Par Hanane Ben

Un fiasco financier à 27 milliards de dollars menace le Nigeria. Dan Kunle, figure clé du secteur énergétique et ex- conseiller gouvernemental au Nigéria, stoppe net l'enthousiasme autour du gazoduc Nigeria–Maroc : poursuivi en l'état, ce mégaprojet mènera le pays au gouffre. Son message au président Bola Tinubu est sans détour : suspendez tout avant la catastrophe.

Un des artisans du Nigerian Gas Master Plan (2007–2009), pour lui, ce projet vire à la bombe à retardement économique si Abuja ne corrige pas le tir sans attendre.

Cette mise en garde intervient alors que le projet concurrent du gazoduc transsaharien défendu par l'Algérie repose sur une tout autre logique. Le président Abdelmadjid Tebboune l'a d'ailleurs affirmé très clairement : « l’Algérie a du gaz, elle n’a pas besoin du gaz du Nigeria. Ce que nous voulons, c’est aider le Nigeria à acheminer son gaz vers l'Europe et accélérer l’intégration africaine ». Une alternative techniquement plus directe qui remet brutalement en cause l'opportunité du tracé atlantique vers le Maroc.

Dans sa dernière lettre adressée au président Bola Ahmed Tinubu, Dan Kunle a salué la volonté de l’Etat nigérian de faire du Nigeria un leader énergétique régional, cependant, pour lui, « l’ambition ne peut se substituer aux réalités économiques et commerciales ».

Si des récents accords ont permis de faire progresser le projet sur le plan politique, il n’en demeure pas moins que sa construction effective est loin de devenir une réalité commerciale.

« C’est le type de projet qui impressionne dans une salle de conférence. Il reprend tous les termes que les responsables politiques apprécient : intégration africaine, développement régional, industrialisation, sécurité énergétique et coopération internationale. Mais une fois les cérémonies terminées et les microphones rangés, le Nigeria doit se poser une question bien plus difficile », a-t-il écrit avec ironie avant de se poser l’ultime question : « ce projet est-il réellement rentable pour le Nigeria, ou avons-nous simplement signé un nouveau protocole d’incompréhension ? », s’est-il demandé.

Pour l’analyste énergétique Dan Kunle, le président Bola Tinubu doit revoir entièrement la proposition du Gazoduc Atlantique africain. Le constat est sans appel : malgré d'immenses réserves de gaz naturel, le Nigeria échoue à alimenter sa propre économie. Faute d'infrastructures de forage, de traitement et de transport suffisantes, le pays subit des retards industriels majeurs et un secteur électrique défaillant.

Dans ce contexte de pénurie nationale, ambitionner d'exporter d'énormes volumes vers le Maroc et l'Europe relève d'une hérésie économique. Poursuivre ce projet de 27 milliards de dollars sans satisfaire la demande intérieure conduira le pays droit au mur.

Avant de multiplier les promesses à l'international, l'expert exige une transparence totale du gouvernement sur six points critiques : les besoins réels du pays sur 30 ans, la part de gaz déjà sous contrat, les gisements ciblés, l'identité des financeurs ainsi que la réalité des contrats d'achat et des acheteurs crédibles.

« Sans ces réponses, ce projet n’est pas encore un investissement. C’est avant tout une ambition politique. Une équation gazière inachevée », a-t-il indiqué en pointant l’échec du projet gazoduc Ajaokuta–Kaduna–Kano (AKK). Initialement financé par la Chine, ce chantier de 2,8 milliards de dollars est devenu un fardeau pour la NNPC. Si le soudage s'est achevé fin 2025, le gazoduc reste inutilisable faute d'infrastructures annexes.

Pour Dan Kunle, le constat est cinglant : « un gazoduc ne crée pas de gaz, il ne fait que le transporter. » Il exige une transparence totale sur les coûts et les gisements réels, fustigeant la multiplication de projets rivaux qui se disputent la même ressource. Selon lui, promettre des méga-gazoducs internationaux avant même d'avoir bouclé les calculs énergétiques nationaux ne crée pas de développement, mais accumule des actifs morts.

L'expert pointe enfin la fragilité stratégique d'un tel ouvrage. Là où l'option algérienne ne comptait que deux intermédiaires, le tracé atlantique enchaîne treize États aux finances fragiles. Pire encore, ces 7 000 kilomètres de pipelines lient pieds et poings producteurs et acheteurs à une infrastructure hyper-vulnérable aux sabotages, aux virages politiques et aux crises régionales. Face à ces menaces, son message est limpide : le Nigeria doit utiliser sa ressource pour industrialiser son propre territoire plutôt que de parier sur un export lointain et hautement risqué.

Face au piège du gazoduc pharaonique, l'expert défend une alternative beaucoup plus agile : le GNL. En développant des unités de liquéfaction modulaires, le pays pourrait livrer ses clients rapidement, s'affranchissant du cauchemar logistique d'un pipeline transcontinental. Sans interdire l'option des gazoducs par nature, son verdict est sans appel pour ce chantier-ci : il pourrait bien ne jamais atteindre l'équilibre économique.

Pour sortir de cette impasse, l'analyste interpelle directement le président Tinubu et réclame un audit indépendant. Rejetant des accords signés qu'il qualifie de « protocoles d'incompréhension » sans acheteurs ni financements garantis, il pose un préalable strict : aucun centime public ne doit être engagé tant que le gaz disponible, la solvabilité des acheteurs et le bénéfice par rapport au GNL ne sont pas formellement démontrés.

Dans son ultime plaidoyer, l'expert exhorte le président nigérian à donner la priorité absolue à l'industrie locale. Il presse le pouvoir de mettre les intérêts nigérians au premier plan, quitte à abandonner définitivement le projet : « le Gazoduc Atlantique africain ne devrait être construit que s’il sert clairement et durablement les intérêts économiques du Nigeria. S’il est impossible d’en apporter la démonstration, alors la décision la plus patriotique pourrait être de ne pas le construire ».