Une enquête publiée récemment par le Financial Times met en lumière l’ampleur du recours à des combattants étrangers dans la guerre au Soudan. Selon cette investigation, près de 2 000 anciens militaires colombiens auraient été recrutés puis déployés aux côtés des Forces de soutien rapide (FSR), dans le cadre d’un dispositif impliquant notamment la société de sécurité privée émiratie Global Security Services Group (GSSG).
L’enquête décrit un circuit de recrutement et d’acheminement passant notamment par les Émirats arabes unis et la Libye, avant le déploiement de ces combattants dans la région du Darfour.
Ces révélations relancent les interrogations sur le rôle des acteurs étrangers dans la guerre au Soudan, mais également sur l’utilisation croissante de sociétés privées de sécurité et de combattants étrangers dans les conflits contemporains. Elles soulèvent aussi des questions sur les responsabilités éventuelles des différents acteurs impliqués et sur les conséquences de cette internationalisation pour les perspectives de règlement du conflit.
Pour décrypter ces révélations, leurs implications géopolitiques et les possibles évolutions du conflit soudanais, nous avons sollicité l’analyse de Ahmed Yacoub Dabio, expert en gestion des conflits et président du Centre d’études pour le développement et la prévention de l’extrémisme.
Algérie54: L'enquête du Financial Times évoque le recrutement et le déploiement d'environ 2 000 anciens militaires colombiens aux côtés des Forces de soutien rapide. Que révèle, selon vous, l'ampleur de cette présence de combattants étrangers sur la nature actuelle de la guerre au Soudan ?
Yacoub Dabio : Cette information n'a en réalité rien d'un scoop. Plusieurs enquêtes, celles New-York Times, de Human Rights Watch, de l'AFP, de La Silla Vacía, avaient déjà documenté ce recrutement depuis 2024.
La présence de mercenaires colombiens aux côtés des FSR est devenue, si l'on peut dire, un secret de polichinelle. Ce qui change avec la publication du Financial Times, c'est l'échelle, près de 2 000 hommes, ce n'est plus un appoint tactique ponctuel, c'est une force supplétive à part entière, correctement structurée, financée et acheminée. Cela confirme que la guerre au Soudan n'oppose plus seulement deux armées soudanaises, elle mobilise désormais une chaîne logistique internationale, avec ses propres intérêts financiers.
Et cette chaîne ne s'arrête pas aux frontières du Soudan. Ces combattants transitent par plusieurs pays, à l'aller comme au retour, ce qui aura nécessairement des répercussions bien au-delà du théâtre soudanais, sur la sécurité régionale, sur la circulation des armes, et potentiellement sur d'autres foyers de tension.
Algérie54:Le rôle de la société émiratie Global Security Services Group est particulièrement mis en avant dans cette affaire. Peut-on encore considérer cette opération comme relevant uniquement d'une initiative privée, ou ces révélations soulèvent- elles des interrogations sur une éventuelle implication plus large des Émirats arabes unis ?
Yacoub Dabio : Non, je ne crois pas qu'on puisse encore parler d'initiative purement privée. Des experts et responsables émiratis eux-mêmes n'ont plus vraiment cherché à s'en cacher, ils justifient publiquement cette présence par les intérêts économiques considérables que leur pays a construits au Soudan au fil des années.
Une société de sécurité privée, aussi structurée soit-elle, ne déploie pas seule deux mille hommes vers un théâtre de guerre sans qu'il y ait, à un moment donné, une couverture ou à tout le moins une tolérance de l'État sur le territoire duquel elle opère. C'est précisément pour cela que je pense que la solution ne se trouvera pas uniquement sur le terrain judiciaire ou médiatique : les autorités soudanaises devront, à un moment, engager une discussion directe avec Abou Dabi pour clarifier cette relation et en sortir.
Algérie54: Le parcours décrit, recrutement en Colombie, passage par les Émirats arabes unis, transit par plusieurs pays, puis déploiement au Darfour, laisse apparaître une chaîne logistique transnationale particulièrement structurée. Que révèle cette organisation sur l'ampleur des réseaux étrangers qui interviennent aujourd'hui dans le conflit soudanais ?
Yacoub Dabio : Ce que révèle surtout cette chaîne, c'est sa capacité d'adaptation. La situation évolue si vite qu'aucune enquête, aussi sérieuse soit-elle, ne peut prétendre en dresser un tableau exhaustif et définitif. Les itinéraires, les intermédiaires, les sociétés-écrans changent au gré des sanctions et des révélations.
Le cas colombien n'est d'ailleurs probablement pas isolé. Ces dernières semaines, les autorités soudanaises ont par exemple accusé l'Éthiopie non seulement d'héberger des combattants des FSR sur son territoire, mais aussi de participer à leur formation et de les accompagner dans des assauts contre la localité de Kourmouk.
Des drones stratégiques toujours plus modernes, réservés aux grandes puissances, sont employés pour frapper des cibles militaires comme civiles. Tout se passe sous le nez et la barbe de la communauté internationale, qui n’y comprend rien. Autrement dit, le réseau mis au jour par le Financial Times n'est qu'un fragment visible d'un système bien plus vaste, qui recompose en permanence ses routes et ses appuis.
Algérie54: Si les éléments concernant le recrutement, la formation et le déploiement de ces combattants étaient confirmés, quelles pourraient être les conséquences sur le plan du droit international, et quelles responsabilités pourraient éventuellement être engagées ?
Yacoub Dabio: Sur le papier, les responsabilités sont pourtant assez claires. Le recrutement et l'emploi de mercenaires, la complicité dans des crimes de guerre documentés, l'appui logistique à un groupe armé accusé d'exactions massives, tout cela engage la responsabilité des sociétés impliquées, mais aussi potentiellement celle des États qui les couvrent ou les tolèrent. Le problème n'est pas juridique, il est politique.
La communauté internationale a jusqu'ici échoué à imposer un cessez-le-feu, à faire respecter ses propres résolutions, voire à envisager sérieusement le recours au chapitre VII de la Charte des Nations unies pour protéger les civils, épargner davantage de vies, éviter la famine, la malnutrition infantile, les déplacements de population.
Ce n’est pas qu’il manque un cadre juridique, mais plutôt que des intérêts commerciaux, notamment liés au commerce des armes et de l’or, pèsent aujourd’hui plus lourd que les instruments de droit international censés les encadrer. Le Soudan produit plus de 90 tonnes d’or, dont 30 tonnes par les FSR, même en temps de guerre. En somme, le droit existe, mais c’est la volonté de l’appliquer qui fait défaut.
Algérie54: Au-delà du cas des combattants colombiens, peut-on considérer que le conflit soudanais est désormais devenu une véritable guerre par procuration, dans laquelle interviennent des puissances régionales, des sociétés privées de sécurité et des combattants étrangers ? Et quelles conséquences cette internationalisation pourrait-elle avoir sur les chances de parvenir à une solution politique au Soudan ?
Yacoub Dabio: Oui, le Soudan est devenu le théâtre d'une guerre par procuration, où des puissances régionales avancent leurs intérêts par milices et sociétés privées interposées. Cette internationalisation complique considérablement toute perspective de règlement politique, car elle donne aux deux belligérants les moyens matériels de camper sur des positions extrêmes et de rejeter, l'un comme l'autre, les tentatives de cessez-le-feu portées par la communauté internationale. Et cette communauté internationale n'est pas un bloc homogène et désintéressé.
Certains de ses membres ferment les yeux, sciemment, sur les atrocités commises au Soudan, parce que leurs intérêts économiques ou diplomatiques s'accommodent très bien du statu quo. Il y a, derrière cette indifférence sélective, quelque chose qui s'apparente à un mépris silencieux pour les vies soudanaises, comme si elles comptaient moins que d'autres dans la hiérarchie implicite des drames que le monde consent à regarder en face. C'est cette indifférence-là qu'il faut nommer si l'on veut un jour espérer une mobilisation internationale à la hauteur de la catastrophe.
Enfin, il convient de rappeler que 80 % des combattants des FSR sont des Soudanais d’origine tchadienne, dont les parents ont fui le Tchad lors de la famine des années 60 et du conflit armé des années 80.
Les autorités soudanaises les ont marginalisés et privés de tout droit civique et d’éducation. Parmi eux, beaucoup, aux cheveux de Bob Marley, sont nés en Libye. Personne ne doit s’opposer à leurs revendications, mais celles-ci doivent passer par des voies politiques et pacifiques, et Hemetti avait tous les moyens pour y parvenir. Malheureusement, il a choisi la voie militaire et, ainsi, des criminels comme Abouloulou, qui se vantent d’avoir exécuté plus de mille personnes, ont dénaturé la lutte des FSR. Personne ne peut tolérer les atrocités commises, qu’elles soient le fait de l’armée ou des FSR. La solution ne peut être que pacifique.
Entretien réalisé par Rasha Selmi