Par Hanane Ben
Marc Owen Jones, chercheur à l'université Northwestern au Qatar et spécialiste de la désinformation numérique au Moyen-Orient, a révélé l'existence d'un réseau de quatre médias propulsés par l'intelligence artificielle. Ces plateformes ciblent le Soudan en s'attaquant à l'armée soudanaise (FAS) et à ses alliés, tout en épargnant les Émirats arabes unis et les Forces de soutien rapide (FSR).
Derrière une apparence d'agences de presse légitimes — dotées de comptes sur les réseaux sociaux et de vrais journalistes mêlés à des identités inventées (comme Clara Quill ou Julian Page) —, ces sites utilisaient la publicité payante pour diffuser un agenda politique précis.
Le point de départ de l'investigation est le repérage d'une publicité sponsorisée sur LinkedIn par The Levantine. En croisant les bibliothèques publicitaires (Ads Library) de LinkedIn et Meta avec les données techniques (Google Tag Manager, code source), le chercheur a prouvé que The Levantine, Global Reporters, Frontline Radar et Diplomatic Post appartenaient à un même réseau financé par la société BM Web Solutions Limited. Les registres de Hong Kong rattachent cette entreprise à deux ressortissants macédoniens (Martin Mitushev et Borche Ivanovski), tandis que le volet technique remonte au développeur macédonien Dime Levov.
L'analyse de 3 606 articles montre une utilisation massive de l'IA : des traces de code ChatGPT ont été oubliées dans les liens, trois sites laissaient apparaître des mentions génériques non remplies, et les tests indiquent que 91 % à 100 % du contenu a été généré par IA.
Enfin, l'étude met en évidence un écart béant entre la ligne éditoriale et la promotion payante. Si les sites publiaient un large éventail d'articles généralistes (Ukraine, États-Unis, Chine, Iran) pour fabriquer un vernis d'authenticité, la totalité du budget publicitaire servait à promouvoir une tout autre réalité : dénigrer les FAS tout en préservant l'image des Émirats arabes unis et des FSR.
L'analyse de 558 publicités Meta et LinkedIn révèle un décalage flagrant entre le contenu général des sites et leurs campagnes payantes. Les annonces surreprésentaient massivement le Soudan, les Forces armées soudanaises (FAS) et les mouvances islamistes afin de les attaquer de manière virulente, à l'image de leurs alliés régionaux (Arabie saoudite, Égypte, Turquie et Iran). À l'inverse, les Émirats arabes unis et les Forces de soutien rapide (FSR) bénéficiaient d'une protection totale. Aucun contenu sponsorisé ne les critiquait, et les rares annonces consacrées aux EAU leur étaient favorables.
Cette propagande visait en priorité les grands centres de décision européens — notamment Bruxelles, Strasbourg, Paris et Berlin — dans le but explicite d'orienter les diplomates façonnant la politique occidentale au Soudan. Si l'enquête a permis de mettre en lumière le fonctionnement technique et la création récente de cette infrastructure, l'identité du commanditaire ultime qui a financé cette campagne de désinformation reste à ce jour inconnue.
Si le chercheur s'en tient strictement aux preuves matérielles qu'il a pu vérifier, le rôle des Émirats arabes unis derrière ce réseau d'influence apparaît comme un secret de polichinelle. Leur implication active dans la déstabilisation du Soudan, qui s’inscrit dans des alignements stratégiques régionaux impliquant l’entité sioniste, rend la trajectoire de cette campagne de désinformation particulièrement évidente. En s'appuyant sur ce réseau d'IA pour affaiblir l'armée soudanaise et ses alliés tout en légitimant les FSR, l'opération traduirait une volonté émiratie de reconfigurer l'équilibre géopolitique de la région.
L'accusation d'une ingérence émiratie ne relève pas de la simple conjecture. À la tribune des Nations unies, le représentant permanent du Soudan a dénoncé à maintes reprises la responsabilité directe des Émirats arabes unis dans la fragmentation du pays, leur imputant le bilan tragique des violences perpétrées par leur relais armé, les FSR. L'enquête de Marc Owen Jones vient ainsi apporter un éclairage technique à cette bataille diplomatique, en révélant le volet numérique d'un affrontement où la guerre de l'information sur les réseaux sociaux complète l'offensive menée sur le terrain.
Le jeu des Émirats est désormais devenu clair pour tout le monde, celui de la déstabilisation des pays souverains. L'Algérie en a elle-même fait les frais, ce qui a conduit à une rupture totale et définitive des relations avec ce pays proxy d’Israël.