Les images diffusées depuis la frontière entre le Maroc et Ceuta montrent des groupes de migrants progressant vers le territoire espagnol alors que des forces de sécurité marocaines sont présentes à proximité. Des séquences que plusieurs sources espagnoles présentent comme un indice de passivité, voire de facilitation, du passage.
 
La crise migratoire qui secoue Ceuta depuis le 30 juillet prend une nouvelle dimension avec la multiplication de vidéos tournées aux abords de la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole. Sur plusieurs séquences diffusées sur les réseaux sociaux et reprises par des médias espagnols, des centaines de migrants apparaissent en train de progresser vers Ceuta tandis que les forces de sécurité marocaines restent visibles dans le secteur.
 
Ces images ont immédiatement alimenté les interrogations sur le comportement des autorités marocaines. Une question s’impose désormais : comment une telle masse de personnes a-t-elle pu atteindre puis franchir la frontière dans ces proportions alors que le dispositif sécuritaire marocain était présent sur place ?
 
El País décrit notamment une situation paradoxale à Fnideq, côté marocain. Le journal rapporte la présence de plusieurs lignes de gendarmes, de forces auxiliaires et de policiers, avec véhicules, blindés et moyens antiémeutes, tout en constatant que des milliers de migrants continuaient à longer la plage en direction de Ceuta, parfois à proximité immédiate des forces de sécurité. Le quotidien espagnol parle de « passivité » et de tolérance du passage sur le littoral.
 
Plus révélateur encore, le quotidien espagnol The Objective affirme que la Guardia Civil accorde du crédit à certaines vidéos dans lesquelles la police marocaine aurait notamment dirigé la circulation et laissé passer des groupes de jeunes en direction de la frontière. Ces éléments restent toutefois à considérer avec prudence : l’authenticité, la date, le lieu précis et le contexte de chaque vidéo doivent être établis avant de pouvoir conclure à une instruction officielle visant à faciliter l’entrée en territoire espagnol.
 
Le contraste avec d’autres images est cependant frappant. Reuters rapporte que, dans la ville marocaine de Fnideq, les autorités ont utilisé des canons à eau contre des migrants afin de tenter d’empêcher les traversées. Plusieurs migrants interrogés par l’agence ont également affirmé que la police avait essayé de les arrêter.
 
Deux réalités semblent donc apparaître simultanément : un dispositif marocain capable de réprimer certains rassemblements, mais aussi des zones où des groupes considérables ont pu progresser vers Ceuta sans être empêchés. C’est précisément cette apparente contradiction qui nourrit les soupçons sur la gestion de la frontière par Rabat.
 
Le phénomène rappelle inévitablement la crise de mai 2021, lorsque près de 10.000 personnes avaient rejoint Ceuta depuis le Maroc en quelques jours. À l’époque déjà, les autorités et responsables espagnols avaient dénoncé un relâchement du contrôle marocain dans un contexte de forte tension diplomatique entre Rabat et Madrid.
 
Cette fois encore, les interrogations sont nombreuses. Le gouvernement marocain n’a pas publiquement expliqué les circonstances précises ayant permis ces passages massifs. Reuters indique que le ministère marocain de l’Intérieur n’a pas répondu aux demandes de réaction de l’agence. Dans le même temps, le ministère espagnol de l’Intérieur affirme que Madrid travaille étroitement avec Rabat et que la police marocaine a empêché de nombreux migrants de franchir la frontière.
 
Pour les autorités de Ceuta, l’ampleur de l’épisode dépasse désormais le simple cadre migratoire. Des milliers de personnes ont pénétré dans l’enclave espagnole, poussant Madrid à renforcer considérablement le dispositif policier et à déployer des militaires pour appuyer la Guardia Civil.
 
Au-delà du caractère spectaculaire des images, c’est donc le comportement des forces marocaines sur certains points du dispositif frontalier qui se retrouve au cœur de la controverse. Les vidéos ne constituent pas, à elles seules, la preuve d’un ordre donné par Rabat. Mais leur concordance avec des témoignages et des observations de terrain alimente une hypothèse devenue centrale dans le débat espagnol : celle d’un contrôle volontairement relâché, permettant à une partie des migrants de se diriger vers Ceuta.
 
Une chose est certaine : la frontière n’a pas été seulement franchie ; elle a, par endroits, semblé fonctionner au ralenti alors que des milliers de personnes se dirigeaient vers le territoire espagnol. Reste désormais à déterminer s’il s’agit d’un effondrement ponctuel du dispositif marocain, d’une incapacité opérationnelle face à la masse des migrants, ou d’une forme de tolérance délibérée. La réponse à cette question pourrait peser lourdement sur les relations entre Madrid et Rabat.
 
Rasha Selmi