Dans une interview qu'il a accordée à Algérie54, le journaliste, expert en géopolitique et auteur Jacob Cohen revient sur la crise migratoire entre l'Espagne et le Maroc, survenue au moment où le commandeur des croyants au Maroc célébrait son 27 ème anniversaire d'intronisation au Trône, et aux derniers développements marquant l'agression américano-sioniste contre l'Iran.

Algérie54: on assiste depuis quelques jours à des tensions entre le Maroc et l'Espagne, dans la foulée de la crise migratoire. Quelles sont selon vous les causes de l'envoi de dizaines de milliers de jeunes marocains envahissant l'enclave espagnole de Ceuta?

Jacob Cohen: C’est une question qui mérite réflexion. Alors que le Maroc et l’Espagne sont sur la même longueur d’onde concernant d’une part la solution de l’ « autonomie » sahraouie dans un cadre national marocain, et d’autre part la nécessité de contrôler les flux migratoires vers Ceuta, un tel déferlement qui ne pouvait rien avoir de spontané pose problème. 60 000 candidats à l’émigration au même moment sur le même lieu, et qui avaient plutôt l’air de supporters de foot autour d’un stade que de « migrants », cela ne pouvait venir que d’instructions venant du sommet du pouvoir, car aucun responsable local ou ministériel n’aurait osé prendre une telle responsabilité. Et même le Palais qui a dû probablement en assumer l’organisation, il n’a pas dû prendre cette décision sur un coup de tête. On a dû la lui souffler de Washington ou de Tel Aviv.

Algérie54: Certains observateurs accusent le régime du Makhzen de concocter un agenda américano- sioniste visant à faire chuter le président du Conseil espagnol Pedro Sanchez. L'objectif est de punir Madrid pour ses positions hostiles au génocide du peuple palestinien et son opposition à la guerre américano- sioniste contre l'Iran. Qu'en pensez-vous?

Jacob Cohen: C’est certainement l’interprétation la plus logique ou la plus rationnelle. Le premier Minsitre espagnol soutenait réellement les Palestiniens, à la différence des autres responsables européens qui murmuraient des paroles de soutien tout en soutenant sans réserve le régime sioniste et en bloquant toute résolution de sanctions contre lui. Et puis ses positions sur l’agression contre l’Iran ont mis Trump très en colère qui a eu des mots très durs avec des menaces. Et enfin, il y a eu toutes ces déclarations officielles du Département d’Etat ou d’organisations sionistes américaines sur la nécessité de « décoloniser » les deux enclaves espagnoles sur le sol marocain. On ne connaissait pas ces élans progressistes dans ces milieux, qui évitent par ailleurs d’évoquer les autres situations coloniales, comme la Palestine, le Sahara Occidental ou même le Rocher de Gibraltar toujours occupé par la Grande-Bretagne sur le sol espagnol. Il y aurait aussi le désir de retirer le contrôle du Détroit de Gibraltar à l’Espagne et de le confier à un allié plus docile.

Algérie54:  D'autres observateurs estiment que l'interrupteur migratoire était un avertissement marocain à Pedro Sanchez, après sa récente visite à Alger au lendemain du sacré de l'équipe nationale espagnole aux USA. Rabat, ose-t-il entreprendre une telle action pour torpiller le rapprochement algéro-espagnol?

Jacob Cohen:Je pense que le Maroc aurait eu d’autres moyens – plus raisonnables, plus diplomatiques, moins irrationnels – d’exprimer sa mauvaise humeur sur le rapprochement entre Alger et Madrid. Jouer avec la menace d’invasion migratoire est à double tranchant et peut se retourner contre son initiateur. La preuve, le gouvernement espagnol a repris la situation en main très rapidement, et l’écrasante majorité des faux « migrants » sont retournés chez eux dès qu’ils en ont reçu l’ordre. Et c’est le régime marocain qui a perdu une bonne part de sa crédibilité vis-à-vis de l’Union européenne en tant que partenaire responsable qui veillait à la stabilité de la région en empêchant les débordement migratoires vers l’Europe. 

Algérie54:L'envoi de milliers de jeunes marocains, dans une opération organisée, serait l'œuvre de celui dénommé comme le vice-roi  Fouad El Himma, en prévision des prochaines législatives marocaines dans le cadre de la guerre de succession. Qu'en dites-vous?

Jacob Cohen: Il me parait inconcevable qu’un homme politique marocain, même de l’importance d’un Fouad El Himma, ait pu prendre une telle initiative sans avoir reçu le feu vert du Palais, ou alors de son conseiller André Azoulay, très lié à Israël et aux sionistes américains.

Algérie54: Au Moyen-Orient, on vit depuis le 28 février dernier, une situation confuse de guerre et de paix. Quelle lecture faites-vous sur cette situation aujourd'hui, après plusieurs mois d'hostilités armées?

Jacob Cohen:Je pense que tout est parti d’un malentendu. Trump pensait remporter une victoire rapide et éclatante, à mettre à son profit après celle du Vénézuela. Sauf que cela a tourné au désastre : Destruction des bases US au Moyen-Orient, crise économique mondiale, l’Iran maître du Détroit d’Ormuz, et impopularité croissante aux Etats-Unis. Trump ne peut pas le reconnaitre. L’Empire peut-il admettre une défaite face à une puissance musulmane ? Alors il tergiverse. Et il continuera à la faire jusqu’à ce que cela devienne intenable. Nous sommes dans l’irrationalité la plus totale, sauf que les intérêts fondamentaux du globe sont en jeu.

Interview réalisée par M.Mehdi