Par Hanane Ben

Présenté lors du 69ᵉ sommet de la CEDEAO comme l'infrastructure du siècle, le Gazoduc Africain-Atlantique (AAGP) reliant le Nigéria au Maroc continue de faire l'objet de signatures protocolaires en grande pompe.

Mais derrière les communiqués triomphalistes, une réalité économique et géopolitique s'impose : pour la majorité des experts du secteur énergétique, ce méga-projet s'apparente en réalité à un mirage diplomatique mort-né.

Avec une facture astronomique estimée entre 25 et 30 milliards de dollars, l'infrastructure figure parmi les plus chères de l'histoire du continent.

À ce jour, aucun consortium bancaire international d'envergure, ni la Banque mondiale, ni les grands fonds souverains n'ont engagé de financements fermes.

L'impasse est également temporelle : alors que la transition énergétique mondiale pousse les bailleurs de fonds à se désengager massivement des énergies fossiles, financer un chantier exigeant 15 à 20 ans de travaux apparaît comme une hérésie financière.

Sur le plan technique et géostratégique, les absurdités s’accumulent.

Le projet prévoit de longer la côte ouest-africaine sur près de 6 800 kilomètres à travers 13 États, une distance démesurée qui ferait exploser les coûts de maintenance et rendrait le gaz totalement non-compétitif à l'exportation. Harmoniser les cadres juridiques et fiscaux de 13 gouvernements aux stabilités politiques inégales relève de la chimère.

De plus, le tracé traversant le territoire du Sahara Occidental fera peser un risque juridique et géopolitique insurmontable pour les investisseurs privés.

Surtout, le Maroc est un pays sans ressources gazières et totalement dépendant des importations, ce qui rend absurde le fait de lui confier le pilotage d'un tel corridor continental au détriment des géants gaziers producteurs.

Si la CEDEAO persiste à apporter sa caution institutionnelle à cette initiative, c'est aussi le signe d'une soumission politique de l'organisation à des agendas et des intérêts tiers.

En validant ce tracé atlantique, la CEDEAO se prête au jeu de puissances régionales et d'acteurs extérieurs désireux de contourner, voire de contrecarrer le projet concurrent du Gazoduc Transsaharien (TSGP) liant directement le Nigéria, le Niger et l'Algérie.

Pourtant, le pipeline transsaharien vers l'Algérie est deux fois plus court, coûte deux fois moins cher, et s'appuie sur des infrastructures gazières déjà connectées à l'Europe via la Méditerranée. 

En prêtant son image à ce projet de contournement, la CEDEAO cautionne une manœuvre d'affichage visant à saboter la coopération énergétique directe entre Alger et Abuja, au détriment du pragmatisme économique et de la souveraineté continentale.