Alors que le Washington Post a révélé que l'administration du président Donald Trump étudiait plusieurs options militaires contre le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, les autorités maliennes assurent n'avoir reçu aucune communication officielle de Washington. Le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, a réaffirmé que Bamako comptait avant tout sur ses propres forces pour lutter contre le terrorisme et que toute coopération internationale devait être fondée sur le dialogue et le respect de la souveraineté nationale.

Dans cet entretien accordé à Algérie 54, Mohammed Salah Djemal, enseignant-chercheur en relations internationales à l'Université de Guelma, analyse les implications juridiques, diplomatiques et géopolitiques d'une éventuelle intervention américaine au Mali.


Algérie 54 : Une intervention américaine, si elle devait avoir lieu, pourrait-elle être menée sans l'accord explicite des autorités maliennes ? Quelles en seraient les conséquences sur le plan du droit international ?

Mohammed Salah Djemal : Sur le plan juridique, une intervention sans consentement soulèverait des interrogations au regard du principe de souveraineté consacré par la Charte des Nations unies, sauf si elle était autorisée par le Conseil de sécurité. Mais au-delà du droit, une telle option serait politiquement contre-productive. Elle risquerait d'alimenter les discours anti-occidentaux, de fragiliser davantage la coopération régionale et de renforcer la propagande des groupes terroristes.

Algérie 54 : Après le départ des forces françaises et la reconfiguration des partenariats sécuritaires du Mali, comment une éventuelle implication américaine serait-elle perçue par Bamako ?

Mohammed Salah Djemal : Le contexte actuel est très différent de celui des années 2013-2020. La question centrale ne serait pas l'origine du partenaire, mais les conditions politiques et stratégiques de son engagement.

Algérie 54 : Une opération américaine contre le JNIM risquerait-t-elle de modifier l'équilibre sécuritaire au Sahel  ?

Mohammed Salah Djemal : Une telle opération aurait une portée dépassant largement le territoire malien. Elle pourrait constituer un test pour la cohésion de l'Alliance des États du Sahel, dont les membres défendent une approche reposant sur l'autonomie stratégique régionale. Elle pourrait également accélérer la reconfiguration des rapports entre les puissances internationales et les États sahéliens, dans un espace devenu l'un des principaux théâtres de la compétition géopolitique.

Algérie 54 : Quels enseignements les États-Unis pourraient-ils tirer des précédentes interventions étrangères dans la région afin d'éviter les erreurs du passé ?

Mohammed Salah Djemal : Le principal enseignement est que l'élimination de chefs terroristes ne garantit pas la disparition des organisations. Les interventions passées ont parfois privilégié la dimension tactique au détriment des causes profondes de l'instabilité, notamment la faiblesse de la gouvernance, l'absence de services publics, les crises socio-économiques et les conflits communautaires. Une stratégie durable exige une articulation entre sécurité, développement et renforcement des institutions nationales.

Algérie 54 : Selon vous, quelle stratégie est aujourd'hui la plus efficace pour lutter durablement contre les groupes terroristes au Sahel : une approche essentiellement militaire ou une combinaison d'actions sécuritaires, politiques et de développement ?

Mohammed Salah Djemal : L'expérience sahélienne montre que la victoire militaire, lorsqu'elle est isolée, produit souvent des résultats temporaires. C'est précisément sur ce point que l'approche algérienne se distingue. L'Algérie défend depuis des années une vision multidimensionnelle où la sécurité constitue une condition nécessaire, mais non suffisante. Elle considère que la lutte contre le terrorisme doit s'accompagner d'investissements dans le développement, d'une gouvernance inclusive, de la consolidation des institutions, de la réconciliation nationale et d'une coopération régionale respectueuse de la souveraineté des États. Cette approche vise non seulement à neutraliser les groupes armés, mais surtout à éliminer les facteurs qui favorisent leur enracinement et leur capacité de recrutement. C'est cette logique qui offre les meilleures perspectives de stabilité durable au Sahel.

Entretien réalisé par Rasha Selmi