Par Hanane Ben

Le rapport de Monitor Disinfo met en garde contre une « marche de libération » vers Ceuta, Melilla et l'ambassade d'Espagne à Rabat le 20 septembre, tout en prenant soin d'affirmer qu'aucun lien direct avec le gouvernement marocain n'est prouvé. Une précaution qui ressemble à de la naïveté : dans le royaume, rien ne se mobilise sans l'aval des services de renseignement dirigés par Abdellatif Hammouchi , Yassine Mansouri et le vice-roi Fouad El Himma.

Cette campagne s'appuie en réalité sur les méthodes bien connues de la guerre hybride menée par le Makhzen, qui recourt à des armées de « mouches électroniques » pour manipuler l'opinion, attiser le nationalisme et exploiter les fractures espagnoles (comme les indépendantismes catalan et basque).

 Cette stratégie d'agitation permanente, dont l'Algérie fait les frais depuis des décennies, trouve aujourd'hui un terrain favorable face à un Pedro Sánchez politiquement vulnérable, contraint de multiplier les concessions devant Rabat — un recul permanent largement alimenté par les répercussions de l'affaire Pegasus.

Si l'opération passe d'abord par une guerre psychologique et médiatique visant à dicter le rapport de force, la menace reste physique. Au moindre signe de faiblesse ou à la première occasion, le régime voyou du Maroc n'hésitera pas à lâcher ses hordes vers les deux enclaves espagnoles.

Ce que le rapport de Monitor Disinfo ne dit pas, c'est que le calendrier de cette campagne d'agitation est directement calé sur l'agenda politique espagnol. L'activation des réseaux marocains intervient au moment même où le Congrès espagnol s'apprête à voter, le 10 septembre, une loi facilitant l'accès à la nationalité espagnole pour les Sahraouis.

Pour le Makhzen, ce texte constitue un camouflet diplomatique majeur qui rappelle la responsabilité de l'Espagne au Sahara Occidental. L'appel à manifester devant l'ambassade d'Espagne à Rabat le 20 septembre n'est donc rien d'autre qu'un contre-feu, une manœuvre de chantage orchestrée par les services de renseignement pour intimider Madrid, étouffer la portée du vote sahraoui et détourner l'attention en fabriquant une crise sécuritaire de toutes pièces.

Et l'utilisation de l'arme migratoire par la royauté  du Maroc comme instrument de chantage géopolitique s'appuie sur une réalité bien établie. L'épisode de mai 2021 l'a prouvé lorsque, en réponse à l'hospitalisation du chef du Polisario Brahim Ghali en Espagne, Rabat a délibérément ouvert ses frontières, laissant plus de 10 000 migrants envahir l'enclave de Ceuta pour asphyxier diplomatiquement Madrid.

Plus récemment, face aux frictions géopolitiques autour des alliances régionales — notamment le rapprochement entre Alger et Madrid ou les positions espagnoles sur la scène internationale —, les vagues de dizaines de milliers de personnes tentant de franchir les frontières de Ceuta et Melilla ont une nouvelle fois démontré la versatilité des contrôles marocains. En agitant aujourd'hui la menace d'une nouvelle mobilisation massive pour le 20 septembre, le régime réactive exactement le même mode opératoire : instrumentaliser la détresse humaine et la jeunesse marocaine comme une armée de pression pour contraindre un gouvernement espagnol affaibli.

Le Makhzen utilise sa propre jeunesse comme de la chair à canon géopolitique. En agitant le drapeau du nationalisme et la « libération » des enclaves, le régime détourne artificiellement l'attention de sa population des crises économiques et sociales qui minent le pays. C'est un double jeu destructeur dans lequel Rabat vend à sa jeunesse un récit de conquête héroïque tout en l'utilisant froidement comme un moyen de pression démographique.

Cette escalade permanente trouve un terrain d'autant plus favorable que le gouvernement de Pedro Sánchez s'enferme dans une posture de faiblesse. En multipliant les concessions pour éviter l'affrontement — un effacement largement motivé par le scandale Pegasus et les moyens de pression dont dispose Rabat —, Madrid ne fait qu'encourager l'agressivité du régime voisin.

L'illusion qu'un apaisement diplomatique permettrait de stabiliser la situation s'effondre. Chaque recul espagnol est interprété par le Makhzen comme une invitation à monter d'un cran dans la provocation et le chantage.

Enfin, le dossier dépasse le cadre bilatéral pour révéler la vulnérabilité de l'Europe. Ceuta et Melilla ne sont pas simplement des villes espagnoles ; elles constituent les seules frontières terrestres de l'Union européenne sur le continent africain. En fermant les yeux et en préférant la prudence des rapports feutrés comme celui de Monitor Disinfo à une réponse ferme, Bruxelles abandonne sa propre frontière. Ce manque de fermeté transforme la gestion des flux migratoires en une bombe à retardement, laissant un État tiers utiliser des tactiques hybrides pour déstabiliser l'Europe en toute impunité.

Ce n'est pas une simple campagne sur Internet, mais un acte de guerre hybride déguisé dont le but est d'asphyxier Madrid au moindre signe de faiblesse. À chaque fois que l'Espagne s'apprête à prendre une décision qui déplaît à son voisin, ce dernier s'agite et brandit aussitôt le drapeau de la menace migratoire. Pendant combien de temps encore faudra-t-il à l'Espagne de rester spectatrice ?