Après cinq mois d’interruption, la République démocratique du Congo et l’AFC/M23 ont repris leurs discussions en Suisse, dans l’espoir de relancer un processus de paix fragilisé par les blocages persistants. Cette nouvelle rencontre intervient alors que les combats se poursuivent dans l’est de la RDC et que plusieurs engagements de l’accord-cadre de Doha restent à mettre en œuvre. Un mécanisme de suivi a certes été adopté, mais les divergences demeurent importantes, notamment sur la question des prisonniers.
Pour décrypter les enjeux de cette nouvelle étape, ses avancées et ses fragilités, Christian Moleka, analyste politique et coordonnateur national de la Dynamique des politologues de la RDC, livre son analyse.
Algérie 54 : Après cinq mois d’interruption, les délégations de Kinshasa et de l’AFC/M23 se retrouvent en Suisse. Cette reprise des discussions constitue-t-elle, selon vous, un véritable tournant dans le processus de paix ou simplement une nouvelle tentative de relancer un dialogue en difficulté ?
Christian Moleka : Je ne dirais pas qu’il s’agit d’un tournant. Il s’agit certainement d’une tentative de relancer un processus qui était pratiquement en panne. Il y a quelques semaines, les combats avaient repris sur le terrain, notamment autour de Minembwe et de certains points zéro. Cette reprise des hostilités remettait pratiquement en question le cessez-le-feu signé à Doha.
Relancer les pourparlers, c’est donc tenter de ramener les parties autour de solutions négociées, conformément à l’option privilégiée par Doha, et de mettre en œuvre les mécanismes permettant de consolider le cessez-le-feu.
Les comptes rendus de la rencontre font état de quelques avancées, notamment en matière de mise en œuvre. On parle notamment, pour le 24 août prochain, d’une mission de vérification du cessez-le-feu à Minembwe, ainsi que de la mise en place éventuelle de mécanismes de signalement des violations.
Algérie 54 : Un mécanisme de suivi de la mise en œuvre de l’accord-cadre de Doha a été adopté. Ce dispositif peut-il réellement garantir le respect des engagements pris par les deux parties ?
Christian Moleka : Un mécanisme a effectivement été mis en place. Premièrement, un secrétariat a été ajouté au Mécanisme conjoint de vérification élargi, qui fait partie des protocoles adoptés jusqu’à présent.
Depuis l’adoption de ces protocoles, il manquait encore beaucoup d’outils. Aujourd’hui, le Mécanisme conjoint de vérification élargi est déployé, avec un secrétariat technique. Une mission de reconnaissance a été menée le 20 août dernier et, désormais, une mission de vérification doit être mise en œuvre le 24 août.
Les parties sont également engagées à mettre en place des méthodes normalisées de signalement des violations, ainsi que des mécanismes d’évaluation de la mise en œuvre et des avancées.
Tout cela est encore sur le papier. Il faudra voir comment ces outils vont réellement améliorer la situation sur le terrain, puisque, jusqu’à présent, la réalité du terrain s’est quelque peu éloignée des engagements pris sur le papier.
Algérie 54 : La question des prisonniers reste l’un des principaux points de blocage. Pourquoi ce dossier est-il aussi difficile à résoudre et peut-il compromettre l’ensemble du processus de paix ?
Christian Moleka : La question des prisonniers faisait partie des mesures de confiance. L’un des engagements pris par les parties portait justement sur des gestes de confiance et d’apaisement. La libération des prisonniers politiques s’inscrivait donc dans cette dynamique.
Si cette question n’avance pas, c’est notamment parce que le M23 a des exigences que Kinshasa considère comme maximalistes. Par exemple, le mouvement a fourni une liste de plus de 300 personnes que le gouvernement devrait libérer, alors qu’à ce jour, le gouvernement n’en a libéré qu’une dizaine.
Il existe donc un véritable débat à la fois sur le nombre de personnes à libérer, mais également sur leur identité. Sur les personnes libérées par le gouvernement, le M23 a notamment indiqué ne pas en reconnaître certaines, estimant qu’elles ne figuraient pas dans sa propre liste.
Il y a donc à la fois cette question du nombre de prisonniers et celle de leur identité, qui restent des points d’achoppement importants entre Kinshasa et le M23.
Algérie 54 : Alors que les négociations se poursuivent, les combats et les tensions restent présents dans l’est de la RDC. Le processus diplomatique peut-il aboutir sans un véritable arrêt des hostilités sur le terrain ?
Christian Moleka : Pour l’instant, cela reste un point d’achoppement. La question est de savoir si Kinshasa répondra finalement aux demandes formulées par le M23. La dynamique des négociations pourra peut-être évoluer, mais pour l’instant, cela reste une exigence que le M23 estime ne pas avoir été satisfaite par Kinshasa.
Algérie 54 : Quel rôle les acteurs extérieurs, notamment le Qatar, les États-Unis, l’Union africaine et la Suisse, peuvent-ils encore jouer pour rapprocher Kinshasa et l’AFC/M23 et parvenir à un accord de paix durable ?
Christian Moleka : Les différentes parties, au-delà du fait qu’elles sont déjà engagées dans des processus de négociation, gardent leur agenda militaire. Du côté du M23, il pourrait notamment y avoir des poussées vers Uvira ou même vers le Katanga. Du côté de Kinshasa, les forces gouvernementales ont tenté de reprendre certaines positions, notamment à Minembwe, et restent elles aussi en partie inscrites dans une logique militaire.
Chaque partie conserve donc, en quelque sorte, une carte de réserve : celle du rapport de forces militaire.
Peut-on avancer dans les processus diplomatiques alors que les hostilités persistent ? C’est une question importante qui reste sans réponse. Il faudra notamment observer le degré d’adhésion des Maï-Maï, des groupes armés locaux et des Wazalendo à ce qui est actuellement mis en œuvre avec le Mécanisme conjoint de vérification élargi.
Est-ce que les groupes Maï-Maï vont respecter le cessez-le-feu ou rester en marge de celui-ci ? Si tel était le cas, cela pourrait, pour le M23, constituer un argument pour justifier une reprise des combats.
Il existe donc encore beaucoup d’incertitudes quant à la capacité de traduire les avancées diplomatiques en réponses concrètes sur le terrain. Et, malheureusement, un tel scénario pourrait faire capoter les processus diplomatiques, qui restent très fragiles, et nous ramener vers un cycle beaucoup plus intense de combats.
Pour l’instant, le Qatar continue de pousser pour que le processus de Doha puisse se poursuivre. La médiation peut, à ce stade, continuer à encourager les parties à avancer vers un processus susceptible d’aboutir.
La médiation réfléchit également à la possibilité d’établir un cahier des charges unique. Plutôt que d’aborder les protocoles les uns après les autres, alors qu’il en reste encore plusieurs et que cela pourrait prendre beaucoup de temps, il s’agirait de fusionner les différents protocoles dans un seul document afin de raccourcir les discussions.
Est-ce qu’une telle approche permettrait réellement d’avancer ? Il existe certes aujourd’hui un calendrier de mise en œuvre des négociations, une feuille de route, mais le chemin reste encore long si, du côté des parties, il n’y a pas une volonté réelle d’avancer et si l’option militaire demeure sur la table.
Il est également probable que chaque partie regarde vers les échéances politiques américaines. La guerre au Congo est une guerre d’usure, une guerre longue, qui dépasse le temps court d’une administration américaine. Nous sommes donc dans un environnement où chaque partie peut être tentée de jouer la montre, de miser sur sa capacité de résilience et d’attendre qu’une évolution du contexte politique ou militaire lui soit plus favorable.
Entretien réalisé par Rasha Selmi