Par Hanane Ben

Loin du récit médiatique d'une poussée migratoire spontanée ou d'un drame humanitaire, la crise des enclaves de Ceuta et Melilla masque une opération de guerre hybride parfaitement orchestrée. Entre vengeance géopolitique télécommandée par l'axe Washington- Tel-Aviv face aux prises de position de Madrid au Moyen-Orient, et chantage territorial pour étouffer le droit à l'autodétermination du peuple sahraoui garanti par l'ONU, le pouvoir marocain instrumentalise ses frontières. 

Analyse des véritables dessous d'un affrontement diplomatique et stratégique où l'Espagne fait face à une double pression interne et internationale.

L'adoption de la loi sur la nationalité sahraouie prévue le 10 septembre prochain, constitue un désaveu cinglant pour la stratégie de Rabat, d'autant que le Sahara Occidental reste juridiquement un territoire non autonome en attente de décolonisation selon l'ONU.

En accordant la nationalité espagnole aux Sahraouis nés sous administration coloniale et à leurs descendants, Madrid vient rappeler une réalité du droit international que le Maroc tente d'effacer : la responsabilité historique et juridique de l'Espagne n'a jamais été éteinte, l'ONU continuant de considérer l'Espagne comme la puissance administrante de jure de ce territoire.

C'est précisément l'impact géopolitique et symbolique d'une telle mesure qui provoque la fureur du Maroc, car elle fait voler en éclats sa politique du fait accompli territorial. Sur le plan symbolique, réaffirmer un lien de citoyenneté officiel sur la base de documents antérieurs à l'occupation consacre l'existence d'un peuple sahraoui distinct jouissant du droit inaliénable à l'autodétermination.

Sur le plan géopolitique, l'Espagne réactive les fondements du droit international onusien et dote la population sahraouie de passeports européens, sapant directement les efforts de Rabat visant à imposer sa souveraineté exclusive sur la région.

Pour couronner cette remise en question des exigences de Rabat, le retour en force de la diplomatie espagnole à Alger est venu porter un coup de semonce décisif.

La récente visite officielle de Pedro Sánchez en Algérie a ouvert la voie à la tenue imminente de la Haute Commission mixte algéro-espagnole, un sommet hautement stratégique qui coïncide symboliquement avec le 24ᵉ anniversaire du Traité d'amitié de 2002.

Cet événement scellera la signature d'importants accords économiques, prévoyant notamment la délocalisation d'entreprises espagnoles en Algérie, en particulier dans le secteur clé des équipements de dessalement de l'eau.

Le rapprochement hispano-algérien, perçu par le pouvoir marocain comme un camouflet diplomatique et industriel, rééquilibre le jeu géopolitique en Méditerranée occidentale. Furieux de voir Madrid diversifier ses alliances stratégiques et énergétiques, le Makhzen réagit par la nervosité, confirmant que l'instrumentalisation des frontières et des flux migratoires n'est que le symptôme d'un régime aux abois.

Le paradoxe espagnol

L'incompréhension de l'opinion publique espagnole face aux millions d'euros déversés sur le Maroc représente un profond paradoxe, au moment même où Madrid s'attache à rééquilibrer ses alliances régionales. Comment justifier qu'une Espagne soutenant à bout de bras l'économie marocaine doive subir en retour une pression sécuritaire ininterrompue sur ses propres frontières ?

Les chiffres de cette perfusion financière géante issue des deniers espagnols et européens sont étalés au grand jour par la presse ibérique : un crédit de 755 millions d'euros pour l'achat de locomotives, 340 millions destinés à une usine de dessalement à Casablanca, le financement du tramway de Rabat, sans compter une myriade de subventions à fonds perdus versées par le gouvernement central et les communautés autonomes.

Pourtant, loin de susciter la moindre gratitude, cette générosité est payée en retour par des atteintes répétées à la souveraineté espagnole, le Maroc érigeant les flux migratoires vers Ceuta et Melilla en véritable arme de chantage politique. Il en résulte un sentiment d'exaspération grandissant chez les citoyens espagnols, révoltés par la complaisance d'un exécutif qui a trop longtemps semblé soumis à d'obscurs intérêts, finançant sur les deniers du contribuable une diplomatie de concessions perpétuelles face aux provocations de son voisin.

L'axe Washington - Tel-Aviv – Rabat : la punition par procuration

Derrière le laisser-faire calculé de la police marocaine, il y a une réponse orchestrée pour sanctionner la politique étrangère indépendante de l'Espagne. Seule nation européenne à avoir eu l'audace de dénoncer les exactions de l'axe américano- sioniste en Iran, en Palestine et au Liban — allant jusqu'à fermer son territoire aux manœuvres de Trump contre Téhéran —, l’Espagne le paye aujourd'hui au prix fort.

 L'inertie calculée des services de sécurité du Makhzen n'est rien d'autre qu'une pièce de monnaie envoyée par Tel-Aviv et Washington, opérant par l'intermédiaire de leur vassal marocain. Évidemment, la mécanique s'est emballée : le CRIF et une cohorte d'Européens soumis n'ont pas tardé à pointer du doigt le soi-disant « laxisme » espagnol face à la crise des enclaves, réclamant sans vergogne son exclusion de l'espace Schengen.

Il suffit pourtant d’analyser froidement les images de cette prétendue crise humanitaire pour comprendre la supercherie : loin du profil d'immigrés aux abois ou de réfugiés en détresse, les individus filmés affichent la mine hilare de jeunes hommes en pleine possession de leurs moyens.

Sans bagages, gambadant et hilares, ils s'apparentent bien plus à des excursionnistes d'un jour tirant profit de la situation qu'à des victimes de la misère.

À Ceuta, ce ne sont pas seulement des frontières territoriales qui se jouent, mais le test de résistance de tout un État. L’Espagne sortira-t-elle indemne de cette épreuve de force, ou aura-t-elle définitivement plié sous le poids des pressions géopolitiques ? C’est sur ce fil tendu que se joue désormais l'autorité de Madrid.