Par Rasha Selmi
De la conquête portugaise de Ceuta en 1415 à l’intégration de Melilla à la Couronne espagnole en 1497, l’histoire contredit le récit d’une « terre marocaine » que Rabat cherche aujourd’hui à imposer. La crise migratoire actuelle révèle surtout la fragilité d’une Europe qui a fait de la coopération avec le Maroc un pilier du contrôle de ses frontières.
La crise migratoire qui secoue actuellement Ceuta ne constitue pas seulement une nouvelle flambée à la frontière hispano-marocaine. Elle remet sur la table une question beaucoup plus ancienne : celle du statut de deux territoires espagnols en Afrique du Nord que le Maroc continue de revendiquer.
Ceuta et Melilla sont aujourd’hui deux villes autonomes espagnoles, administrées par l’État espagnol et intégrées à son organisation territoriale. Le gouvernement espagnol les répertorie officiellement parmi les deux villes autonomes du pays.
Le récit marocain consistant à présenter ces territoires comme de simples « villes marocaines occupées » mérite pourtant d’être confronté à l’histoire.
Repère historique : Ceuta n’est pas devenue espagnole hier
L’histoire de Ceuta est ancienne et mouvementée. La ville passe sous domination portugaise en 1415, lorsque les forces de Jean Ier du Portugal s’en emparent. Mais lorsque le Portugal se soulève contre la monarchie hispanique en 1640, Ceuta choisit de rester fidèle au souverain espagnol.
Cette situation est ensuite formalisée dans le traité de Lisbonne de 1668, par lequel le Portugal renonce à Ceuta au profit de l’Espagne. Autrement dit, le rattachement de Ceuta à l’Espagne n’est pas une construction récente : il remonte au XVIIe siècle et repose sur une succession historique et diplomatique bien documentée.
Melilla présente une chronologie différente. La ville est prise en 1497 par une expédition espagnole commandée par Pedro de Estopiñán, à la suite de la conquête de Grenade et dans le contexte de l'expansion espagnole sur les côtes nord-africaines. Elle est depuis lors liée à la Couronne espagnole.
Ainsi, réduire Ceuta et Melilla à des territoires « marocains occupés par l’Espagne » efface plusieurs siècles d’histoire portugaise puis espagnole.
Cela ne signifie évidemment pas que le Maroc ne revendique pas ces territoires. Il les revendique. Mais une revendication territoriale ne suffit pas à transformer une revendication en souveraineté effective.
Et aujourd’hui, la réalité politique est claire : Ceuta et Melilla sont administrées par l’Espagne.
Rabat revendique, mais la réalité demeure espagnole
Le paradoxe est particulièrement visible à l’occasion des crises migratoires.Le Maroc considère Ceuta et Melilla comme des territoires qu’il devrait récupérer. Mais dans le même temps, ces deux villes constituent précisément le point de passage entre le territoire marocain et une frontière espagnole et européenne.
C’est là que se situe une contradiction fondamentale : Rabat conteste politiquement la présence espagnole tout en négociant avec Madrid le contrôle de la frontière qui sépare son territoire de ces mêmes villes.
La migration devient alors un instrument de pression particulièrement efficace.
Le précédent chaos de mai 2021 est toujours dans les mémoires. Plusieurs milliers de personnes avaient alors franchi la frontière de Ceuta depuis le Maroc, dans un contexte de grave crise diplomatique entre Madrid et Rabat. La séquence avait démontré à quel point la frontière migratoire pouvait se transformer rapidement en arme politique.
2018 : Marrakech, capitale mondiale de la gouvernance migratoire
Autre élément à rappeler : 2018 et le Pacte mondial sur les migrations. Le 10 et le 11 décembre 2018, Marrakech accueille la conférence intergouvernementale des Nations unies destinée à adopter le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières. La conférence est organisée par le Royaume du Maroc.
Il faut toutefois être précis : ce texte n’est pas un accord par lequel le Maroc se serait engagé à « accueillir tous les migrants » en provenance d’Afrique ou d’ailleurs. Il s’agit d’un cadre international de coopération sur les migrations.
Mais politiquement, le symbole est puissant. Le Maroc a voulu se présenter comme un acteur central de la gouvernance migratoire internationale, comme un partenaire incontournable de l’Europe et comme un pays capable d’organiser et de maîtriser les flux migratoires.
Huit ans plus tard, la frontière de Ceuta offre un spectacle qui met cette posture à rude épreuve.
Quand la frontière devient un moyen de pression
Les événements des 30 et 31 juillet 2026 montrent l’ampleur du problème. Des dizaines de milliers de personnes ont tenté de pénétrer à Ceuta depuis le Maroc. Les estimations rapportées par Reuters font état d’environ 60000 passages en une journée, tandis qu’au moins 34 personnes sont mortes dans cette ruée, selon les derniers chiffres des autorités espagnoles. L’Espagne a déployé des moyens militaires supplémentaires pour soutenir le contrôle de la frontière.
Une autre question est parfaitement légitime : quelle est la responsabilité d’un État dans la maîtrise de sa frontière lorsqu’un flux massif de personnes se dirige vers le territoire voisin ?
Cette question est d’autant plus importante que plusieurs observateurs ont relevé que le contrôle marocain de la frontière avait été insuffisant ou temporairement relâché. La capacité du Maroc à peser sur l’intensité des flux migratoires lui confère un formidable levier de négociation sur l’Europe.
Ceuta : d’une crise espagnole à une crise européenne
Et les conséquences dépassent désormais Madrid. Face à la situation, l’Italie a menacé de soutenir des mesures allant jusqu’à la suspension de l’Espagne de l’espace Schengen, tandis que la France a annoncé le renforcement des contrôles à sa frontière avec l’Espagne.
Il faut cependant être rigoureux : l’Italie a formulé la menace politique ; cela ne signifie pas que l’Espagne a été ou puisse être simplement « expulsée » de Schengen par une décision unilatérale italienne. Des responsables politiques espagnols ont d’ailleurs dénoncé cette présentation comme juridiquement trompeuse.
Reste le fait politique : une crise à la frontière marocaine de Ceuta commence à provoquer des tensions entre États membres de l’Union européenne.Et c’est précisément le paradoxe de la politique migratoire européenne.
L’Europe a délégué une partie du contrôle de ses frontières à des pays voisins, dont le Maroc. Elle a fait de Rabat un partenaire majeur dans la lutte contre les départs clandestins et les franchissements irréguliers. Mais cette coopération crée aussi une dépendance.
Plus l’Europe dépend du Maroc pour contrôler ses frontières, plus Rabat dispose d’un levier politique sur l’Europe.
Rabat face à ses contradictions
Le Maroc veut être considéré comme un interlocuteur de l’Union européenne en matière de gestion des migrations. Mais la crise de Ceuta révèle le revers de cette stratégie.
Car derrière les barbelés de la frontière se trouve une réalité géopolitique que l’Europe ne peut plus ignorer : Ceuta et Melilla sont espagnoles dans leur administration, leur système juridique et leur représentation politique ; elles sont néanmoins revendiquées par Rabat, qui demeure en mesure d’influencer fortement ce qui se passe sur leur frontière méridionale.
Ce paradoxe donne au Maroc une capacité de chantage.La question n’est donc plus seulement de savoir combien de migrants peuvent entrer à Ceuta.
La véritable question est de savoir combien de temps l’Europe acceptera que sa sécurité frontalière repose sur la coopération d’un État qui conteste la souveraineté espagnole sur deux de ses territoires et qui sait que la gestion des flux migratoires constitue l’un de ses principaux moyens de pression diplomatique.
Ceuta n’est pas seulement une frontière. C’est le miroir des contradictions de la politique européenne et de son laxisme envers le Maroc.
Et dans ce miroir, l’Europe découvre peut-être qu’en faisant de Rabat un gardien de ses frontières, elle lui a aussi donné les clés d’une partie de son rapport de force avec l’Union européenne.
Rasha Selmi