La visite du président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, à Alger consacre le retour à une relation apaisée entre l'Algérie et l'Espagne après quatre années de crise liée à l'alignement deMadrid sur la position de l'occupant marocain sur la question du Sahara Occidental.

Au-delà du réchauffement politique, ce déplacement met en lumière les nouveaux enjeux d'un partenariat appelé à se renforcer dans les domaines de l'énergie, des investissements et de la coopération stratégique. Analyse avec Isabelle Lourenço, chercheuse au Centre d'études africaines de l'Université de Porto.


Algérie 54 :  Cette visite de Pedro Sánchez peut-elle être considérée comme l’aboutissement du processus de normalisation des relations entre l’Algérie et l’Espagne après la crise diplomatique ?


Isabelle Lourenço : Cette visite peut être considérée comme l’aboutissement politique d’une première phase de normalisation, mais pas nécessairement comme le règlement définitif de toutes les divergences entre les deux pays.
La crise ouverte en 2022 avait provoqué une rupture importante dans une relation pourtant ancienne et structurelle. Elle avait affecté le dialogue politique, le traité d’amitié et une grande partie des échanges commerciaux. Depuis, la normalisation s’est faite progressivement, avec le retour des ambassadeurs, la reprise des contacts ministériels et le rétablissement rapide des relations économiques.


La venue de Pedro Sánchez à Alger donne à ce processus sa consécration au plus haut niveau politique.

Elle montre que les deux gouvernements souhaitent désormais dépasser la période de tension et rétablir une relation durable, fondée sur leurs intérêts communs. 

La visite a notamment porté sur l’énergie, les investissements, les difficultés rencontrées par certaines entreprises espagnoles, ainsi que sur la coopération dans les domaines de l’eau, du ferroviaire, de l’ingénierie et de la sécurité régionale.

Il faut toutefois distinguer la normalisation des relations bilatérales de la disparition de tous les désaccords politiques.

Les deux pays peuvent continuer à avoir des positions différentes sur certains dossiers tout en reconnaissant qu’ils ont intérêt à maintenir un dialogue stable.

C’est d’ailleurs un élément important de la diplomatie algérienne. L’Algérie peut exprimer fermement son désaccord, rappeler un ambassadeur ou suspendre un mécanisme de coopération, mais elle demeure dans le cadre des instruments diplomatiques, politiques et économiques propres aux relations entre États.

La visite de Pedro Sánchez signifie donc moins une convergence absolue qu’un retour au réalisme stratégique. Alger et Madrid reconnaissent qu’une relation aussi importante ne peut rester durablement paralysée par une crise diplomatique.


Algérie54: L’énergie, et en particulier le gaz, demeure-t-elle le principal pilier du partenariat stratégique entre Alger et Madrid, ou les deux pays cherchent-ils aujourd’hui à diversifier leur coopération ?


Isabelle Lourenço: L’énergie demeure incontestablement le principal pilier de la relation.

Le gaz constitue la base matérielle et stratégique du partenariat entre l’Algérie et l’Espagne.

L’importance de cette relation repose notamment sur le gazoduc Medgaz, qui relie directement Beni Saf, sur la côte algérienne, à Almería. Cette connexion sous-marine ne traverse aucun pays tiers. 

Elle offre donc à l’Espagne un accès direct à un grand pays producteur situé à seulement quelques centaines de kilomètres de ses côtes.

L’Algérie est redevenue le premier fournisseur de gaz de l’Espagne, représentant environ un tiers de ses approvisionnements récents.

Le gazoduc n’étant pas encore utilisé à sa pleine capacité, il existe une marge pour augmenter les volumes transportés. Les livraisons pourraient également être complétées par du gaz naturel liquéfié.

Mais réduire la relation algéro-espagnole au gaz serait une erreur.

Les deux pays cherchent désormais à élargir leur coopération et à transformer une relation principalement énergétique en partenariat économique plus diversifié.

Les domaines évoqués comprennent notamment le traitement et le dessalement de l’eau, l’industrie agroalimentaire, le ferroviaire, l’ingénierie, les infrastructures, les équipements industriels et les investissements productifs. 

La question des paiements restant dus à certaines entreprises espagnoles ayant participé à des projets publics en Algérie fait également partie des dossiers importants.

La véritable évolution consiste donc à passer d’une logique de fournisseur et de client à une logique de partenariat industriel. L’Espagne peut apporter des technologies, des équipements, des capacités d’ingénierie et des investissements.

L’Algérie offre un vaste marché, des ressources énergétiques, des besoins considérables en infrastructures et une position géographique stratégique.

Le gaz restera probablement la colonne vertébrale de la relation pendant encore longtemps. Mais il peut servir de fondation à une coopération beaucoup plus large.


Algérie54: Outre le secteur des hydrocarbures, quels nouveaux secteurs – énergies renouvelables, industrie, investissements, infrastructures – pourraient être au cœur des accords entre les deux pays ?


Isabelle Lourenço: Plusieurs secteurs présentent un potentiel particulièrement important.

Le premier est celui de l’eau.

L’Algérie doit répondre à une demande croissante en eau potable, dans un contexte de stress hydrique et de changement climatique.

L’Espagne possède une expertise reconnue dans le dessalement de l’eau de mer, le traitement des eaux usées, l’irrigation et la gestion des réseaux. Des partenariats dans ce domaine répondraient donc à un besoin stratégique algérien clairement identifié.

Le deuxième secteur est celui des transports et des infrastructures.

L’Algérie poursuit la modernisation de ses réseaux ferroviaires, de ses ports, de ses systèmes logistiques et de ses infrastructures urbaines.

Les entreprises espagnoles disposent d’une expérience internationale importante dans le ferroviaire, l’ingénierie civile, la gestion portuaire et les grands travaux.

Le bâtiment offre également des perspectives considérables. Les programmes de logements, de rénovation urbaine, d’équipements publics et de développement hôtelier créent une demande pour les matériaux de construction, les revêtements, la céramique, la robinetterie, la climatisation, les équipements électriques, les vitrages isolants et les technologies de gestion énergétique.

L’objectif ne devrait cependant pas être uniquement d’exporter des produits espagnols vers l’Algérie.

Les partenariats les plus intéressants seraient ceux qui prévoient une production locale, la création d’emplois, la formation professionnelle et des transferts de compétences.

Les énergies renouvelables constituent un autre axe majeur. L’Algérie dispose d’un potentiel solaire considérable et pourrait développer des projets associant production d’électricité renouvelable, industrie locale et exportation de technologies énergétiques.

L’hydrogène renouvelable représente une perspective de plus long terme.

L’Algérie possède les espaces disponibles, l’ensoleillement, l’expérience énergétique et la proximité de l’Europe nécessaires pour devenir un producteur important.

Mais il faut distinguer le potentiel des capacités industrielles déjà disponibles.

La production à grande échelle nécessitera des investissements massifs dans les énergies renouvelables, l’eau, les électrolyseurs, les infrastructures de transport et les mécanismes de certification.

La coopération pourrait enfin concerner l’agriculture de précision, l’agroalimentaire, la santé, l’industrie pharmaceutique, les télécommunications et le numérique.

L’intérêt pour les deux pays est de construire une relation qui ne dépende pas exclusivement des variations du marché gazier. Plus la coopération sera diversifiée, plus elle sera résistante aux futures tensions politiques ou économiques.


Algérie54: Dans un contexte de recomposition énergétique en Europe, quelle place l’Algérie occupe-t-elle dans la stratégie énergétique de l’Espagne et de l’Union européenne ?


Isabelle Lourenço: L’Algérie occupe une place centrale, parce qu’elle réunit trois caractéristiques rares : elle dispose de ressources importantes, elle est géographiquement proche de l’Europe et elle possède déjà des infrastructures directement connectées au marché européen.

Pour l’Espagne, la relation est particulièrement stratégique. Medgaz permet un approvisionnement direct, sans dépendre d’une longue chaîne maritime ni de plusieurs pays de transit. Cette proximité peut réduire certains risques logistiques et renforcer la sécurité énergétique de la péninsule.

L’Algérie n’est évidemment pas le seul fournisseur de l’Espagne, et la diversification demeure nécessaire. Mais la diversification ne signifie pas remplacer un fournisseur proche et stable par des partenaires plus éloignés.

Elle consiste à éviter une dépendance excessive tout en consolidant les relations avec les fournisseurs les plus fiables.

L’Espagne qualifie d’ailleurs l’Algérie de fournisseur stable, fiable et constant.

Les deux pays ont engagé des discussions sur une augmentation des livraisons, notamment par Medgaz, dans un contexte de volatilité des marchés énergétiques internationaux.
Pour l’Union européenne, l’importance de l’Algérie dépasse la seule question espagnole.

L’Europe cherche à réduire ses vulnérabilités, à diversifier ses sources et à développer de nouvelles relations avec les producteurs de la Méditerranée.

L’Algérie peut contribuer à cette stratégie par le gaz naturel, mais aussi, à terme, par l’électricité renouvelable, l’hydrogène et ses dérivés.

Sa proximité permet d’envisager des infrastructures méditerranéennes plus courtes que celles reliant l’Europe à certains fournisseurs du Golfe, d’Asie ou d’Amérique.
Le facteur de stabilité est ici essentiel.

Malgré les crises régionales et les profondes transformations traversées par l’Afrique du Nord et le Sahel, l’Algérie a préservé la continuité de ses institutions, l’intégrité de son territoire et une politique étrangère relativement prévisible.

L’Algérie n’a pas constitué une menace militaire ou territoriale pour l’Europe.

Elle ne formule aucune revendication sur des territoires européens et ne cherche pas à remettre en cause les frontières de la Méditerranée occidentale.

Lorsqu’elle entre en désaccord avec un gouvernement européen, ses réactions restent généralement dans les domaines diplomatique, juridique, politique ou économique.

Cela ne signifie pas que les relations avec Alger sont toujours simples.

L’Algérie défend fermement sa souveraineté et peut adopter des mesures économiques sévères lorsqu’elle estime que ses intérêts fondamentaux sont atteints.

Mais son comportement demeure celui d’un État agissant à l’intérieur du cadre diplomatique international.

Pour l’Europe, cette prévisibilité constitue un avantage stratégique souvent sous-estimé.

L’Algérie n’est pas seulement une source d’énergie ; elle représente également un facteur de stabilité sur la rive sud de la Méditerranée et un interlocuteur essentiel sur les questions sahéliennes.

Le Portugal doit aussi être pris en considération dans cette stratégie.

L’Espagne constitue son unique frontière terrestre et son principal passage vers les réseaux énergétiques du reste de l’Europe.

Les décisions prises à Madrid concernant les importations de gaz, les interconnexions électriques et les futurs réseaux d’hydrogène ont donc nécessairement des conséquences pour Lisbonne.

Une amélioration de la sécurité énergétique espagnole contribue ainsi à la résilience de l’ensemble de la péninsule Ibérique.

Algérie54: Quelles retombées politiques, économiques et géostratégiques peut-on attendre de cette visite pour les relations bilatérales et pour le partenariat euro-méditerranéen?

Isabelle Lourenço : Sur le plan politique, la première retombée est le rétablissement d’un dialogue régulier au plus haut niveau. Cette visite permet de sortir d’une logique de gestion de crise et de revenir à une relation institutionnelle plus prévisible.

La réactivation des mécanismes bilatéraux peut faciliter les rencontres ministérielles, les consultations politiques, la coopération sécuritaire et, à terme, la tenue de nouvelles réunions de haut niveau entre les deux gouvernements.

Sur le plan économique, la visite peut accélérer le retour des entreprises espagnoles sur le marché algérien. Le commerce bilatéral s’est déjà fortement redressé après les années de restrictions.

En 2025, les échanges auraient atteint environ 8,5 milliards d’euros, soit un niveau proche de celui enregistré avant la crise.
La priorité sera maintenant de régler les problèmes pratiques : paiements en attente, procédures bancaires, autorisations d’importation, visibilité réglementaire et sécurité des investissements. Sans progrès sur ces questions, la normalisation diplomatique ne produira pas pleinement ses effets économiques.


Sur le plan géostratégique, la visite renforce un axe direct entre la plus grande économie de la péninsule Ibérique et le principal producteur énergétique de la Méditerranée occidentale.

Elle offre également à l’Espagne la possibilité de développer une politique méditerranéenne plus équilibrée et davantage fondée sur ses intérêts matériels : sécurité énergétique, stabilité du Sahel, lutte contre le terrorisme, gestion des migrations et protection des routes maritimes.

L’importance de l’Algérie réside précisément dans le fait qu’elle ne cherche pas à se présenter comme une menace pour l’Europe. Sa doctrine diplomatique repose sur la souveraineté, la non-ingérence et l’opposition aux interventions militaires étrangères.

Ses désaccords sont généralement gérés à travers la diplomatie interétatique.

Dans le contexte régional actuel, cette stabilité prend une valeur supplémentaire. Le développement des relations militaires, technologiques et sécuritaires entre le Maroc et Israël est suivi avec une grande inquiétude à Alger.

L’Algérie considère l’installation d’une influence militaire israélienne à proximité de ses frontières comme une modification des équilibres stratégiques du Maghreb.

Cette question ne doit pas conduire à ramener toute la relation algéro-espagnole à une opposition avec d’autres acteurs régionaux.

Elle permet néanmoins de comprendre certaines préoccupations sécuritaires de l’Algérie et l’importance qu’elle accorde à son autonomie stratégique.


Pour le partenariat euro-méditerranéen, la visite peut marquer le début d’une approche plus concrète.

Pendant longtemps, la coopération entre l’Europe et le sud de la Méditerranée a été dominée par de grandes déclarations politiques. 

Les résultats sont souvent restés inférieurs aux ambitions annoncées.

La relation entre l’Algérie et la péninsule Ibérique peut proposer un modèle plus matériel : gazoducs, infrastructures électriques, projets hydriques, réseaux ferroviaires, investissements industriels, formation et transition énergétique.

Le Portugal pourrait bénéficier de cette dynamique même s’il n’est pas directement partie aux accords conclus entre Alger et Madrid.

Son intégration économique avec l’Espagne, sa dépendance aux connexions terrestres espagnoles et sa participation aux futurs corridors énergétiques ibériques impliquent que les choix stratégiques de Madrid ont également des effets sur Lisbonne.


La principale retombée de la visite pourrait donc être la transformation d’une normalisation diplomatique en partenariat structurel.

L’Algérie apporterait ses ressources, son marché, sa position géographique et sa stabilité stratégique. L’Espagne et, indirectement, le Portugal offriraient des investissements, des technologies, des équipements et un accès renforcé aux réseaux européens.

La réussite dépendra toutefois des résultats concrets obtenus après la visite.

Les déclarations politiques sont importantes, mais elles devront être suivies d’accords, d’investissements, du règlement des contentieux commerciaux et d’un dialogue suffisamment solide pour résister aux futures divergences.


Interview réalisée par Rasha Selmi