Par Rasha Selmi

Le vote de la Russie au Conseil de sécurité des Nations unies sur la question du Sahara Occidental a suscité de nombreuses réactions, dans un contexte marqué par la poursuite des efforts diplomatiques visant à parvenir à une solution politique au conflit. En opposant son veto au projet de résolution américain, Moscou a remis au centre du débat les enjeux liés au droit du peuple sahraoui à l’autodétermination et au rôle du Conseil de sécurité dans le processus de règlement.


Dans cet entretien accordé à Algérie 54, Malainin Lakhal, vice- représentant permanent de la République arabe sahraouie démocratique auprès de l’Union africaine, revient sur la portée de cette décision, ses implications pour la cause sahraouie et les perspectives diplomatiques qui s’ouvrent à la suite de ce vote.

Algérie 54 : Comment la RASD interprète-t-elle le veto opposé par la Russie ? Peut-on le considérer comme un acquis diplomatique ?

Malainin Lakhal: Le veto russe constitue une décision de principe d'une grande lucidité politique, morale et juridique. Il ne s'agit pas d'un simple acte procédural, mais d'un coup d'arrêt ferme à la tentative américaine d'instrumentaliser le Conseil de sécurité pour légitimer un fait colonial accompli et imposer le plan d'autonomie marocain comme unique option. Plus grave encore, le projet de résolution cherchait à éradiquer le droit inaliénable du peuple sahraoui à l’autodétermination et portait une atteinte fondamentale à sa souveraineté exclusive sur son territoire. Il s'agit là d'une dérive d'une extrême gravité qu’il ne faut pas prendre à la légère.

Donc, on peut à juste titre dire que c'est un acquis diplomatique majeur pour la cause sahraouie. Ce veto a permis de briser l'illusion d'un consensus international sur les prétentions de Rabat et a rappelé que la souveraineté du Sahara Occidental n'est ni une monnaie d'échange diplomatique, ni une faveur qu'un porte-plume peut attribuer par une résolution. Il réaffirme que la question sahraouie demeure strictement une affaire de décolonisation non achevée.

Par ailleurs, on peut affirmer que la Russie a sauvé l'honneur de l'institution onusienne. L'adoption d'un tel texte aurait signifié la faillite morale du Conseil de sécurité, le réduisant à un instrument de normalisation du néocolonialisme, des ambitions expansionnistes et du règne de la loi de la jungle.

Algérie 54: Quelle est la portée juridique et politique de l'argument russe sur l'autodétermination ?

Malainin Lakhal: Une portée tout à fait capitale, car elle réinscrit le dossier dans le cadre strict de la légalité internationale. Sur le plan juridique, la Russie a rappelé une norme impérative : aucune solution ne peut être dictée par le Conseil de sécurité à la place du peuple sahraoui, seul et unique titulaire de la souveraineté et du droit à l'autodétermination. De plus, elle a fermement rappelé le Conseil à ses obligations cardinales, en soulignant qu'il n'entre nullement dans son mandat de trancher les questions de souveraineté. Prétendre inscrire dans une résolution onusienne la reconnaissance par certains États des prétentions marocaines aurait constitué une dérive institutionnelle catastrophique. D’ailleurs, le discours historique du représentant permanent de l’Algérie, Ammar Bendjama, a été magistral dans ce contexte.

Sur le plan politique, cela met à nu la contradiction des diplomaties qui prétendent favoriser des négociations « mutuellement acceptables » et le droit des peuples à l’autodétermination tout en soutenant un texte qui en fixe le résultat à l'avance. On ne négocie pas sous le coup d'une capitulation imposée. Cet argument protège l'essence même de la médiation onusienne en réaffirmant que la paix ne peut se bâtir sur la négation des droits fondamentaux d'un peuple.

Algérie 54: Comment expliquer l'échec du projet russe d'extension de la MINURSO et ses conséquences ?

Malainin Lakhal:  Le rejet du projet russe, qui proposait pourtant une prorogation technique minimale de douze mois pour sauver la face au Conseil, s'explique par la logique de confrontation géopolitique et la soumission de plusieurs membres du Conseil aux pressions du porte-plume américain. Ces États ont sacrifié la continuité d'un mécanisme de paix au profit d'alignements politiques de court terme.

Sur le terrain, l'expiration du mandat crée une incertitude opérationnelle quant aux activités de la mission. Mais sur le plan juridique, les conséquences sont nulles pour le statut du territoire, car la fin du mandat de la MINURSO ne clôt pas le processus de décolonisation et ne libère pas l'ONU de sa responsabilité historique envers le peuple sahraoui. Le droit inaliénable du peuple sahraoui à l'indépendance ne dépend pas d'un vote technique à New York, il dépend seulement de la décision que le peuple va prendre dans un processus juste et conforme à la légalité internationale.

Algérie 54: Le vote russe pourrait-il rééquilibrer les démarches diplomatiques au Conseil de sécurité ?

Malainin Lakhal: Ce vote démontre l'impasse du modèle actuel où un seul membre, comme le porte-plume américain, cherche à monopoliser la rédaction des résolutions pour faire prévaloir son agenda national au mépris de la neutralité requise par l'ONU et au mépris des préoccupations et amendements des autres membres eux-mêmes, pour ne pas parler de la marginalisation de la position sahraouie. Le veto russe rouvre un espace diplomatique et oblige le Conseil de sécurité à revoir sa méthode de travail sur cette question en particulier.

Il rétablit un équilibre en rappelant aux grandes puissances qu'elles ne peuvent pas contourner les principes de la Charte. Ce signal fort doit encourager les membres attachés au droit international à exiger des consultations véritablement inclusives, équilibrées et respectueuses des deux parties au conflit, plutôt que de céder aux diktats unilatéraux.

Algérie 54: Quel rôle pour l'Union africaine et quelles sont les prochaines démarches sahraouies ?

Malainin Lakhal: L'Union africaine, en tant qu'organisation continentale dont la RASD est un membre fondateur, a naturellement un rôle pionnier à jouer. Face à la paralysie du Conseil de sécurité, l'UA se doit de réaffirmer haut et fort les principes sacrés de son Acte constitutif, notamment le respect des frontières héritées de l'indépendance et l'interdiction stricte de l'acquisition de territoires par la force, tout en accentuant la pression multilatérale sur l'ONU.

Cependant, la capacité réelle de l'organisation continentale à faire prévaloir sa voix en conformité avec ses propres doctrines fondamentales pose question et mérite un débat lucide. La voix de l'Afrique demeure malheureusement morcelée là où l'unité s'impose. Le vote discordant des trois membres africains du Conseil de sécurité (A3) illustre cette fragilité, où les calculs nationaux l'ont emporté sur la position historique et indivisible d'un continent qui s'est toujours battu contre le colonialisme, l’expansionnisme, l'occupation et les ingérences étrangères.

Pour sa part, la diplomatie sahraouie entend intensifier son action sur tous les fronts, et surtout : devant l'Assemblée générale de l'ONU, où nous devons exiger que cet organe, exempt de droit de veto, reprenne pleinement ses prérogatives de décolonisation au Sahara occidental ; auprès des partenaires internationaux, pour sensibiliser les États aux dangers de la légitimation de l'occupation marocaine pour la stabilité régionale, africaine et internationale ; et sur le terrain et dans le cadre légal, en poursuivant la résistance légitime.

Le Front POLISARIO reste disposé à négocier, mais refuse catégoriquement d'être le figurant d'une mascarade diplomatique. La paix est notre choix souverain, mais le droit à l'autodétermination et notre souveraineté sur notre pays et nos ressources demeurent non négociables.

Entretien réalisé par Rasha Selmi