Par Dr. SACI
Canyons des temps modernes : Détroits et Corridors maritimes
Dans l’imaginaire du Far West, les Canyons sont des lieux stratégiques : des passages obligés des caravanes, mais aussi des espaces de captation de la valeur et de prédation des flux, souvent contrôlés par les Outlaws.
Dans le Far West contemporain, ou ce que l’on peut qualifier de Mad-Maxisation du système international, les routes maritimes cessent d’être un espace régi par des normes universelles pour devenir une succession de canyons stratégiquesoù la puissance s’exerce par le contrôle des passages plutôt que par le respect des règles.
La géopolitique des temps de la Mad-maxisationmarque ainsi le retour d’une vieille constance : le Far-West n’est pas une époque révolue, c’est une pratique constante qui consiste à tracer des frontières physiques et des profondeurs stratégiques au revolver là où les autres cherchent encore des traités et compromis juridiques. Et comme toujours Mout3awida, l’Administration US ne discute plus la propriété du Canyon : elle l’occupe.
C’est dans cette logique qu’émerge ce que l’on peut désigner comme Corollaire Trump : une stratégie de puissance fondée non plus sur l’hégémonie normative ou institutionnelle, mais sur l’appropriation directe ou indirecte des axes de circulation vitaux du système international.
Dans ce cadre, la souveraineté des Etats riverains ou partenaires n’est plus reconnue comme une fin en soi, mais comme une variable d’ajustement. Le contrôle des flux prime sur le contrôle des territoires, et la sécurisation des passages l’emporte sur la stabilité des alliances. Le Corollaire Trump marque ainsi le basculement vers un ordre propriétal, où la géopolitique se confond avec une économie de la prédation et où le monde est redécoupé pas seulement en Etats, mais en couloirs à verrouiller.
Si le Corollaire Trump transforme la philosophie du droit maritime, il s’incarne avant tout dans une géographie de la contrainte. Pour l’Administration Trump, l’océan mondial n’est plus une étendue indifférenciée, mais une architecture de points de passage obligés que la Mad-Maxisationentend désormais privatiser.
Cette mutation marque une rupture avec l’héritage de Hugo Grotiuset de son ouvrage Mare Liberum(la mer libre)(1609), qui posait les fondements de la mer comme espace commun garantissant la liberté de navigation. Elle s’inscrit au contraire dans le prolongement de John Seldenet de son Mare Clausum(la mer fermée), où la mer devient un espace susceptible d’appropriation et de fermeture.
Nous entrons dans l’ère de la Géopolitique Foncière, oùla puissance ne vise plus à libérer les échanges, mais à verrouiller les portes de l’entrepôt mondial. Il s’agit d’unemise à jour numérique et nucléaire des logiques de la prédation maritime du 17èmesiècle, pour transformer l’océan en un cadastre et un passage de rente.
Cette stratégie s’inscrit dans une filiation intellectuelle ancienne, directement héritée du stratège américain et théoricien de la puissance maritime Alfred Thayer Mahan. Dans son livre The Influence of Sea Power upon History, Mahanne conçoit pas les espaces maritimes comme un simple espace de circulation ou comme une ressource parmi d’autres, mais comme une infrastructure mondiale déterminante de la puissance. Pour lui, la maîtrise des océans et des mers conditionne l’accès aux marchés, la sécurité des approvisionnements, la projection de force et la hiérarchie des puissances : une application brutale, décomplexée et contemporanisée.
La mer n’est plus seulement un espace à sécuriser, elle devient une plateforme logistique globale, un réseau de routes, de détroits et de passages obligés qu’il s’agit de contrôler, verrouiller ou monétiser. Dans cette lecture, les océans ne relèvent plus du global commons, mais d’un système de corridors stratégiquesassimilables à des infrastructures critiques privatisables de fait, soumises à la loi du plus fort plutôt qu’à celle du droit.
La singularité du Corollaire Trumpréside dans la fusion entre la pensée mahanienne, la logique de prédation contemporaine et l’hybridation de la théorie du Rimlandou terre bordière de Nicholas John Spykmanà celle du Heart Land deHalford John Mackinder. L’objectif implicite est double :
encercler les puissances continentales rivales, la Chine et la Russie, et contrôler les interfaces maritimesqui conditionnent leur accès aux ressources et aux marchés.
Là où Mahan pensait la mer comme condition de la puissance impériale dans un monde de rivalités étatiques, elle est traitée actuellement comme un actif stratégique dans un monde financiarisé, où la domination passe par la captation des flux plutôt que par la conquête territoriale.
Ainsi, le contrôle des mers n’est plus seulement un instrument de dissuasion ou de sécurité : il devient un mécanisme d’extraction de valeur. En s’appropriant les passages plutôt que les territoires, le Corollaire Trump transforme la puissance navale en outil de gouvernance informelle du monde, où l’accès aux flux conditionne la survie économique et stratégique des États. C’est là que la pensée de Mahan, revisitée à l’ère de la Mad-Maxisation, cesse d’être une théorie classique de la mer pour devenir le socle idéologique d’un ordre international fondé sur la maîtrise coercitive des infrastructures océaniques.
Dans cette logique, les routes maritimes arctiques, détroits stratégiques, câbles sous-marins, pipelines, hubs portuaires et zones grises du droit maritime deviennent autant de Canyons modernes, contrôlés par des acteurs capables qui projettent d’y imposer leur règle.
Ces Canyons sont devenus en réalité ce qu’on appelle les Chokepoints(points d’étranglement) et verrous stratégiques que les Etats-Unis entendent contrôler par des moyens coercitifs soit directement soit indirectement en sous-mains par des pays comme les Emirates et l’entité sioniste.
Ces Canyons, des leviers de puissance, qu’on traitera dans une prochaine publication, sont :
1. Le Canal de Panama (L’Ombilical Américain), verrouillage hémi-sphérique.
2. Le Détroit d’Ormuz (Le “Robinet” de l’Énergie), flux sanguin de ses rivaux industriels.
3. Le Canal de Suez et Bab el-Mandeb (Le Verrou de l’Eurasie), porte d’entrée du commerce Europe-Asie.
4. Le Détroit du Bosphore et des Dardanelles (Le Verrou Russe), sortie stratégique du Heartland en une impasse diplomatique.
5. Le Détroit de Malacca (Le “Nœud Coulant” Chinois), point de survie de l’économie chinoise.
6. Le Passage du Nord-Ouest (Arctique) (La Nouvelle Frontière) ; raccourci polaire en une route privée et triomphe final du Mare Clausum (Mer fermée).
A Suivre, des Canyons du Far-West au Chokepoints : le chaos et le revers.
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