dr Mohammed Salah Djemal : Le premier enjeu est naturellement la sécurité. La frontière avec le Mali constitue un espace stratégique pour l’Algérie, et les évolutions sécuritaires au Mali peuvent avoir des répercussions directes sur notre environnement.

La reprise du dialogue permet donc à Alger de renforcer les mécanismes de coordination, de surveillance et d’échange d’informations. Mais il faut rappeler que l’Algérie dispose de moyens considérables pour protéger son territoire : son armée, son dispositif de sécurisation des frontières et son expérience dans la lutte contre les groupes terroristes constituent une véritable forteresse sécuritaire au sud du pays.

Le deuxième enjeu est de préserver la stabilité de l’espace sahélien à partir d’une position algérienne forte. L’Algérie ne cherche pas simplement à réagir aux crises qui se développent autour d’elle ; elle possède les capacités politiques, diplomatiques et sécuritaires nécessaires pour défendre ses intérêts et contribuer à la stabilité régionale. La reprise du dialogue entre les deux pays permet donc de consolider cette position, tout en ouvrant des perspectives dans les domaines économique, énergétique et du développement des zones frontalières.

Algérie 54 : Au-delà de la dimension bilatérale, quel impact cette visite peut-elle avoir sur la position de l’Algérie face aux transformations du Sahel et au rapprochement du Mali avec le Burkina Faso et le Niger ?

Dr Mohammed Salah Djemal : La géographie impose à tous les acteurs sahéliens de tenir compte d’Alger. L’Algérie partage des frontières avec le Mali et le Niger, dispose d’une profondeur stratégique considérable et possède une expérience sécuritaire que peu d’États de la région peuvent égaler. La visite de Maïga montre précisément que, malgré les recompositions politiques, le dialogue avec Alger reste nécessaire.

Cette situation offre même à l’Algérie l’occasion de renforcer davantage son rôle de puissance régionale indépendante et incontournable. Elle peut dialoguer avec les différents acteurs sahéliens sans entrer dans une logique d’alignement ou de confrontation, tout en défendant fermement ses intérêts et sa sécurité nationale. L’Algérie dispose donc de tous les leviers nécessaires pour accompagner les transformations du Sahel depuis une position de force : une armée puissante, une diplomatie expérimentée, une profondeur géographique considérable et une connaissance historique de la région. La reprise du dialogue entre les deux pays confirme ainsi une réalité essentielle : aucune architecture durable de sécurité au Sahel ne peut ignorer l’Algérie.

Entretien réalisé par Racha Selmi